Protestants dans la Ville

Page d'accueil    Liens    

 

Gilles Castelnau

Images et spiritualité

Libres opinions

Spiritualité

Dialogue interreligieux

Hébreu biblique

Généalogie

 

Claudine Castelnau

Nouvelles

Articles

Émissions de radio

Généalogie

 

Libéralisme théologique

Des pasteurs

Des laïcs

 

Roger Parmentier

Articles

La Bible « actualisée »

 

Réseau libéral anglophone

Renseignements

John S. Spong

 

JULIAN MELLADO

Textos en español

Textes en français

 

Giacomo Tessaro

Testi italiani

Textes en français


DIALOGUE INTERRELIGIEUX

 


i323.png

Angel Wagenstein

Le Pentateuque
ou les cinq livres d'Isaac


Sur la vie d’Isaac Blumenfeld
à travers deux guerres mondiales,
trois camps de concentration et cinq patries


Traduit du bulgare par

Eric Naulleau et Veronika Nentcheva



Ed. Autrement Littératures

 414 pages - 22,90 €

recension  Gilles Castelnau



25 octobre 2021

Je ne saurais mieux présenter cet ouvrage que l’excellente 4e de couverture.

J’ajouterai néanmoins que la mention de son « humour jubilatoire, corrosif et désespéré » est profondément enraciné, (même si les juifs ne prononcent jamais ce mot !), dans la foi en la Présence paternelle du Dieu d’Israël. Lorsque sa protection semble bien lointaine et peut-être (peut-être ?) absente lors des pogroms et des dramatiques persécutions du XXe siècle, une fidélité sans borne demeure néanmoins dans le langage spirituel juif, réaffirmé et maintenu envers et contre toute évidence.

La spiritualité chrétienne, centrée sur l’espérance du renouveau toujours recréé par l’Esprit de Résurrection, comprend mal cette résilience secrète et risque de tourner au désespoir et à la révolte alors que le judaïsme, surtout sans doute celui des ashkénases d’Europe centrale se réfugie dans l’humour « jubilatoire, corrosif et désespéré ».

 

 

4e de couverture

Isaac Blumenfeld, petit tailleur juif de Galicie orientale, change de nationalité comme de chemise. Pourtant, il ne quitte jamais son village. Dans cette partie du monde en cette première moitié du xxe siècle, ce sont l'Histoire et ses conflits qui se chargent de vous faire voyager. D'abord fidèle sujet de l’'Empire austro-hongrois, puis heureux citoyen de la République de Pologne, habitant comblé du « paradis soviétique » et sous-homme apatride au sein du Troisième Reich, Isaac est balloté au gré des invasions, des reconquêtes et des traités de paix. Heureusement, s'il reste en ce bas-monde une chose immuable, une véritable constante sur laquelle on peut toujours compter, c'est la barbarie des hommes. Tour à tour persécuté par les nazis puis victime du pouvoir communiste, Isaac ne devra son salut qu'à un humour jubilatoire, corrosif et désespéré.

Considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature d'Europe centrale et orientale, Le Pentateuque ou les cinq livres d'Isaac est une tragédie écrite sur le ton de la comédie, un roman à pleurer de rire, de tristesse, de rage.

Angel Wagenstein est né en 1922 dans une famille juive de Plovdiv (Bulgarie). Il a passé son enfance en exil à Paris. Il rejoint les rangs des Partisans durant la Seconde Guerre mondiale avant d'entamer une brillante carrière de cinéaste et d'écrivain Ce livre de 400 pages ne semble pas trop long car on les savoure effectivement avec tendresse, compassion, admiration et… jubilation.

 

En voici des passages

page 91

Ce que j'entends par là, c'est qu'en pareille circonstance ou, comme disent les écrivains, à l'instant sublime où se joue le tragique destin d'un empire, j'aurais dû manifester davantage de tact.

Mais l'adjudant n'était pas le seul à mal vivre notre défaite. Le lieutenant Schauer se présentait de plus en plus souvent ivre mort devant nos rangs victorieux. Il s'efforçait de tenir des discours comme quoi notre cause était aussi immortelle que l'Empire lui-même, et qu'un jour viendrait. et autres

incompréhensibles balbutiements, lesquels passaient désormais sous silence nos os déposés devant l'autel de la patrie et nos fronts ceints des lauriers de la victoire. Mais comme on dit, l'Histoire s'était chargée d'apporter de petites corrections à sa copie. Lorsqu'il était sobre ou, passez-moi le mot, un peu moins schlass, il s'entretenait à voix basse avec l'adjudant puis laissait entrer dans la caserne un fiacre, d'où s'extirpaient deux individus à l'allure passablement suspecte — et tous quatre s'enfermaient dans son bureau. Après semblables séances secrètes et plénières, nous ne manquions pas de remarquer la mystérieuse disparition d'une quantité de couvertures, bottes, et autres accessoires militaires, ni de noter que la soupe s'éclaircissait et que les morceaux de viande du goulash se raréfiaient. J'avisai le rabbin Bendavid du lien métaphysique qui unissait les visites des messieurs du fiacre à la courbe dramatiquement descendante des protéines dans le rata.

 Ils volent, mon garçon, ils volent, me répondit-il gravement. Après tout effondrement d'un idéal, on observe une déchéance morale. Suite à la dévastation du Temple et la destruction de Jérusalem par les Romains, les Juifs eux-mêmes se changèrent en pillards. Rien de plus naturel. Et, dans un certain sens, il s'agit d'une répartition révolutionnaire de la propriété. À qui appartiennent ces couvertures, je te le demande ? Ne crois pas qu'elles étaient la propriété du peuple — fariboles que ceci !

Elles appartenaient à l'Empire. L'Empire existe-t-il encore ? Il me semble que non. Alors quoi ?

J'étais sincèrement indigné.

Comment peux-tu dire cela avec une telle indifférence, toi, un rabbin ? Le vol ne constitue-t-il pas la transgression de l'un des dix commandements divins ? Ce n'est pas grave : il en reste encore neuf, me rassura Bendavid, l'esprit visiblement ailleurs. Il était comme absent, ses pensées l'entraînaient très loin d'ici.

 

page102

Ce fut à nouveau shabbat, une soirée douce et, comme par miracle, sans une seule goutte de pluie. Le petit coin d'herbe près des barbelés, qui faisait naguère office de Bejt Kanischta (l'endroit qui sert aux prières rituelles), n'existait plus. Tout s'était depuis longtemps transformé en une boue collante qui giclait sous les bottes. C'est pourquoi tous les Juifs de notre compagnie se tenaient assis sur les rondins entassés près de la cuisine - rabbin tenait la Torah ouverte : il devait nous lire un extrait d'une Derascha, c'est-à-dire un morceau choisi du Pentateuque. Mais il semblait que Bendavid n'eût cette fois aucune intention de nous commenter quelque parabole, certes édifiante sous tous rapports mais qui nous sortait désormais par les oreilles, telle l'histoire des sept vaches maigres qui mangent sept vaches grasses et n'en restent pas moins maigres, puisqu'il en vint directement au sermon du shabbat.

- J'ai des nouvelles pour vous. Je vais faire semblant de vous lire la loi de Moïse — écoutez-moi et gardez-vous de sursauter. L'Autriche-Hongrie n'existe plus, si vous voyez ce que je veux dire. Cet automne, les professeurs ne pourront plus évoquer d'une voix douce et monotone notre grand Empire, ils bégaieront plutôt devant les chères têtes blondes au moment de leur désigner les nouvelles frontières de Hongrie ou de la Tchécoslovaquie, ou de leur expliquer le sens caché, si toutefois il existe le moindre sens à ce que la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie et le Monténégro se détachent de l'empire en décomposition des Habsbourg pour intégrer celui des Karageorgevic. Lorsqu'ils parleront de la Pologne, les professeurs de géographie russes devront perdre l'habitude d'appeler celle-ci « notre Province occidentale ». Le drapeau russe ne flottera plus sur la Baltique - 'autant que les Russes eux-mêmes se disputeront longtemps encore avant de choisir sa couleur.

Les vieux instituteurs se gratteront l'occiput lorsqu'on leur demandera à quels pays appartiennent le sud-Tyrol, la Dobroudja, le Siebenbürgen et la Galicie ou encore à qui Moldaves ou Finnois doivent allégeance. L'Histoire, mes amis, ressemble à un croupier qui bat les cartes avant de les redistribuer  la partie recommence, les jeux sont faits. Nous allons maintenant voir quel pays avait un as en main, à quel autre avait échu une quinte à trèfle ou un seul misérable sept. Telle est la loi de la nature : les forts dévorent les faibles, mais ils ont les yeux plus gros que le ventre - les coliques et aigreurs d'estomac qui s'ensuivent ne se guérissent que par des révolutions. Celles-ci engendrent le chaos, et du chaos naissent de nouveaux mondes (espérons que le monde à venir sera moins merdique que celui d'aujourd'hui). Et ainsi de suite jusqu'à la prochaine redistribution des cartes - c'est-à-dire jusqu'à la prochaine guerre. Elle ne saurait tarder. Les dents de dragon, d'où lève la vengeance, dorment déjà dans les sillons de la Vieille Europe et, croyez-moi, la prochaine moisson sera bonne. Shabbat shalom et rentrez chez vous en paix !


page 105

... fut le jour où devint réalité mon second rêve historique, pour ainsi dire un nouveau trait de mon idiosyncrasie nationale et biographique : je devins citoyen polonais. Sans doute trouveras-tu cela très drôle, mais je partis à la guerre en tant que sujet austro-hongrois et regagnai mes pénates avec la nationalité polonaise. Non point que j'eusse émigré dans un autre pays ou que je me fusse enfui vers quelque terre lointaine. Non, je retournai dans mon cher Kolodetz, près Drogobytch, et retrouvai la même rivière qui serpentait paresseusement dans sa vallée, la même église catholique et le même temple orthodoxe de part et d'autre de son cours paisible, la même petite synagogue blanche qui ressemblait à tout ce que l'on voudra, sauf à un sanctuaire de Yahvé, et le même café tenu par David Leibowitz.

 

page 112

Je ne voudrais pas dire du mal des Juifs - Dieu m'en garde, tu sais que je suis l'un des leurs - mais tu as sans doute toi aussi remarqué cette étrange manie, je devrais plutôt parler de rage, qui les pousse à poser des questions sans s'intéresser aucunement aux réponses car ils connaissent celles-ci d'avance, ou du moins le croient-ils. Et gare à toi si d'aventure ta réponse n'est pas celle qu'ils attendaient : ils déversent alors sur toi une avalanche d'arguments, t'écrasent sous un iceberg de preuves et t'achèvent pour de bon en te clouant au mur avec une citation de la Bible ou de Karl Marx. En pareille circonstance de la vie, je puis te donner le conseil suivant : si des Juifs entreprennent de t'accabler de questions, écoute-les calmement et retire-toi dans la pièce voisine pour fumer une cigarette — ils ne remarqueront pas même ton absence et se querelleront à mort entre eux


page 169

Lorsqu’il fut temps de prononcer le sermon du shabbat, le rabbin dit :

J'ai cherché Dieu dans cette maison appelée maison de Dieu, et je ne L'ai pas trouvé. Ne le cherchez pas à votre tour, car Il n'est pas ici. Cherchez-Le en vous, mes frères, et si vous L'y trouvez, que votre cœur devienne synagogue, temple, sanctuaire et tables de la Loi. Si Dieu est amour, on trouve l’amour dans les cœurs et non dans les pierres.

 




Retour vers la page d'accueil
Retour vers interreligieux
Vos commentaires et réactions

 

   

 


Les internautes qui souhaitent être directement informés des nouveautés publiées sur ce site
peuvent envoyer un e-mail à l'adresse que voici : gilles@castelnau.eu
Il ne s'agit pas du réseau Linkedin auquel nous ne sommes pas rattachés.
Ils recevront alors, deux fois par mois, le lien « nouveautés »
Ce service est gratuit. Les adresses e-mail ne seront jamais communiquées à quiconque