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Dialogue interreligieux


Un juif de mauvaise foi


récit


 

Jean-Christophe Attias

 

éd. JCLattès

414 pages – 20,90 €

Recension Gilles Castelnau

 

 

21 juillet 2017

Jean-Christophe Attias est un éminent spécialiste du judaïsme ancien et de la langue hébraïque, directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

Il fait ici le récit de sa vie avec une lucidité tissée d’humour et d’une étonnante conscience ironique des réalités. On pénètre dans le monde juif, tissé de contradictions, d’inquiétudes et d’assurance, mieux qu’aucun ouvrage théorique ne pourrait jamais nous le faire comprendre.

C’est un récit passionnant, séduisant, que l’on n’interrompt pas avant de l’avoir terminé.

En voici quelques pages.

 

page 228

L'expérience que j'ai vécue dans ma jeunesse n'est que l'ombre de l'ombre de l'expérience d'un Élie. Ce que j'ai entendu n'est que l'écho de l'écho de la « voix de subtil silence » qu'Élie a entendue. Et d'ailleurs non, je l'ai dit, je n'ai rien entendu. J'ai juste senti qu'un manteau tiède, léger, enveloppant et protecteur, me recouvrait le corps. L'expérience que j'ai vécue n'est en fait que l'ombre de l'ombre de l'expérience vécue par le disciple d'Élie. Élie, dit-on, ne mourut pas comme meurent les hommes.

Alors qu'ils poursuivaient leur chemin en conversant, Élisée, le disciple, fut le témoin d'un étonnant spectacle. Tout à coup un char de feu, attelé de chevaux de feu, les sépara l'un de l'autre, et Élie monta au ciel dans un tourbillon. Désemparé, le disciple se crut soudain abandonné. Il ne lui restait sur le sol que le manteau tombé des épaules d'Élie lors de son ultime ascension. Je m'imagine assez bien - ce que ne raconte pas le texte biblique - je m'imagine assez bien Élisée en pleurs se revêtant de ce manteau en tremblant et sentant soudain sur ses propres épaules comme une présence tiède, légère, enveloppante et protectrice.

Ce manteau, c'est ce qui d'Élie et de l'esprit d'Élie est resté ici-bas. C'est ce que Dieu lui-même n'aura pas pu nous enlever. Le manteau d'Élie est un petit morceau de Ciel tombé sur la terre. C'est peut-être lui, rien de plus, qui est venu quelques nuits, quelques semaines, réchauffer de son mystère le corps et le cœur encore fragiles du nouveau juif que j'étais alors.

[...]

Cette sensation de présence tiède, légère, enveloppante et protectrice, je pus en effet la revivre à volonté. Non plus la nuit, le soir, au coucher, mais à l'aube, à l'heure de l'office du matin. En revêtant mon châle de prière. Mon manteau de rechange. Mon manteau d'Élie à moi. « Béni sois-tu Éternel notre Dieu qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as commandé de nous envelopper du tsistsit ! » Le déployer comme une aile, s'en envelopper la tête, en rabattre les pans sur ses épaules, le sentir voleter légèrement derrière soi lorsque l'on se déplace, oui, je crois bien que c'est là une bénédiction à nulle autre pareille. Elle fait un drôle d'oiseau de chaque juif lui-même : le messager à la fois humble et royal, modeste et rayonnant, élégant, ailé, aérien, d'un Dieu qui, du souffle même de l'Esprit, soulève les pans de son beau manteau blanc rayé de noir.

 

page 239

Je ne me suis naturellement jamais ouvert du fruit de mes réflexions au rabbin Benamram. Je ne m'imagine pas lui annonçant que Dieu n'existe pas mais que ça n'est pas un problème, que j'ai retrouvé le manteau d'Élie et que je m'en revêts chaque matin, et qu'il me plairait assez de réciter une bénédiction réservée aux femmes. (Note de G.C. : alors que la bénédiction des hommes est « je te rends grâce de ne pas m’avoir créé femme », celle des femmes n’est pas symétrique et dit : « je te remercie de m’avoir créée comme je suis »).

Sans doute m'eût-il banni de devant sa face à tout jamais, découvrant déjà un épouvantable hérétique dans le tout frais converti dont il essayait patiemment de guider les premiers pas. Je ne dis rien non plus de tout cela à la famille Zippermann. Je ne dis rien à personne en fait et ne m'en portai que mieux. Je m'efforçai de vivre en juif, d'agir en juif, de prier et de manger en juif, aussi strictement que je le pouvais, sans m'autoriser aucun écart. Ou presque. Ainsi m'arrivait-il encore de m'offrir subrepticement un ou deux cornets de frites au MacDo - sous le prétexte, que certains jugeront fallacieux, que les frites arrivaient là surgelées, cuisaient dans une huile qui ne servait à rien d'autre et restaient de ce fait préservées de tout contact délétère avec des substances comestibles interdites. Autre liberté, que je m'autorisais cette fois sans m'en cacher le moins du monde : je me fournissais toujours en fromages non strictement kasher, à savoir non dûment certifiés tels par une autorité rabbinique reconnue, pourvu qu'il s'agît de fromages « durs » ou « jaunes » - gruyère, emmental, gouda, etc. - dont la fabrication, m'avait-on assuré, ne requérait pas l'utilisation de présure d'origine animale ...

Ces entorses à la règle n'étaient bien sûr pas les seules que je me permettais. Il y en avait quelques autres dont je me souviens parfaitement. Mais elles étaient mineures, je pouvais même soutenir qu'elles n'en étaient pas vraiment, dès lors que je savais n'être pas le seul « ortho » à agir ainsi. Je défie d'ailleurs quiconque de me présenter un seul juif strictement observant qui n'aurait pas quelques broutilles de ce genre sur la conscience. Il lui suffirait de chercher, je ne doute pas qu'il trouverait. Mes frites, mes fromages et le reste ne me retranchaient donc pas de la « communauté », ce qui était primordial.

 

page 311

On me dira qu'Esther, l'athée, ne croit pas que Dieu existe. Mais ne l'ai-je pas écrit moi-même ? Dieu n'existe pas. La seule différence entre elle et moi est que je lui donne encore une petite chance, à Dieu, que je crois que ne serait-ce qu'en lui adressant quelques prières, nous pouvons l'aider à exister un peu. La différence n'est pas énorme.

Il m'arrive aussi de penser que le salut peut nous venir de Dieu, malgré tout, si du moins nous y mettons un peu du nôtre. Esther pense, elle, que si le salut vient jamais, ce n'est point de Dieu mais d'ailleurs qu'il viendra, et qu'en attendant nous devons de toute façon sans tarder nous atteler à la tâche. La différence est réelle, mais toujours pas énorme.

 

page 338

Pour faire saisir à mes lecteurs ou à mes étudiants une idée, si médiévale qu'elle soit ou puisse sembler être, je n'ai jamais hésité à citer une phrase, à évoquer un passage de tel ou tel roman ancien ou contemporain. Heine, Mann, Canetti, Saramago, Paula Jacques, Zruya Shalev ... Je n'ai pas de tabou. Cela a beaucoup surpris, des années plus tard, en 1997, le président de mon jury d'habilitation à diriger des recherches, professeur au Collège de France, un savant éminent pour qui j'ai autant d'amitié que de sincère admiration. Il ne m'en a d'ailleurs pas tenu rigueur. Il a juste fait une observation en passant : « Quand je pense que je n'ai pas lu de roman depuis mon service militaire ! »

Toute une vie sans romans ? Quelle science aurais-je donc produite moi-même, privé de la sève et du sang, des larmes et des rires, des cris et des chants, de la tragédie de la vie et de la consolation des mots, des amoureux transis et des amants trahis ? Privé de l'imagination sans raison ? Je n'y aurais pas survécu. Je suis un homme inquiet, mais pas un homme grave. Et j'ai l'érudition rêveuse.


page 359

Le pays d’Israël, quoi que je pusse en penser, faisait partie de ma vie. J'y comptais maints collègues, maints amis, j'en hantais périodiquement les bibliothèques, j'en absorbais méthodiquement la production savante. J'y avais une famille, aussi, désormais, fût-elle d'adoption. Et je partageais, ici, à Paris, l'existence d'une Israélienne en exil, si l'on peut dire. C'est même en hébreu, langue du secret des cœurs, que nous nous parlions parfois, pour nous protéger des oreilles indiscrètes, ou parce que certains mots nous paraissaient dans cette langue plus beaux ou plus justes qu'en français. Mais Esther, elle, outre les sept années qu'elle avait vécues là-bas avant de me connaître, avait très tôt développé une conscience politique claire et structurée. Là était entre nous une grande différence.

[...]

Nous évitions simplement - et encore pas toujours - certaines zones, jugées peu sûres. La Vieille Ville de Jérusalem par exemple. Ce qui n'était pas un problème à mes yeux. Je sais en effet assez bien me passer de ces espaces sacrés, ou prétendus tels, si chers à tant de mes semblables. J'ai toujours eu beaucoup plus de goût pour la culture israélienne contemporaine que pour l'idéologisation à outrance et passablement ridicule de vieux cailloux ou d'antiques sarcophages.

Je ne suis pas du genre à fondre en larmes devant le tombeau des Patriarches, ni à m'imaginer que mes prières auront plus de chance d'être exaucées si je les prononce, confit de piété archéologique, devant les grosses pierres érigées il y a deux bons millénaires par je ne sais quel brigand de roi vaguement juif. Je ne crois pas que Dieu existe. Je suis sûr en revanche qu'il est partout et également (in)attentif à nos requêtes où que nous les formulions. Nous a-t-il donné une terre? C'est possible. Mais il y a des cadeaux, même divins, qui sont empoisonnés.



 



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