Dialogue interreligieux
Mythe
guiziga
Nord Cameroun
3 mars 2007
Jadis le ciel était
proche de la terre et
Bumbulvun vivait avec les hommes. Il était si proche
que les hommes ne pouvaient se déplacer que le dos
courbé ! Mais ils n'avaient pas de soucis à se
faire pour leur subsistance ; il leur suffisait de tendre la
main pour déchirer les lambeaux du ciel et les manger.
Mais un jour, une fille de chef, au lieu de
prendre les morceaux du ciel pour se nourrir, commença
à regarder à terre et à manger les graines qui
s'y trouvaient. Elle se fit un mortier et un pilon pour
écraser les graines qu'elle avait prises sur le sol. À
genoux sur la terre, chaque fois qu'elle levait son pilon, celui-ci
frappait le ciel et Dieu.
Gênée dans son travail, la fille dit au
ciel :
- « Dieu, ne vas-tu pas t'éloigner un
peu ? »
Et le ciel s'éloigna un peu et la
fille put se tenir debout. Elle continua et, à mesure qu'elle
pilait ses graines, elle levait son pilon un peu plus haut.
Elle implora le ciel une seconde fois,
et le ciel s'éloigna encore un peu. Alors elle commença
à lancer son pilon en l'air.
À sa troisième imploration le
ciel, outré, s'en alla loin, là où il est
maintenant.
Depuis ce temps les hommes marchent et se
tiennent debout. Ils ne se
nourrissent plus des lambeaux du ciel. Ils sont devenus mangeurs de
mil. Et surtout Dieu ne se montre plus aux hommes comme jadis,
où il venait régler toutes leurs palabres. Maintenant
les hommes sont seuls avec leurs palabres. Et maintenant, c'est la
guerre.
Mythe recueilli et
commenté par René Jaouen
Afrique et Parole n° 33/34
Dans une société où
règne absolument la prédominance
masculine, cette fille d'un chef va
perturber l'ordre. Comment ? Par l'invention d'une
culture : elle invente à la fois le comestible, par
l'agriculture et les outils nécessaires à la
consommation des graines. Dès lors, les hommes deviennent
autonomes, ils n'ont plus besoin du ciel pour se nourrir. Dieu n'a
plus qu'à s'éloigner. Désormais les hommes
se tiennent debout ; ils se nourrissent eux-mêmes.
La différence d'avec le mythe de
la Genèse est claire :
Dieu crée Adam ; il l'établit dans le jardin
d'Éden « pour le
cultiver et le garder » Gn 2,15. La culture
n'est donc pas la cause de la rupture entre Dieu et l'homme. Et
lorsque Yahvé est offensé par la faute d'Adam, c'est
1ui qui le chasse du jardin Gn 3,23.
Dans le mythe africain, c'est l'homme qui, par sa culture, est
parvenu à se passer de Dieu qu'il contraint ainsi à
s'éloigner.
Des mythes fondateurs pour notre humanité
Michel Meslin
Éditions complexe
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