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Dialogue interreligieux

 

 

L'émir Abd el-Kader
un pont entre Orient et Occident

 

 

Pasteur Jean Dumas

 

Conférence mondiale des religions pour la paix

 

Conférence donnée à Chalons en Champagne le 30 avril 2004
lors d'une rencontre de 200 à 300 jeunes scout musulmans auditeurs attentifs
en compagnie de l'évêque d'Alger et du cheikh Ben Tounes qui étaient aussi orateurs de la soirée

 

12 janvier 2005


Vous avez demandé à un homme profondément engagé
dans l'aventure riche d'avenir du dialogue entre religions d'apporter sa contribution au débat sur le message spirituel de l'émir Abd el-Kader. Je tenterai de le faire en débordant le cadre du seul dialogue islamo-chrétien.

 

Je commence par une phrase de l'émir, vieille de 150 années, pour la faire entrer en résonance avec l'aujourd'hui de notre monde :

En moi est toute l'attente et l'espérance des hommes
Pour qui le veut Coran
Pour qui le veut Livre discriminateur
Pour qui le veut Tora
Pour tel autre Évangile
Pour qui le veut mosquée où prier son Seigneur
Pour qui le veut synagogue
Pour qui le veut cloche ou crucifix
Pour qui le veut Kaaba dont on baise pieusement la pierre
Pour qui le veut image
Pour qui le veut idole
Pour qui le veut retraite où vivre solitaire
Pour qui le veut ginguette où lutiner les biches.

 

Abd el-Kader se définit ainsi lui-même comme homme de dialogue, comme croyant ouvert aux autres traditions que la sienne propre.

 

150 ans ont passé

 

- Abd el-Kader était un amoureux du cheval. Il en avait fait son arme de guerre redoutable.
Aujourd'hui, les missiles téléguidés sont lancés depuis des chars ou des hélicoptères robotisés.

- Abd el-Kader a connu l'émerveillement des transports ferroviaires pour parcourir de grandes distances, de l'ouest européen à l'orient méditerranéen.
Aujourd'hui l'avion a miniaturisé le globe terrestre en une petite boule bleue.

- Abd el-Kader s'est pris de passion pour le percement du canal de Suez. Il y voyait une oeuvre prometteuse de progrès pour les pays arabes.
Aujourd'hui, les gros tankers modernes ne peuvent plus y pénétrer et contournent l'Afrique convertissant le canal en promenade pour touristes.

- Abd el-Kader jeta un pont entre la rive sud, musulmane, de la Méditerranée, et sa rive nord, chrétienne.
Au cours du siècle qui suivit, la colonisation accompagna l'importation du christianisme en terre d'islam et provoqua la venue de l'islam en terre chrétienne d'Europe.

 

De nos jours, les religions ne sont d'ailleurs plus réparties selon la géographie de leur implantation : les chrétiens en Europe et aux Amériques, les musulmans le long du tropique du cancer, les religions orientales en Inde, en Chine et au Japon. Elles se sont toutes délocalisées, au gré des guerres et des migrations économiques. En tous lieux du monde, elles se côtoient. Dans le même temps, les violences multiples que suscitent les crises politiques et économiques se sont exportées sur tous les continents.
De sorte que ces violences se trouvent aujourd'hui inextricablement mêlées aux violences proprement religieuses des intégrismes à l'oeuvre au coeur de toutes les religions.
Le judaïsme a traversé l'horreur de la shoah, provoquant le drame israélo-palestinient. Ailleurs, l'islam se durcit en intégrisme provocant. Là, le christianisme se lie au pouvoir de l'argent. Ailleurs encore, les identités nationales revendiquent, armes à la main, l'exclusivité religieuse.
Partout, dans le monde, se font jour des crispations religieuses dérivant parfois en fanatismes variés. Les religions n'ont pas bonne presse dans l'opinion publique !

 

Face à ce constat qui paraît négatif mais qui se veut lucide et nécessaire, voici pourtant que se lèvent aujourd'hui des prophètes de la paix. Il nous faut les entendre. Le dialogue est la prophylaxie possible pour barrer la route aux fondamentalismes de tous bords. Les hommes et les femmes habités par une conviction religieuse se doivent de vivre et de dire le message profond de leur tradition respective. Comme le proclama en son temps, Abd el-Kader, ainsi que je l'ai rappelé en commençant : « en moi est toute l'attente et l'espérance des hommes. »

.

 

Je veux maintenant vous donner trois exemples de dialogues interreligieux qui se tiennent en divers lieux de notre pays. Ils sont modestes, mais l'avenir appartient aux humbles. Je dirai ensuite, pour terminer, quelles sont les règles d'or du dialogue nécessaire.

 

Comme vous le savez, je suis membre de la « Conférence Mondiale des Religions pour la Paix ». Cette Conférence est née de la démarche religieuse de bouddhistes japonais qui ont interpellé des chrétiens américains après la dernière guerre en leur disant : « nos deux pays se sont fait une guerre impitoyable, depuis la destruction de la flotte américaine à Pearl Harbor jusqu'aux explosions atomiques de Hiroshima et Nagasaki. Nous, gens de religion, nous voulons désormais oeuvrer ensemble pour la paix. »
La Conférence est née à Kyoto en 1970, elle est désormais présente sur tous les continents ; la Section française date, elle, de 1980 et compte un réseau de plusieurs groupes interreligieux éparpillés sur tout le territoire national.

 

Voici les trois exemples qui sont à mes yeux significatifs et que je veux vous décrire :

 

- A Toulon, lorsque la ville s'est vue gouvernée par une municipalité du Front National, des croyants catholiques, protestants, musulmans, juifs et bouddhistes se sont regroupés pour partager leurs richesses spirituelles réciproques. Ils veulent ainsi contrer les dérives racistes et démontrer que le dialogue entre religions est une force de cohésion et d'harmonie sociale dans la ville.

- A Saint-Denis, en banlieue parisienne, un groupe nombreux et actif a mis en route un travail de formation interreligieuse en profondeur, ils ont fait se rencontrer des femmes d'un même quartier, musulmanes, juives et chrétiennes. Ils ont lancé un autre groupe de réflexion philosophique sur le dialogue islamo-chrétien. Ils ont encore organisé des grandes manifestations publiques sur des problèmes d'actualité touchant aux religions. Ils ont également proposé des célébrations festives de prières très prisées.

- A Grenoble, un groupe est né à l'initiative d'une femme devenue bouddhiste, mariée à un protestant, réfugié politique d'Amérique centrale. Peu après, cette femme fut frappée par un cancer incurable. Les amis de son groupe se sont alors mobilisés pour l'accompagner, par leurs visites et leurs prières. Lorsque je la vis à l'hôpital, elle me dit combien lui était précieuse la prière de ses amis protestants, catholiques, juifs, musulmans et bouddhistes, qui la visitèrent jusqu'à sa mort.

 

Ces trois exemples me permettent de souligner trois domaines où l'interreligieux a son rôle à jouer :

 

1. Il agit pour développer l'harmonie sociale, comme l'a bien montré Durkheim, l'un des pères de la sociologie religieuse. Le dialogue crée un lien social, et s'oppose à toute forme de xénophobie qui cherche à exclure. La nécessité du dialogue entre croyants s'avère ici plus qu'utile : indispensable.

 

2. Le dialogue encore enrichit l'esprit humain par son ouverture aux richesses spirituelles des autres. Il ajoute un plus à la formation de la personnalité. Un esprit ouvert est un grand esprit, alors qu'un esprit replié sur un solipsisme introverti n'est qu'un esprit petit. Contrairement à ce que croient les timorés de l'interreligieux, le dialogue avec un croyant d'une autre tradition affermit et approfondit sa propre croyance, bien loin de l'affaiblir. C'est par mes dialogues avec mes amis d'autres religions que la compréhension de ma propre foi chrétienne s'est enrichie sur des bases nouvelles.

 

3. Enfin, le dialogue entre croyants de religions différentes touche aux grandes questions fondamentales que sont la mort, la vie, la spiritualité, et, enfin, Dieu, quel que soit le nom qu'on lui donne. Les hommes de notre monde contemporain ont un urgent besoin de pouvoir se ressourcer aux sagesses spirituelles. La mondialisation comprise dans le sens du libéralisme économique a gommé toute dimension spirituelle. Le penseur protestant Jacques Ellul a écrit il y a 50 ans déjà un livre véritablement prophétique intitulé : « la technique ou l'enjeu du siècle ».
L'enjeu est là : au coeur de ce monde trop intelligemment technicisé, mettre en avant le détachement, et la compassion ; le respect de l'autre, et le respect du divin ; et du coup le respect de la création.

 

Je termine par trois règles d'or d'un dialogue entre croyants de fois différentes.

 

La première : tu respecteras l'autre dans sa différence. C'est là une tache difficile, qui exige de l'abnégation. Il s'agit de ne pas se contenter d'aligner nos ressemblances pour éviter tout conflit, mais de regarder en face nos convictions respectives qui sont, en fait, irréductibles l'une à l'autre. Mises côte à côte, nos différences se colorent de couleurs chatoyantes telles celles de l'arc en ciel.

 

La seconde : tu ne toléreras pas l'intolérance. Les fondamentalismes et les intégrismes multiplient leurs dérives religieuses sur tous les continents, au sein de chacune de nos religions. Ils pratiquent le sectarisme et l'anathème. Le phénomène est mondialement attesté. Il défie les croyants à l'intérieur de leur religion, il menace la paix du monde en trop de lieux. Il faut alors s' opposer au dogmatisme des fondamentalistes comme à leur interprétation fermée de leurs Écritures sacrées. Le monde actuel ne veut plus de certitude, mais il respecte la conviction.

 

La troisième : Artisan de paix tu seras. La paix à laquelle il nous faut travailler n'est pas l'absence de guerre. Elle est harmonie sociale, elle est réconciliation là où il y eut violences et massacres, elle replace l'homme au coeur de la nature, et non pas au-dessus, pour faire chanter toute la création, elle relie (d'où vient le mot « religion »), elle relie le ciel et la terre. Comme le dit le cheikh Beb Tounes, « la religion, dans ce qu'elle a d'essentiel, de spirituel, n'a de sens que si elle relie l'homme à l'Absolu. »

 

Je conclus par une belle phrase de l'émir Abd el-Kader : "

Tu as quatre vingt dix neuf noms si tu veux l'appeler avec ta bouche
mais tu n'en as qu'un seul si tu veux le nommer avec ton coeur.

 

 

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