Dialogue interreligieux
Le temps des
témoins
interview
pasteur Jean
Dumas
6 février 2008
Théodora : Comment peut-on déceler dans le
quatrième évangile une quelconque structure
d'Église qui soit utile pour aujourd'hui ?
Jean : Un bref recours à l'histoire des
premières communautés chrétiennes permet de
compléter et de préciser la pensée johannique
sur l'Église. En effet, à Jérusalem,
après la mort de Jésus, les siens s'organisèrent
assez tôt en deux groupes. L'un autour de Simon-Pierre et des
Douze, dont l'évangéliste ne conteste pas le
rôle, sans le formaliser à l'excès, et l'autre
autour de Jacques, l'un des frères de Jésus. Celui-ci
se réclamait d'une légitimité dynastique.
E. Trocmé écrit :
« A partir de 44 de notre ère, celui qui
n'était encore qu'un personnage respecté devint le pape
de l'Église de Jérusalem et, du même coup, de
l'Église universelle ». Il identifie la fonction de Jacques au khalifat
dans l'islam. L'Église prit alors une coloration dynastique
qui se poursuivit après la mort de Jacques en 62. Pendant
son pontificat, Jacques défendit avec vigueur l'unité
de l'Église en Palestine mais aussi dans la Diaspora.
L'apôtre Paul eut maille à partir avec lui, à
propos des païens qu'il faisait entrer dans l'Église sans
exiger leur circoncision, alors que Jacques la maintenait. Et lorsque
Paul fut arrêté par les autorités romaines et
qu'il faillit être lynché par les juifs, les
hiérarques de l'Église de Jérusalem ne lui
furent d'aucune aide. Ce fut le neveu de Paul qui lui sauva la vie.
(Actes 21-22-23).
Jacques mourut martyr en l'an 62, mis
à mort par le sanhédrin de Jérusalem, mais
l'autorité dynastique se perpétua avec les descendants
de la famille des frères de Jésus.
Succédèrent à Jacques un certain Syméon,
cousin germain de Jésus, puis deux petits-fils de Jude, un
autre frère de Jésus. Le quatrième
Évangile, dont la rédaction s'étale sur quelques
dizaines d'années, se termine alors qu'ont régné
sur l'Église les descendants de la famille de Jésus
prétendant avoir la légitimité du pouvoir
ecclésial. Les auteurs de l'Évangile tiennent à
prendre leurs distances avec l'autorité de l'Église de
Jérusalem. C'est sans doute la raison pour laquelle ils notent
avec quelque malin plaisir que les frères de Jésus ne
croyaient pas en lui ! (7,5). Ils mettent en avant par contre
quels sont les vrais frères du maître, rappelant que
Jésus lui-même déclara frère le disciple
qu'il aimait, au pied de la croix, le désignant comme fils de
Marie, sa mère. Quelques jours plus tard, Jésus
élargit la qualité de frères à tous les
disciples, lorsqu'il apparaît ressuscité à
Marie-Madeleine en l'exhortant à « aller trouver ses
frères » (20,17).
Le silence sur toute allusion à
l'Église dans l'Évangile, qui pouvait apparaître
fortuit, s'avère en conclusion hautement significatif. La
pensée de l'évangéliste est donc très
réfléchie. Il veut relativiser l'autorité des
Douze en doutant de la légitimité du patriarcat de
Jérusalem, et mettre en avant le groupe plus large des
disciples. Pour l'Évangile de Jean, la
« communion ecclésiale et la communauté
passent avant l'Église, quand on entend par là
l'institution traditionnelle, avec son organisation, sa discipline,
ses dogmes, son assise historique »
Théodora: Récemment, j'ai pu regarder une
émission religieuse où dialoguaient trois journalistes.
Deux d'entre eux dirigent un journal chrétien, le
troisième anime une chaîne
télévisée d'information générale.
Le présentateur interrogea les journalistes
chrétiens : « N'êtes-vous pas surpris,
voire déçus, de ne pas entendre davantage parler de
religion dans la presse française ? » Les deux
firent part de leur inquiétude. « Oui, dirent-ils,
nous informons régulièrement la presse nationale des
faits et des gestes des l'Église, mais elle n'en tient aucun
compte ! » Et de critiquer les medias qui ne
s'intéressent jamais aux faits religieux en France. Alors
intervint le troisième journaliste dans une apostrophe
sévère : « Vous ne comprenez rien au
temps que nous vivons. Vous prétendez attirer l'attention du
public en lui proposant les discours des hiérarques et les
décisions des synodes. Mais personne ne veut plus de
discours dogmatiques ! Ce que veut l'homme d'aujourd'hui, ce
sont des images. Le temps n'est plus aux discours, il est aux
témoignages d'hommes et de femmes vivant et incarnant leur foi
dans des gestes visibles. Nous ne sommes plus au temps des
l'Église. » Cela veut-il dire que nous sommes
au temps des témoins ?
Jean : J'en suis pleinement d'accord. Faisons un bref
retour en arrière sur l'histoire récente des
l'Église. Pendant l'époque funeste de la guerre contre
la fureur nazi, les chrétiens éprouvèrent
l'urgence de faire retentir la parole du Christ. Le théologien
Karl Barth s'opposa au Führer nazi, avec l'Église
confessante allemande, pour revenir au véritable chef et
conducteur de la foi, Jésus de Nazareth. La christologie
était au centre de la réflexion et de l'engagement des
chrétiens, et ce fut un temps fort et précieux pour
faire retentir la parole évangélique.
L'après-guerre fut ensuite le temps
de l'Église. La réflexion des chrétiens
s'attacha à restructurer l'Église, les l'Église
chrétiennes, pour leur donner force et courage devant et au
milieu des sociétés athées marxistes qui
visaient à extirper du monde la misère la plus injuste
opprimant des peuples entiers. Ce fut alors le combat mené par
les partisans d'une théologie de la libération en lutte
contre les dictatures en Amérique latine et en faveur de la
libération des peuples opprimés. « Une
Église pour les autres », tel était le slogan
du temps. Il était urgent d'annoncer un évangile pour
les pauvres dans une société occidentale de
riches.
Aujourd'hui est venu le temps des
témoins. Méditer, lire, et relire l'Évangile
johannique aide à cerner la condition du disciple qui peut le
mieux correspondre aux attentes des hommes de ce siècle. Il
est signifiant pour notre temps de constater que le quatrième
Évangile use fréquemment du verbe témoigner et
du substantif témoignage. L'ensemble de tout le Nouveau
Testament utilise 76 fois le verbe témoigner, dont
33 fois chez Jean, et le nom témoignage apparaît
37 fois dont 14 dans cet évangile. Il s'agit
toujours du témoignage rendu à la personne de
Jésus.
Est disciple celui qui témoigne par
sa vie de l'habitation du Christ en lui, le fils tout entier
tourné vers le Père.
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