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Le Dieu imaginaire

et le Dieu autre



 

Michel Leconte


11 mai 2017

Si les malheurs s’abattent sur Job, c'est parce que, comme tout homme, il est pécheur ! Vieille rengaine de tous les temps, mais de plus en plus inaudible de nos jours.
L'homme y est pratiquement défini par sa condition de pécheresse et Dieu comme absout du mal qui s'abat sur l'homme puisque le mal est une juste punition de l’homme par Dieu.

Tant que Dieu est représenté comme un être transcendant au-dessus et à l'extérieur de nous, on ne sortira jamais de ce schéma. Soit il faut absoudre Dieu et c'est l'homme qui est mauvais, soit c'est Dieu qui est méchant, mais alors cette solution ne répond pas à notre besoin de protection et d'amour. Il est fort compréhensible que beaucoup rejettent ce type de croyance. Le plus terrible c'est quand on affirme que ce Dieu est amour, on ne parvient même pas à le croire vraiment ! La preuve ? C'est le fait qu'on se met à affirmer ceci : « Dieu a besoin du mal qui s'abat sur son Fils pour pouvoir pardonner le péché des hommes. »

C’est le type même de la solution de compromis de la névrose !

Voici donc ce tour de force : Dieu nous aime infiniment puisqu'il sacrifie à notre profit son Fils obéissant et soumis, mais il est bien méchant pour avoir besoin du sacrifice de son propre Fils pour pardonner aux hommes leurs péchés. Et puis, un amour conditionnel est-il vraiment un amour authentique ? Par cette doctrine, on parvient à dire deux choses contradictoires à la fois : cela s'appelle l'ambivalence des sentiments.

L'ambivalence désigne la coexistence d'attitudes affectives opposées vis-à-vis d'un objet, et le plus souvent la coexistence de l'amour et de la haine pour une même personne, ici, en l'occurrence Dieu. Dieu est donc aimé et haï à la fois. On ne peut pas se passer de sa protection, mais on lui en veut de nous laisser dans notre condition souffrante et mortelle. N'aurait-il pas pu mieux faire en nous créant ? Il y a d'autres motifs à cette ambivalence, mais ce serait trop long ici d'exposer toute cette problématique complexe.

Par la croix, on affirme à la fois que Dieu aime et qu'il n'aime pas. Puisqu'on dit aussi que son Fils Jésus est d’essence divine, on affirme, sans vraiment nous en rendre compte, que c'est nous (notre péché) qui a nécessité sa mort et ses souffrances. Un Dieu-Fils qui meurt à cause de nos fautes revient également à mettre à mort le Dieu-Père ou, du moins, à l'atteindre indirectement par la mort du Fils ! Par cette doctrine fantasmatique, nous parvenons à tuer Dieu en tuant le Fils de Dieu ; dans le même temps nous surestimons de façon mégalomaniaque l’importance notre péché puisqu'il ne faut pas moins que la mort d'un Dieu pour que nous puissions être pardonnés...

Vous me direz, tout ceci n'est que de la vieille théologie. Pas si sûr ! Elle est encore professée avec plus ou moins de nuances dans beaucoup d'Églises. Comment est-il possible des hommes aient pu inventer pareille doctrine ? Doctrine qui, en outre, s'est maintenue pendant des siècles ?

 

Vous l’avez compris, croire en un Dieu personnel qui ne serait là que pour répondre à mes besoins et compenser le mal dans l’au-delà m’est impossible, cela s’apparente pour moi à de la superstition et à « prendre mes désirs pour la réalité », cela entretient un rapport à Dieu qui devient facilement pathologique ou aliénant puisque Dieu y est conçu comme un potentat arbitraire qui agit selon son bon plaisir : les hommes sont à la merci de ses décrets capricieux et impénétrables. Qui ne tremblerait pas devant un tel Dieu ?

Alors, me demanderez-vous : « Qu’est-ce que Dieu ? » Dieu est radicalement différent de l’homme, Dieu c’est l’Autre, aussi je n’ai pas de vraie réponse à cette question. Mais le Christ me donne à voir le Dieu invisible. Le Christ Jésus est pour moi ce sage et ce prophète, qui, selon l’image qu’en donnent les quatre évangiles a donné visage humain au Dieu caché du Premier Testament. Il est cet homme qui a su vivre dans une proximité étonnante avec son Dieu et en parler d’une façon à ce jour inégalée. Jésus m’enseigne que le Dieu qui anime sa vie est un dynamisme d’amour et de tendresse. Ce Dieu, il le donne sans aucun préalable à tous ceux qu’il rencontre et qui lui font confiance afin qu’ils puissent devenir des humains vivants, libres de toute aliénation. De son Dieu, Jésus a témoigné jusqu’au mal qu’il a subi sur la croix. Mais par sa résurrection, nous savons désormais que Dieu nous rejoint au lieu même où nous pensions qu’il ne pouvait en être qu’absent. Je demeure silencieux et plein de gratitude devant cette stupéfiante victoire sur la souffrance et sur la mort que représente la mort de Jésus. Son Dieu nous rejoint jusque là, en son Fils il est avec nous et assume le mal.

Ce que je nomme Dieu est, pour moi, la réalité ultime du monde, c’est la dimension mystérieuse qui se tient par-delà nos évidences empiriques et de notre rationalité scientifique, ce qui donne profondeur et sens ultime à nos existences, nous donnant courage de vivre malgré l’absurde, le mal et la mort. Dieu, c’est le souffle créateur qui combat en nous l’entropie et toutes les forces de mort qui nous écrasent. C’est la source des sources d’où jaillit la force intérieure qui monte en nous et qui nous empêche de sombrer dans le cynisme, la haine de la vie, la tristesse et le désespoir. En amont de notre vie, nous sommes précédés par un don originel qui nous donne de vivre avec la certitude que nul n’est coupable d’être né et que nul ne peut être ni exclu ni condamné. Dire avec Jean : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8) résume tout.


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