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L’actualité de Jean-Marc Ela


 

Robert Ageneau


fondateur et ancien directeur
des éditions Karthala

 

1er octobre 2021

J’ai connu Jean-Marc Ela à la fin des années 1970 à l’occasion de son premier livre publié en France : Le cri de l’homme africain, sorti en 1980, au terme de ma période d’éditeur à L’Harmattan. Je suis resté en contact et en correspondance avec lui jusqu’à sa mort à Vancouver, en décembre 2008. Autant qu’un ami, il était pour moi un frère. Sa mémoire, vive et généreuse, m’habite toujours en 2021.

Sociologue, anthropologue et un peu économiste, il était proche de la vie des gens. Il a notamment, pendant une quinzaine d’années, partagé la vie des villageois dans la région de Tokombéré au Nord-Cameroun. De même, durant son temps d’enseignement à la faculté de théologie protestante de Yaoundé (1985-1995), il vivait dans un quartier populaire de Yaoundé. C’est pourquoi son travail de chercheur et de théologien – fondé sur une somme de connaissances concrètes prolongées par des enquêtes sur la vie au village, sur l’évolution des villes africaines, le travail en entreprise – s’est toujours fait au contact du terrain.

S’il y a un thème principal à retenir de ses livres de théologie, notamment Ma foi d’Africain (1985) et Repenser la théologie africaine (2003), c’est celui de la nécessaire transformation du christianisme africain, héritée des missionnaires européens. Le premier livre que j’ai publié de lui, écrit en collaboration avec René Luneau, s’appelait précisément Le temps des héritiers. Églises d’Afrique et voies nouvelles (1981). Vingt ans après les indépendances et les espérances qu’elles avaient soulevées, les Églises comme les États s’interrogeaient sur leurs liens de dépendance, sur les désillusions et les échecs de ces vingt années. Dans cet ouvrage, il concluait par une question :

« Le modèle ecclésial reproduit en Afrique n’aggrave-t-il pas une stratégie d’extraversion ? Les masques n’y changent rien. L’aide la plus généreuse peut priver un peuple de sa liberté et faire de lui un peuple assisté. Les institutions que nous gérons avec l’aide extérieure contribuent-elles à façonner une Église qui échappe à toute forme d’assistance ?... »

« Peut-être les prêtres et les évêques d’Afrique, tout le peuple chrétien en somme, se sont-ils trop assoupi sur le catéchisme des premières années de l’évangélisation, entourés de sécurités canoniques et institutionnelles. En imposant aux chrétiens africains un mode d’exister, selon des mesures qui ne sont pas les leurs, on leur a créé des besoins qu’ils ne peuvent satisfaire par eux-mêmes. L’autonomie dans l’initiative et la communion ecclésiale : telle est sans doute la seule passion qui puisse mobiliser les communautés chrétiennes pour sortir de la dépendance où la mission d’hier les a laissées. »

Quelque deux décennies plus tard, dans son livre le plus approfondi et le plus durable, Repenser la théologie africaine (2003), il pointe le pouvoir du pape et de la Curie romaine qui maintiennent les Églises d’Afrique sous contrôle et les très maigres résultats des différents synodes romains consacrés à l’Afrique au sud du Sahara :

« Nous ne pouvons ici masquer la crise du christianisme dans l’évolution actuelle de l’Afrique. Face à la montée de l’insignifiance de ce qui demeure l’héritage de la domination coloniale, l’Église est soumise à une rude épreuve qui l’oblige à tout revoir en profondeur en examinant sa manière d’être, de penser et d’agir dans les pays du continent où le christianisme est souvent resté “un vernis”. Il lui faut rester aujourd’hui à l’écoute de la rue qui gronde dans les villes africaines où se forge le visage d’un nouveau type d’homme et de femme. En tenant compte des nouveaux acteurs qui s’interrogent sur leur avenir à partir des enjeux sociopolitiques et économiques au sein des mutations actuelles, nous avons montré l’urgence et la nécessité de redécouvrir le Dieu auquel nous croyons. La soumission n’est pas le message central de l’Évangile. »

Le diagnostic de J.-M. Ela est toujours d’actualité. Il s’applique d’ailleurs autant à la situation du catholicisme en Europe, où la vie chrétienne s’est effondrée. Dans un pays comme la France, la participation dominicale, comme marqueur d’appartenance à l’Église, est tombée autour de 2 %. Cette crise vient du retard qu’a pris l’Église catholique dans l’acceptation des connaissances modernes, notamment dans la philosophie des sciences. Cette crise découle aussi de sa structure hiérarchique dans laquelle la démocratie ne fonctionne pas. Les évêques, par exemple, sont toujours directement nommés par les nonces et le Vatican. Le Catéchisme de Jean-Paul II (1992), valable pour l’Église universelle, est strictement imbuvable pour la majorité des chrétiens d’aujourd’hui.
Le philosophe et théologien Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018) a développé lui-même ce diagnostic dans son livre Christianisme sans fétiche. Révélation et domination (Présence africaine, 1981) et dans le numéro spécial de la revue Terroirs consacré en 2012 à Jean-Marc Ela et Séverin-Cécile Abega.
Le christianisme en Afrique au sud du Sahara a besoin comme en Europe de se renouveler à l’aide des acquis de la recherche biblique de ces deux derniers siècles. Il a besoin de théologiens qui ne prennent pas leur inspiration principale dans les encycliques et les déclarations de la Curie romaine, mais auprès de penseurs qui proposent une nouvelle vision du christianisme.
Pour prendre un exemple hors de l’Afrique et de l’Europe, je me permets de citer les ouvrages de l’évêque anglican américain John Shelby Spong (1931-2021), auteur d’une œuvre considérable en anglais, dont huit ouvrages ont été traduits et publiés ces dernières années par Karthala. Y sont abordées la vie de Jésus, sa naissance non virginale, à l’instar de tout être humain. Des sujets comme la résurrection ou le mode de lecture des évangiles à la lumière du midrash juif jettent les bases d’un nouveau credo chrétien, débarrassé de vieilles interprétations culturelles toutes relatives en raison de leur époque.
Jean-Marc Ela pour qui la soumission n’était pas le message évangélique, mais au contraire la libération des angoisses, des peurs et de quantité d’interdits, et l’ouverture aux autres, se serait réjoui de ces nouveaux courants théologiques, malheureusement boudés ou refusés aujourd’hui par encore trop de penseurs ou de responsables chrétiens de différents bords. Dans son livre-phare, J.-M. Ela écrivait : « La capacité de l’Église de témoigner de la crédibilité et de la pertinence de son message nous est apparue comme le défi crucial du christianisme africain au cours du iiie millénaire » (p. 417).

 


 


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