Dialogue inter religieux
Islam et
protestantisme
convergences et
divergences
Jean-Claude
Basset
Faculté de théologie
protestante de l'université de Lausanne
7 février 2000
Un regard serein doit
permettre de poser les bases d'un
rapprochement autant que d'un débat fructueux sur les points
de divergence.
La Réforme
protestante se caractérise
par un retour aux sources bibliques et donc largement
sémitiques, proches de l'islam, tels la
référence aux prophètes de l'Ancien Testament ou
l'attachement à Abraham.
La primauté accordée à l'Écriture rejoint
la priorité absolue que les musulmans accordent au
Coran et la manière dont ils désignent les
juifs et les chrétiens comme « gens du Livre ».
Le rapport entre Écriture et tradition (sunna en islam) peut
être repris dans le contexte élargi des religions
fondées sur un livre révélé,
judaïsme, christianisme et islam ; mais on n'évitera
pas un débat sur la nature de la révélation et
de l'inspiration des textes, indirectement lié à la
question de la légitimité d'une lecture historique et
critique dont les protestants furent les initiateurs, et qui est
aujourd'hui largement mais non unanimement acceptée par les
chrétiens et rejetée par les musulmans.
Musulmans et protestants partagent le
souci d'une adoration rendue a Dieu
seul, à l'exclusion de tout intermédiaire, fut-il un
ange, un saint ou un prêtre. Il existe donc un parallèle
frappant entre la soli Deo
gloria (« à Dieu seul la
gloire ») de Calvin et
l'insistance musulmane sur la transcendance absolue de Dieu :
lâ ilâha illa
allâh (« pas de dieu sinon
Dieu »).
Ce n'est assurément pas un hasard si le problème de la
prédestination a revêtu à un moment donné
une acuité comparable.
Là où il y a divergence, c'est dans l'approche
trinitaire de Dieu dans le christianisme, que l'islam
interprète comme un trithéisme, de même que le
christocentrisme affirmé des Réformateurs.
Sans rien diminuer du caractère irréductible des deux
perceptions de Dieu, un grand pas serait franchi si l'on pouvait
reconnaître de part et d'autre qu'aucune théologie,
même inspirée, ne saurait épuiser la
réalité d'un Dieu radicalement transcendant.
La grâce de Dieu mise en avant par
les Réformateurs trouve un
écho dans l'invocation musulmane : bismillâh al-rahmân
al-rahîm, « au nom de Dieu le miséricordieux
qui fait miséricorde ».
La sola fide, la « foi
seule » qui sauve, n'est
pas étrangère à la école asharite qui
fait référence dans la tradition sunnite.
Il n'en reste pas moins que l'articulation entre la foi et les
oeuvres est foncièrement différente ; cela tient
à la fois à l'importance de la loi, que l'islam partage
avec le judaïsme et que le protestantisme a fortement
contestée à la suite de Paul, et à la
réalité du péché soulignée par la
tradition protestante pour qui l'être humain ne peut rien sans
le pardon divin.
Il s'ensuit une vision globalement plus pessimiste de la nature
humaine qu'en islam où l'avertissement et l'orientation de
Dieu suffisent à assurer une juste relation.
Le culte protestant, comme la
prière musulmane, frappe par
une évidente simplicité, tant sur le plan du
déroulement centré sur l'Écriture que sur celui
de l'architecture et de la symbolique : même refus des
images et des statues, au profit de la parole priée,
récitée et prêchée.
Si la liturgie protestante frappe par un certain immobilisme,
contrairement à la gestuelle de la prière musulmans
(salât), c'est par le chant qu'elle assure la participation
communautaire. Si elle a maintenu les sacrements, elle les a
réduits au baptême et à la cène tout en
les simplifiant ; et elle fait une plus large place à la
prière libre ou personnelle de l'officiant et de la
communauté.
Les protestants ont en commun avec les
sunnites - à la
différence des chi'ites - le refus d'un clergé
séparé de l'ensemble des croyants et doté d'une
hiérarchie et de pouvoirs particuliers.
D'un côté comme de l'autre, il n'y a pas d'habit
religieux, et l'imam, comme le pasteur ou le rabbin, n'a pas de
statut sacerdotal ; les uns comme les autres ont la
liberté de se marier.
Dans la même ligne, l'adage sunnite : « pas de monachisme en
islam » vaut aussi
largement pour la tradition protestante où les
communautés de femmes et d'hommes sont l'exception. On ne
trouve pas davantage de lieux de décision centralisées
par delà les entités politiques respectives, tout au
plus des organismes de consultation à l'échelle
mondiale, tant pour ce qui est de l'islam que du
protestantisme.
Fondée sur les mêmes Dix
commandements de Moïse,
l'éthique personnelle et familiale offre de nombreuses
similitudes.
Il n'en demeure pas moins que là où l'islam se
caractérise par une fidélité stricte à la
loi (sharî'a), le protestantisme a mené un combat pour le
libre examen face à tous les pouvoirs, qu'ils soient religieux
ou politiques.
La priorité de la conscience personnelle conduit à une
certaine relativisation des normes morales, et même
doctrinales, notamment dans le courant libéral. C'est
assurément là l'origine de ce que l'on peut appeler
l'individualisme protestant qui a fait fortune dans la
société occidentale, par contraste avec les normes
communautaires qui marquent les sociétés
musulmanes.
C'est aussi la porte ouverte à une plus grande adaptation
à de nouvelles valeurs sociales, comme les droits de l'homme
et la liberté religieuse, ou l'égalité entre
hommes et femmes qui a conduit à l'accession de ces
dernières au ministère pastoral.
Au niveau social enfin, le protestantisme s'accorde avec le sunnisme
traditionnel pour reconnaître une certaine laïcité
de la société, contre toute tentation d'opposer la
sphère politique à la sphère religieuse.
Non seulement le pouvoir politique ne relève pas des instances
religieuses pour assurer le bien-être de tous, mais on
reconnaît aux croyants la liberté et le devoir de
développer leurs responsabilités que ce soit dans le
domaine du commerce et de l'industrie ou dans celui de la
science.
On ne peut pas plus imaginer dans le monde musulman que dan le monde
protestant un procès du type de celui qui a opposé
Galilée à l'Inquisition catholique au XVIIe
siècle.
Même si la tradition
protestante est
réputée pour sa méfiance vis-à-vis de la
mystique, on doit mentionner ici l'indéniable convergence du
soufisme (tasawwuf) avec le protestantisme.
En relation avec la piété protestante, on peut citer le
souci de l'intériorité par delà la loi
extérieure ou la relation personnelle à Dieu, la
méditation des textes et des réunions de
prière.
Ce n'est assurément pas un hasard si des chrétiens
protestants peuvent entrer en résonance spirituelle avec bon
nombre de textes ou même de prières soufis.
Ce rapide inventaire ne saurait laisser de côté la tradition
chi'ite.
Éloigné du protestantisme par son idéalisation
des imams et de Fatima (objet d'une piété qui n'est pas
sans rappeler la mariologie), le rôle central de soin
clergé, la vénération des saints et une
piété populaire souvent bruyante, ce courant de l'islam
ne manque pas non plus d'affinités avec la tradition
protestante.
Si la figure de Jésus apparaît quelque peu
estompée par rapport au sunnisme, le scandale du martyre de
Hussein (petit-fils de Mohammed tué dans un combat aussi
injuste qu'inégal) et la présence cachée de
l'imam dont on attend le retour offrent des rapprochements avec la
christologie et l'eschatologie chrétiennes telles que les
comprend la tradition.
Les protestants peuvent aussi se retrouver dans la persistance de
l'ijtihâd, la réflexion religieuse et philosophique, et
dans une certaine séparation entre les sphères
religieuses et politiques telle qu'on la trouvait en Iran, du
XVIe siècle jusqu'à la révolution de
l'ayatollah Khomeiny.
.
Au nom de Dieu
celui qui fait
miséricorde
le Miséricordieux.
Louange à Dieu
Seigneur des mondes
celui qui fait miséricorde
le Miséricordieux
le Roi du Jour du Jugement.
C'est toi que nous adorons
C'est toi
dont nous implorons le secours.
Dirige-nous dans le chemin droit
le chemin de ceux que tu as comblés de tes bienfaits
non pas le chemin de ceux qui encourent ta colère
ni celui des égarés.
Première sourate
(dite al-Fâtiha, l'ouverture)
.
Au nom de Dieu
celui qui fait
miséricorde,
le Miséricordieux.
Dis
« Lui, Dieu est Un !
Dieu ! ...
L'Impénétrable !
Il n'engendre pas ;
Il n'est pas engendré ;
nul n'est égal à lui ! »
Sourate 112
(dite le culte pur).
.
Dieu est la lumière des
cieux et de la terre
Sa lumière est comparable
à une niche
où se trouve une lampe.
La lampe est dans un verre ;
le verre est semblable à une étoile brillante.
Cette lampe est allumée
à un arbre béni
l'olivier qui ne provient
ni de l'Orient, ni de l'Occident
et dont l'huile est près d'éclairer
sans que le feu la touche.
Lumière sur
lumière !
Dieu guide, vers sa lumière, qui il veut.
Dieu propose aux hommes des paraboles.
Dieu connaît toute chose.
Sourate 24
(dite la
lumière), 35
(verset chez aux soufis).
Le Coran, trad.par Denise Masson
Paris, Gallimard (Pléiade)
1967
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Dossier de l'encyclopédie du
protestantisme
Judaïsme et islam
dans le face à face avec le protestantisme
Encyclopédie du
protestantisme
pages 62-67
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