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Comme un musulman
en France

 

Ismaël Saidi

Auteur de Djihad, la pièce recommandée par le plan national de prévention de la radicalisation

 

« Beaucoup parlent, analysent, théorisent.
Depuis cinq ans, je sillonne la France pour rencontrer les jeunes.
Voici le récit de mes rencontres. »

 

Édition Autrement
190 pages - 15 €

 

recension Gilles Castelnau

 

 

26 décembre 2020

Né en Belgique, lsmaël Saidi est réalisateur, dramaturge et scénariste. Il se fait connaître avec sa pièce Djihad en 2015, reconnue d'utilité publique par le ministère de l'Éducation nationale, qui donne lieu à une grande tournée. Attaché à un islam tolérant et éclairé, lsmaël Saidi a fait de la vulgarisation son combat il est l'auteur de « Moi lsmaël, un musulman d'ici » (Librio, 2017) et de « Mais au fait, qui était vraiment
Mahomet ? » (avec Michaël Privot, Flammarion, 2018).

Ismaël Saidi se présente lui-même ainsi :

Depuis cinq ans, plusieurs fois par semaine, j'ai cet échange avec les spectateurs, de la pièce que j'ai écrite, Djihad. Elle tourne à travers toute la France, la Belgique et la Suisse, le plus souvent à l’initiative des professeurs de français. Dans des collèges, des lycées, des prisons, des salles des fêtes, je prolonge la représentation par un dialogue avec le public. Lors de ces milliers de conversations, j'en ai entendu de toutes les couleurs : un véritable arc-en-ciel de craintes, de méfiance, de préjugés, tant chez des musulmans que chez des non-musulmans, dans les deux sens. Parce que moi musulman né en Belgique de parents marocains, je suis convaincu que ce qui compte, c'est avant tout de se parler et de s'écouter, j'ai choisi de susciter la parole, de répondre quand je le pouvais, de partager mes hésitations, parfois. Ces échanges, les voici. Cette France de mille nuances, défiances et croyances, en voici le pouls. (4e de couverture)

 

 


Cabu

La jeune fille hurle sa colère :
- Ils l’ont bien cherché, alors je suis désolée si ça vous choque, monsieur, mais c’est bien fait pour leur gueule à Charlie Hebdo. Ils n’avaient qu’à pas nous insulter en dessinant notre Prophète bien-aimé.
Toute la salle l'applaudit.
[...]
Pourquoi tant de haine à l'égard de cet homme : qu'avait-il fait de si grave ? Pendant que cette fille continuait de m'expliquer pourquoi le Prophète était l'être le plus noble, le plus pur et qu'il méritait qu'on tue pour le défendre, mon imagination s'envolait. J'imaginais Cabu devant sa table de dessin en train de préparer sa prochaine blague.
Une blague...
Au fond, c'est tout ce que ces dessins étaient : des blagues. On peut les trouver drôles, ou pas, on peut les regarder, ou pas, on peut s'en offusquer, ou pas ; mais, à la fin, ce ne sont que des blagues. Comment peut-on être tué pour avoir fait une blague ?

Et puis, surtout : que savait cette adolescente de ce Prophète dont elle parlait ? Lui avait-il demandé de le venger ?
[...]
- Quelqu'un t'a-t-il forcée à regarder les dessins ?
- Pardon ?
La jeune fille était interloquée, et le silence revenait doucement dans la salle.
- Est-ce que quelqu'un t'a obligée à regarder les dessins de Charlie Hebdo ? Ou est-ce que quelqu'un t'a obligée à l'acheter ?
- Non, mais...
- Est-ce que quelqu'un t'a obligée à lire les articles de Charlie Hebdo ?
- Non.
- Et d'ailleurs, est-ce que tu as déjà lu Charlie Hebdo ?
- Non.
- Donc, finalement, tu me dis que c'est normal de tuer quelqu'un que tu n'as jamais lu, dont tu n'as jamais vu les dessins à l'exception d'un seul et, surtout, des dessins que personne ne t'a obligée à regarder ou acheter.
- Mais ils ont insulté notre Prophète !
- Comment est-ce qu'ils l'ont insulté ?
- Ben, en le dessinant.
- Dessiner quelqu'un, c'est l'insulter ?
- En fait...
- Le dessin dont tu parles, c'est celui qui représente un homme avec une barbe qui se tape la tête et dit : « C'est dur d'être aimé par des cons » ?
- Oui, c'est celui-là. Monsieur, vous ne devriez pas en parler si vous êtes musulman.
- Qui est insulté dans ce dessin ?
- Quoi ?
- Qui est-ce que ce dessin insulte ?
- Ben... Les cons ?
- Et qui sont les cons ?
Silence dans la salle.
- Je ne sais pas.
[...]

Silence dans la salle.

- Tu trouves que c'est insulter le prophète que de dire ça ?
- (Hésitante) Non... Mais on n'a pas le droit de le dessiner.
- Qui a dit ça ?
- Euh... Je ne sais pas...
- Il y a des musées qui regorgent de dessins représentant le Prophète.
- Ah bon ?
- Oui, il te suffit de vérifier, tu n'es pas obligée de me croire. Mais revenons à Charlie. Tu penses donc que le Prophète a demandé qu'on entre dans une rédaction, qu'on tire à bout portant sur des gens qui ne sont pas armés et qui tiennent juste des crayons dans leurs mains ? Tu penses qu'on mérite d'être abattu comme un lapin parce qu'on a dessiné ?
- En fait... Non... Monsieur... En vrai, je ne trouve pas ça bien...
- Moi non plus, tu sais, je ne trouve pas ça bien. Ces dessinateurs essayaient juste d'expliquer la façon dont ils voient le monde, avec leurs dessins.
- Je suis d'accord monsieur, mais avouez qu'ils attaquent trop souvent l'islam.
- Eh bien, je ne suis pas d'accord. Tu peux retrouver sur Internet un article d'un grand journal français qui a fait le calcul: sur 523 unes de Charlie Hebdo, seulement 7 ont été consacrées à l'islam. D'après ce journal, cela fait 1,3 %. Ça te semble beaucoup, 1,3 % ? Si tu devais avoir 1,3 % à un contrôle en mathématiques, tu dirais que tu as eu la majorité des points ?
- Je dirais que j'ai rien foutu.
- Pas grand-chose, en tout cas.
- Oui, pas grand-chose.
- Eh bien, c'est ce qu'a dit Charlie Hebdo depuis une dizaine d'années sur l'islam : pas grand-chose.

Silence dans la salle.

- Qu'est-ce que tu en penses ?
- Eh bien, c'est vrai, monsieur, que quand on vous entend parler comme ça, on se dit que ce n'est pas bien ce qui s'est passé. Alors, je sais que ce n’est pas une excuse mais nous, on ne nous a pas parlé de ça. On nous a juste dit « Tu es Charlie. ou tu n’es pas Charlie », et moi je ne suis pas Charlie.
[...]

- Tu peux ne pas être Charlie. Tu peux même détester leurs dessins et les conspuer tant que tu le veux. Cela ne fera pas de toi quelqu'un de mauvais. La question n'est pas de savoir si tu es Charlie ou pas. Cette question est stupide et elle ne veut rien dire. La question c'est : est-ce qu'ils avaient le droit de dessiner ce qu'ils voulaient, tant qu'ils n'incitaient pas à haïr les autres ?
- Oui, je pense qu'ils avaient le droit.
- Et est-ce qu'ils méritaient d'être tués pour un dessin ?
- Non, monsieur, je regrette ce que j'ai dit. Non, personne ne mérite d'être tué pour un dessin.
- il n'y a plus rien d'autre à dire. Et tu as le droit d'être ce que tu veux sans qu'on te demande de choisir un camp.

 

 

 

Peur contre peur

Les uns avaient la preuve que la République les détestait et que nous vivions dans un pays de racistes et de fachos.
Les autres avaient la preuve que les musulmans voulaient les envahir de l'intérieur, jusqu'à pénétrer les institutions.
Peur contre peur.
La réalité était remodelée pour prendre la forme que chacun voulait lui donner.
C'est cette même peur que j'ai vue dans les yeux de cet homme. Assis dans la salle après une représentation, il a levé la main pour poser une question :
- Monsieur Saidi, je ne sais pas comment dire ça... Voilà, avec tout ce qui se passe aujourd'hui, eh bien... En fait... j'ai peur des femmes voilées. Voilà, je suis désolé, monsieur, j'en ai honte car je ne suis pas raciste et je ne veux absolument pas le devenir. J'ai honte, mais j'ai peur d'elles.

Quelques murmures d'approbation se sont fait entendre dans la salle. L'homme avait l'air vraiment sincère et surtout extrêmement gêné. Comme s'il venait de déposer toute sa douleur, là, devant moi.

Cet homme avait peur, et cela se voyait dans ses yeux. Il avait peur de ce qu'il ne connaissait pas. Il avait tellement entendu parler de ces femmes voilées qu'elles avaient fini par devenir le croque-mitaine qui venait le hanter. Elles n'étaient plus ni femmes ni citoyennes. Elles étaient « voilées », ce qui était devenu une identité, un genre humain à part entière. Et ce genre effrayait à coup de flashs info, de buzz virtuels et d'incompréhensions incessantes.
[...]
Je parcourus la salle du regard: quelques rangées plus haut, une femme, voilée, était assise. Elie essayait de disparaître dans son fauteuil. Elle aussi avait peur de ce qu'elle représentait pour cet homme. Et elle devait avoir peur de ce que cet homme pourrait lui faire, par peur. Elle ressemblait à cette mère, assise dans une institution de la République, effrayée d'avoir été montrée du doigt. Elle aussi essayait de disparaître derrière un sourire feint pour ne pas perdre la face.
Peur contre peur.
J'avais mal pour cet homme et j'avais mal pour cette femme. Seules quelques rangées les séparaient. S'ils avaient pu se rencontrer...
Oui ! L'antidote était là, juste devant moi - autant essayer.
- Je comprends que vous ayez peur, monsieur.
- Je suis désolé, monsieur Saidi, vraiment et...
- Vous en avez déjà rencontré ?
- Une femme voilée ? Non, jamais.
- Eh bien, nous allons arranger ça.
Je regarde la dame qui avait presque fondu à l’intérieur du siège. Elle utilisait son voile qui, par le plus grand des hasards, était de la même couleur que le fauteuil sur lequel elle était assise. Mais je n'allais pas laisser passer une occasion aussi belle. Je l'ai donc interrompue au milieu de sa technique de disparition « Barbapapa » :
- Madame, est-ce ça vous dérange si je demande à monsieur de s'asseoir près de vous ?
Elle a sursauté. Gênée, elle a acquiescé d'un signe de la tête.
- Merci. Monsieur, vous voulez bien changer de place et vous installer à côté de madame ? Je pense que vous pourriez discuter ensemble.

Il a accepté et s'est levé. Il s'est installé près d'elle et j'ai continué le débat. De temps en temps, je jetais un œil vers ce couple incongru et je les voyais discuter, bouger les mains, sourire, hocher la tête. Lorsqu'il a fallu quitter la salle, je les ai vus partir ensemble. Je ne sais pas ce qui s'est passé par la suite. Je les imagine terminant la discussion devant un verre quelque part, se racontant des anecdotes futiles et éphémères.

Je les imagine continuer à se voir, devenir amis ou... plus si affinités. Qui sait ?
Deux peurs venaient de disparaître et l'obscurité de laisser place à la lumière.
Et tout est possible quand la lumière s'allume.
Foi d'homme de spectacle !


 


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