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Le christianisme, l'islam
et le défi de la pauvreté

 

Rowan Williams

archevêque de Cantorbéry

 

 

conférence donnée à l'Institut bosniaque de Sarajevo

 

11 juin 2005
Nous serons sans doute tous d'accord
pour penser que le mot de « pauvreté » a des acceptions diverses.
La pauvreté est d'abord un manque matériel de nourriture, de revenu, d'aide sociale, de couverture maladie. Mais, plus profondément, la pauvreté est manque de pouvoir, de maîtrise de la situation.

On a compris aujourd'hui que la pauvreté d'un peuple dépend de la pression exercée par l'économie mondiale sur l'économie de son pays, sur sa dette, sur les pratiques protectionnistes qui empêchent ce pays d'avoir sa place sur le marché international, sur l'influence des sociétés multinationales qui brident la liberté de ses dirigeants politiques.

Plus fondamentalement encore, la pauvreté est un milieu familial instable, une éducation négligée, un environnement malsain et pollué, des habitudes de vie et des méthodes d'expression permettant mal la réflexion personnelle et la communication avec la société globale.

La pauvreté c'est une vieille femme du Malawi ou d'Afrique du Sud, luttant seule pour nourrir son petit-fils orphelin.

La pauvreté c'est un enfant enlevé à ses parents et mobilisé dans une armée insurgée en Ouganda ou en Birmanie.

La pauvreté c'est un gouvernant qui essaye de trouver une place pour les hôpitaux et les écoles dans le budget d'un pays d'Amérique centrale ou d'Europe de l'Est à l'économie vacillante et écrasé par sa dette.

La pauvreté c'est le citoyen paralysé par une administration corrompue, asphyxié par la pollution, à la vie familiale déstabilisée par un monde du travail impitoyable.

Et ceci ne se trouve pas seulement dans les pays les plus pauvres du monde. C'est toute la société occidentale qui est coupée de ses racines religieuses et culturelles par la pression incessante de la société de consommation.

 

L'Évangile dit que Jésus s'implique toujours auprès de ceux dont la voix n'est pas entendue ; pas seulement ceux qui sont pauvres matériellement, mais aussi ceux qui sont dans l'impossibilité de répondre aux exigences de toutes les lois de l'Église et ceux qui sont exclus pour cause de maladie ou de culpabilité.

Jésus a dit que si quelqu'un se confie en lui et reçoit de lui sa guérison, rien ne l'empêche de prier Dieu et il peut être sûr que sa place restera toujours marquée parmi ceux que Dieu aime.

Cette assurance les libèrera de l'angoisse des choses matérielles et les encouragera à prendre certains risques lorsqu'il s'agira de faire connaître autour d'eux les promesses de Jésus-Christ. Ils seront capables d'organiser des communautés qui ne seront pas constamment menacées par les rivalités et déchirées par les intérêts personnels. Ils pourront donner aux autres le même amour que Jésus leur a témoigné au nom de Dieu.

 

Dans une telle communauté, personne n'est livré au pouvoir des autres, impuissant et sans voix.

Il existe, certes, des communautés ayant fait voeu de pauvreté, mais cela n'a rien à voir avec une situation de pauvreté imposée à quelqu'un par l'avidité des puissants. Et le devoir que l'on s'impose de ne pas juger et de ne pas insulter les autres ne se comprend évidemment que dans une relation d'égalité. La communauté dont je parle lutte contre la pauvreté dans le sens qu'elle résiste à tout ce qui retire sa voix au peuple, à tout ce qui l'empêche de faire monter normalement sa louange à Dieu.

Chaque chrétien doit être capable d'avoir quelque chose à donner. Le croyant n'est pas celui qui reçoit mais celui qui peut donner parce que cela lui a été donné par Dieu. Dans une communauté qui vit selon la volonté de Dieu, chacun a un rôle positif et créateur d'une sorte ou d'une autre.

La loi juive du « Jubilé » Lévitique 25 entend s'opposer à la spirale sans fin de l'enrichissement de certains et de l'appauvrissement des autres. L'impossibilité de cette spirale est inscrite dans la constitution même du peuple de Dieu afin que personne ne se trouve longuement privé de la liberté qu'apporte une situation économique stable.

 

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Quel éclairage ceci apporte-t-il à notre économie mondialisée et à notre engagement de foi contre la pauvreté ?

Remarquons qu'il y a un paradoxe dans le langage des évangiles et dans la tradition chrétienne en ce qui concerne la pauvreté.

D'une part celle-ci est valorisée, lorsqu'elle est librement acceptée, dans la mesure où elle est confiance en la providence divine et libération de la course à la sécurité matérielle. Ainsi, la vocation à la pauvreté d'un moine ne veut pas dire que les possessions et le confort matériel soient mauvais en soi. Elle n'est que la recherche d'une liberté intérieure. Ce choix personnel de la pauvreté rappelle aux riches que leur valeur et leur vie même ne dépendent pas des biens qu'ils auront pu accumuler.

D'autre part, une telle vocation ne peut être imposée à personne. Elle incite les possédants à donner, non dans le but de s'appauvrir eux-mêmes mais afin de rendre les pauvres capables d'entrer dans une relation normale avec eux.

2 Corinthiens 8.1 Frères, nous désirons que vous sachiez comment la grâce de Dieu s'est manifestée dans les Églises de Macédoine. Les fidèles y ont été sérieusement éprouvés par les souffrances qu'ils ont connues ; mais leur joie était si grande qu'ils se sont montrés extrêmement généreux, bien qu'ils soient très pauvres.
Je vous l'affirme, ils ont donné ce qu'ils pouvaient et même plus que ce qu'ils pouvaient ; d'eux-mêmes, ils nous ont demandé avec beaucoup d'insistance la faveur de participer à l'envoi d'une aide aux membres du peuple de Dieu qui vivent en Judée [...]
Car vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ : lui qui était riche s'est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir par sa pauvreté [...]
Il ne s'agit pas de vous faire tomber dans le besoin pour soulager les autres ; mais il faut qu'il y ait de l'égalité. En ce moment vous êtes dans l'abondance et vous pouvez par conséquent venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Puis, si vous êtes un jour dans le besoin et eux dans l'abondance, ils pourront vous venir en aide. C'est ainsi qu'il y aura égalité, conformément à ce que l'Écriture déclare :
"Celui qui en avait beaucoup ramassé n'en avait pas trop, et celui qui en avait peu ramassé n'en manquait pas" Exode 16.18

Le but du don n'est évidemment pas l'appauvrissement des riches et l'enrichissement des pauvres, mais la recherche d'une certaine réciprocité. La « création de richesse » peut donc être considérée comme une vertu chrétienne dans la mesure où elle est clairement destinée à augmenter le nombre de ceux qui peuvent y avoir part.

 

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Ces remarques pourraient éclairer la question si controversée du « libre échange » et du « commerce équitable ».

Il est tout à fait vrai que le libre échange est facteur de prospérité et il est en principe excellent d'aider un pays pauvre à y accéder afin qu'il participe à l'économie mondiale.

Néanmoins une participation prématurée au libre échange peut être payée d'un prix social si élevé qu'il peut être ressenti comme insupportable par la nation concernée.

Il est scandaleux que le libre échange soit imposé à des pays plus faibles par des nations qui s'enferment elles-mêmes dans le protectionnisme.

Il faut constamment répéter avec la plus grande clarté que les critiques qui s'élèvent au nom de la religion contre certains aspects de la mondialisation économique ne sont en rien provoquées par un quelconque romantisme de la pauvreté ou un attachement paternaliste à la charité. Ces critiques visent les pratiques économiques empêchant certaines nations d'être pour les autres des partenaires à part entière.

 

Un des engagements les plus importants dans lequel les communautés religieuses peuvent s'impliquer est sans doute d'obtenir des crédits pour des projets locaux, à l'exemple du programme anglican des « Cinq Talents » en Afrique du Sud ou de la banque Grameen de Mohammed Yunus en Asie du Sud.

Et ce serait certainement beaucoup plus utile que les incantation dont se contentent souvent les responsables religieux sur le coût et les malheurs provoqués par la mondialisation.

Si les communautés religieuses collaborent pour développer des projets de microcrédits qui transformerait des hommes ou de petits groupes en acteurs économiques efficaces, elles feront quelque chose de vraiment important car rendre les gens créatifs signifie qu'on les aide à mettre en oeuvre le don de responsabilité créatrice que Dieu fait à chacun.

 

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De même au niveau international, il serait bien utile qu'enseignants et responsables chrétiens et musulmans s'engagent dans une réflexion commune, à la fois ouvertes et précises, sur les principes éthiques du développement et des investissements.

Si nous parvenons à y voir clair dans la question du « commerce équitable » et du « libre échange » nous aurons fait un réel progrès. Nous aurons progressé dans la compréhension du développement économique, qui n'est pas d'accroître la richesse de certains mais de fournir à l'humanité un cadre stable et sécurisant.

Les économistes reconnaissent que les chiffres mesurant la richesse et la pauvreté brutes d'un pays ne disent rien, en réalité, de sa santé et de sa vie.

La richesse doit être redéfinie, comme je viens de le dire, en terme d'accès aux ressources permettant une vie humaine acceptable sur les plans familial et culturel ; il est clair par exemple, qu'un environnement pollué représente un net déclin de la richesse d'un peuple, comme le dit, entre autres, l'économiste Partha Dasgupta.

 

Chrétiens et musulmans ont incontestablement ici une vocation commune : ces deux religions n'ont-elles pas toutes deux la vocation d'enseigner la volonté miséricordieuse de Dieu pour le monde ?

Elles récusent toute deux l'idéal d'un bonheur individuel égoïste.

Elles sont toutes deux confrontées à la question du style de société épanouissant le mieux aux yeux de Dieu la vie humaine.

 

L'islam et le christianisme suivent jusqu'à présent, pour des raisons historiques et des motifs théologiques, des voies très différentes. Le christianisme conserve traditionnellement une certaine distance entre l'Église et l'État, alors que l'islam pense qu'une société est bonne lorsque la loi de Dieu y est directement observée.

Nos deux religions sont néanmoins toutes deux critiques d'une société qui ne se donnerait pas les moyens de limiter la concurrence et l'accumulation de la richesse par certains ou qui tolérerait indéfiniment l'exclusion de certains d'une participation à la créativité générale, comme nous venons d'en parler.

 

Les deux religions vont donc rechercher des occasions de collaboration - non pas tellement pour leur propre protection dans un monde sécularisé, bien qu'en certaines circonstances cela puisse aussi être utile - mais pour la défense d'une certaine vision du monde.

Elle défendront, sur le plan local, les institutions promouvant la participation et la confiance ; sur le plan international les institutions sauvegardant les relations commerciales équitables et s'opposant à un pouvoir économique absolu.

 

Elle défendront également le droit à la « visibilité » de la religion. La société européenne est pluraliste et il ne s'agit pas ici de lutter contre une quelconque domination religieuse. Le fait que la simple suggestion que des groupes religieux puissent participer ouvertement à la réflexion commune suscite des réactions quasi-hystériques chez les participants laïques, preuve s'il en était besoin du mauvais souvenir du temps où l'Église bénéficiait du monopole idéologique.

Mais les choses ont changé. Le danger ne vient plus d'un autoritarisme religieux extravagant ; il vient de l'interdiction parfois autoritaire qui est faite aux responsables religieux de s'exprimer dans la sphère publique.

Les droits de l'Église ne sont pas en question, mais le droit des gens d'avoir accès à une recherche du sens. La foi doit pouvoir se faire entendre lorsqu'elle s'élève contre les structures de pauvreté. Les croyants doivent pouvoir affirmer que l'ignorance du langage de la foi signifie un appauvrissement civique dans la mesure où les gens ne sont plus entraînés à reconnaître et à critiquer les structures aliénantes du monde moderne.

 

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Les rivalités religieuses et ethniques entre religions gênent évidemment leur engagement commun contre la pauvreté matérielle et spirituelle. Cette situation est désormais un luxe que ne peut plus s'offrir le monde nouveau qui se présente à nous.

Nos engagements spirituels ne sont naturellement pas les mêmes ; nos doctrines ne sont pas facilement compatibles. Mais nous vivons dans le même monde et ce monde est défiguré par les diverses pauvretés que je viens de mentionner et il est menacé par un désastre écologique d'une gravité sans précédent.

Il nous faut débattre ensemble de nos convictions car l'élaboration d'une éthique commune valable pour le monde aujourd'hui ne peut se faire dans un consensus flou qui contournerait les différences.

Nous sommes d'accord sur le fait que le pragmatisme et la bonne volonté ne suffisent pas pour penser le bien-être humain qui est une création de Dieu.

Nos notions de la sainteté, notre conception du vie saine, ne sont pas les mêmes ; elles convergent néanmoins suffisamment pour nous en permettre une étude en commun et nous ouvrir à une action commune.

Lorsque la pensée « profane » est tentée d'oublier la valeur incontournable de l'autre aux yeux du Créateur, notre vocation est de redire l'éclairage qu'elle jette pourtant sur la vie humane.

Nous savons que l'origine de toute pauvreté se trouve dans l'ignorance du sens que Dieu donne à l'existence du monde. Cette ignorance ne se trouve pas seulement dans l'athéisme mais aussi dans l'esprit d'anxiété et d'avidité qui gère l'activité économique sans souci de l'humain.

C'est pourquoi nous en appelons à la loi de Dieu, incarnée aux yeux des chrétiens en notre Sauveur, dans le corps du Christ qui est l'Église.

Ce que nos religions ont à offrir à nos sociétés divisées et appauvries est tout simplement une nouvelle profondeur pour l'espoir humain.

 

Traduction Gilles Castelnau

 

 


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