Comment l'islam éclairé
peut contrer
la mondialisation salafiste
Abdelwahab Meddeb
article paru dans
faitreligieux.com
L'information indépendante sur les religions et la laïcité
voir aussi Abdelwahab Meddeb
Culture d'islam
Université Paris-Ouest
Mouvements libéraux islamiques
14 janvier 2013
Tunisien d'origine, Abdelwahab Meddeb est, en France, l'un des plus fin connaisseurs de la culture musulmane dans tous ses aspects : religieux, politiques, juridiques mais aussi littéraires et poétiques. De retour d'un voyage au Bangladesh, où il a pu constater les ravages de l'islamisme fanatique (la minorité bouddhiste y subit une vague de violence), il appelle les intellectuels musulmans du monde entier à combattre « l'uniformisation dévastatrice » de l'islam qui est en train « de conduire les peuples vers le pire, vers la régression, l'obscurantisme, la fermeture, le fanatisme ».
La tribune libre que publie Abdelwahab Medded dans Le Monde daté dimanche 16-lundi 17 décembre est intitulée « Sortir l'islam de l'islamisme ». Les problèmes sont les mêmes du Maroc à l'Asie du Sud, constate-t-il. Et il n'y voit pas le fruit du hasard mais celui « d'une politique raisonnée, qui a montré sa cohérence, sa rigueur, son souffle », commencée à partir de 1974, date à laquelle le premier choc pétrolier « déversa sur l'Arabie saoudite la manne pétrolière dont une partie a été méthodiquement utilisée en faveur de la propagation de la foi wahhabite de par le monde ».
Le résultat est que « l'islam n'a cessé de changer de l'Indonésie à l'Occident maghrébin. Il est en train de subir une uniformisation et une universalisation du culte à la manière wahhabite simplificatrice excluant la complexité théologique ». Le Dieu exclusif, dépouillé de toute médiation, prôné par cette forme d'islam finit par être réduit « à une sentinelle tatillonne vous surveillant en chacun de vos gestes pour savoir s'ils sont conformes à la norme ou s'ils la transgressent ».
Une lutte sur quatre fronts
Pour lutter contre le péril salafiste, Abdelwahab Medded préconise d'agir sur les quatre points qui ont été la cible préférées des wahhabites :
- l'islam vernaculaire, avec son culte des saints et ses racines profondes, méditerranéennes à l'Ouest, bouddhistes et hindoues à l'Est ;
- l'approche doctrinale et juridique, en revivifiant les traditions rationalistes et libérales hanafite et malékite ;
- le retour au fonds théologique soufi impliquant la spéculation et l'interrogation, qui permet de dépasser le clivage sunnites/chiites et surtout la règle du consensus entre théologiens, au profit de la controverse intellectuelle (ikhtilâf) vantée par Averroès ;
- et enfin, quatrième point, « l'articulation de notre discours à la pensée moderne et post-moderne », celle de Rousseau, de Kant, de John Stuart Mill, de Karl Popper et de Jacques Derrida, parmi beaucoup d'autres, qui « prône l'ouverture et la liberté, qui use de l'arme de la critique et de la déconstruction d'un héritage qui en vaut que lorsqu'il continue d'être porté comme trace interrogée avec constance ».
C'est, conclut l'intellectuel franco-tunisien, « en honorant ces quatre points (honnis par les salafistes) que nous serons en mesure de construire un discours alternatif destiné à contrer le propos wahhabite, à le réfuter et à en refuser le projet ». Il appelle à la constitution « d'un réseau qui tisserait la toile des libéraux musulmans ».
Si l'organisation suit, elle trouvera en tout cas un programme intellectuel déjà construit, celui qui est décrit dans ce texte.