Relations musulmans-chrétiens
La lettre écrite
au Souffle de la Parole
Exposition biblique de Valence
Dîner-débat avec M. Mounir Ben Taleb, professeur, et Jean Dumas, pasteur
pasteur Jean
Dumas
19 mars 2012
Pasteur à la retraite en Drôme provençale, je suis depuis de très longues années engagé dans le dialogue interreligieux. J’étais jusqu’à il y a peu encore membre du Conseil d’administration de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, dont le pasteur Jacques Stewart a été le Président efficace et compétent.
Ce soir, j’ai la joie de retrouver M. Mounir Ben Taleb, dont j’ai déjà eu l’occasion d’apprécier son discours. Nous sommes émus de nous retrouver ici, dans le souvenir d’un très cher ami commun, le Père Roger Michel, infatigable promoteur du dialogue islamo-chrétien, trop tôt arraché par la mort à notre amitié.
Nous avons convenu que je prenne la parole en premier, vous traçant rapidement ce qu’est la Bible pour le chrétien protestant que je suis, engagé dans un dialogue avec un frère musulman. Ces deux livres, la Bible et le Coran, s’entrecroisent et, par moment, mêlent leurs différences pour se rejoindre ailleurs.
J’aime ma Bible. Je l’emporte en voyage avec moi, afin de pouvoir l’ouvrir à tout moment. Elle fait partie de mon bagage le plus précieux lorsque j’entre à l’hôpital pour une intervention chirurgicale. En cela, je ne suis pas un protestant original, sachant que la Bible est le livre qui me rattache au fondement de ma religion chrétienne, que je nomme Dieu. Si la Bible est le fondement de ma foi, Dieu en est le fondamental. C’est ainsi que les Réformateurs Martin Luther et Jean Calvin l’ont défini, « sola scriptura », l’Ecriture seule, ce qui signifie que toute parole de Dieu à l’homme reçoit son autorité dans une parole biblique, pas ailleurs. Les Réformateurs s’enracinaient d’ailleurs dans la grande lignée des chrétiens qui, au cours des siècles, ont tous puisé dans ce Livre. Est ainsi affirmée l’autorité de l’Ecriture biblique.
De même, j’ai vite compris que le Coran est également lié au fondement de la religion musulmane, lui délivrant la parole même de Dieu. Tout musulman peut en réciter le texte et s’en inspirer à tous les moments de sa vie. Le Coran, d’ailleurs, nomme les croyants tant juifs que chrétiens ou musulmans, comme « les Gens du Livre. » Là, dans le Coran, s’affirme l’autorité de la parole coranique pour tout musulman.
A la base de nos deux religions, il y a donc un livre écrit. Sur les pages de ces deux livres, sont inscrits des caractères imprimés qui s’assemblent en textes qu’on peut lire. D’ailleurs, le mot « Coran » signifie « lecture », et le mot Bible signifie « livre ». Nos deux religions exigent donc l’apprentissage de la lecture.
Le Coran. Avant de nous rencontrer ce soir, j’ai tenu à le relire en entier. Et je dois vous confesser mon embarras, car la traduction de ce livre reste déroutante pour un lecteur habitué à la Bible. Mais en matière de dialogue entre croyants il ne faut pas se fier à ses propres réactions. Le lecteur chrétien, doit tenter de se mettre dans la peau d’un lecteur musulman. Pour cela, l’adage à suivre est celui-ci : « dis-moi comment tu pries, et je saurais qui tu es. »
C’est lors de la prière à la mosquée de Lille que j’ai comme touché du doigt la foi musulmane inspirée par le Coran. Nous avions été invités avec quelques amis chrétiens un certain vendredi, jour de la prière de la communauté musulmane de la ville. Et là, soudain, j’ai découvert la force impressionnante qui se dégage de la prière musulmane. Nos hôtes nous
1avaient préparé des chaises au fond de la salle et, devant nous, accroupis sur leurs tapis de prière, les fidèles étaient rangés en ligne, tournés, comme nous, vers l’imam qui nous faisait face. La prière commença, en arabe, que nous ne comprenions pas. Mais je fus aussitôt impressionné par l’intensité de la prière qui dégageait une ferveur palpable, dans la grande salle d’usine transformée en lieu de prière, où bruissaient autrefois le bruit des machines. Les paroles récitées alternaient et accompagnaient les gestes en une sorte de danse rythmée, dans une totale harmonie de tous. Les célébrants formaient comme un grand corps de ballet. Assis, debout, inclinés, allongés sur leur tapis, les fidèles psalmodiaient des paroles priées qui communiquaient une énergie spirituelle étonnante. D’autant plus qu’elles émanaient d’une centaine de bouches de jeunes hommes priant d’une même voix en une langue inconnue et mélodieuse. La récitation des versets coraniques provoque cette force tranquille et fervente.
Je ne peux plus lire le Coran sans évoquer la prière musulmane.
De la même façon la parole biblique inspire tous les moments des cultes chrétiens. Il fut un temps où les frères catholiques avaient évacué la lecture et surtout la méditation biblique pendant la messe, de même que les protestants avaient de leur côté renoncé à tout temps liturgique pour installer une inflation verbale du sermon, mais aujourd’hui les cultes tant catholiques que protestants se rejoignent dans l’appropriation priée de textes bibliques. A cela s’ajoute la lecture biblique personnelle encouragée par des listes de textes les proposant pour tous les jours de l’année. Au premier abord, la Bible, ce recueil de 73 livres, en tout plusieurs milliers de pages, peut provoquer l’effarement d’un lecteur non chrétien, et leur extrême variété peut en décourager plusieurs. Il faut un certain courage pour entrer dans les livres bibliques.
Pour le frère musulman, je le précise, le Coran est une œuvre d’un seul tenant dont les 114 sourates ont été dictées par Dieu lui-même à un seul homme, le prophète Mohammed, en 23 années. Tandis que la Bible a été rédigée par de multiples écrivains au cours d’un millier d’années. Le texte coranique est d’une langue arabe particulièrement belle et poétique, nous dit-on, alors que les livres bibliques sont les œuvres de poètes, certes, mais aussi de légistes, d’historiens, de penseurs et de théologiens qui s’inscrivent chacun dans des circonstances historiques toutes particulières, et différentes. J’en viens maintenant au cœur de mon intervention. Nous sommes ensemble, chrétiens et musulmans, (ajoutés aux frères juifs qui ont dialogué ici même le mois dernier) rassemblés dans les religions qu’on appelle « les religions du livre ». Notre foi s’appuie donc sur des textes écrits. Cela pose une question éminemment actuelle : qu’est-ce qu’une Ecriture dite « sainte » ? Dans quel esprit lire ces textes ? Comment les recevoir ? D’où vient leur autorité ? Ne faut-il pas les moderniser pour les faire correspondre aux problèmes de notre siècle, si différent du siècle de leur mise par écrit ? J’évoque pour commencer la question du respect du texte. Ensuite viendra en conclusion l’ importance de la signification du texte pour ses lecteurs croyants du siècle présent.
Je parle ici en tant que protestant, et nous verrons si ces deux questions rencontrent un écho pour notre frère musulman. Donc, le respect du texte écrit.
Parmi les lecteurs bibliques, beaucoup aujourd’hui se laissent glisser vers un tel respect du texte qu’ils en refusent toute discussion. Pour eux, le véritable auteur de ces textes est Dieu même, et il ne faut rien changer aux lettres du texte. Ils veulent en rester à la lettre du texte. On les appelle « fondamentalistes », mais c’est à tort parce que je me réclame aussi du fondement de ma foi sur le texte. Je pense, pour ma part, qu’il n’est cependant pas possible d’en rester à la lettre du texte. L’apôtre Paul affirme que « la lettre tue ». Respecter le texte conduit donc à en rechercher le sens sans supprimer le texte lui-même. Sinon, ce serait remplacer le texte écrit par la fantaisie des imaginations les plus folâtres. Certains croyants ont en effet rédigé d’autres textes religieux qu’ils ont proposé aux hommes de leur temps en déclarant obsolètes les vieux textes précédents. L’apôtre, lui, affirme que la lettre tue. (2 Cor.3,6) Mais il ajoute aussitôt que le Souffle Saint, le Saint Esprit vivifie. Il faut donc distinguer entre une lecture mortifère de la Bible et une lecture vivifiante. Un rapide clin d’œil sur l’histoire des Eglises permet de distinguer entre ces deux lectures.
Le texte tue :
- c’est ainsi qu’ont été élevés les bûchers de l’inquisition. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien les siens. »
- C’est parce que les arabes avaient occupé la ville sainte de Jérusalem et piétiné le tombeau du Christ que les croisades furent décidées pour chasser les musulmans abhorrés traités de mécréants. Ce fut très vite une longue suite de massacres réciproques.
- C’est parce que Galilée contredisait les affirmations bibliques sur la terre tournant autour du soleil qu’il fut obligé à se rétracter sur son lit de mort. - C’est parce que Darwin affirma l’évolution des espèces, refusant l’historicité scientifique du texte de la Genèse, qu’il fut et est encore nié par plusieurs Eglises. Mais il n’osa pas proclamer haut et fort ses nouvelles convictions, craignant un procès en hérésie. Bien des chrétiens, protestants, d’Amérique, en particulier, s’opposent encore aujourd’hui aux thèses évolutionniste de Darwin.
Le texte tue :
- Je veux encore rappeler un triste exemple récent de l’illustration de cette affirmation de Paul. En Afrique du sud, des protestants, dont plusieurs descendaient de huguenots exilés de France ayant fui les persécutions catholiques de l’époque, s’affirmèrent comme étant le « peuple élu » dont parle l’apôtre Pierre. « Vous êtes la race choisie », lisaient-ils, et ils érigèrent les lois de l’apartheid établissant la suprématie de la race blanche et ravalant les noirs à l’état de sous-hommes, exclus de tout système honnête d’éducation et toujours suspectés de mauvais coups, instaurant l’esclavage comme un régime politique justifié par la Bible. Les lois de l’apartheid ont servi à condamner tout acte violent commis par des noirs et ont rempli les prisons, et ne furent abolies qu’en 1990, il y a seulement 20 ans.
La lettre tue. Il faut se souvenir, toujours, que la foi qui s’accroche au respect de la lettre textuelle bâtit le mensonge. Il faut donc dépasser la lecture textuelle, les chrétiens devraient le savoir, et refuser tout jugement et toute condamnation sans appel de croyants différents d’eux.
Qu’est-ce alors que le respect du texte ? C’est le méditer en le situant dans son contexte d’écriture. Il faut alors comprendre pourquoi certaines affirmations bibliques sont à dépasser, voire à bannir, comme celles ordonnant l’extermination totale des peuples païens conquis par les hébreux au temps de Josué. Il faut admettre que certaines explications chrétiennes des siècles passés acceptant, par exemple, la peine de mort, l’esclavage ou encore, selon moi, la guerre, ne peuvent plus être défendues aujourd’hui. Il faut admettre de comprendre le texte biblique d’une autre façon qu’on le comprenait hier.
Aujourd’hui, plus personne ne veut détruire par génocide des peuples qui nous semblent contraires à la règle internationale.
Mais où et comment arrêter l’explication d’un texte ou d’un livre, c’est là que nous divergeons entre nous. Je prêche pour garder le respect entre nous. J’ai de nombreux amis de foi protestante qui respectent le texte biblique même s’il contredit les données de la science contemporaine. A la suite de nos Eglises, ils persistent à approuver les déclarations des premiers conciles œcuméniques de l’Eglise, affirmant par exemple la divinité du Christ et la résurrection de la chair. Je les comprends, je respecte leur foi souvent admirable. On peut les définir comme des protestants conservateurs, car ils se reconnaissent comme les héritiers de la Tradition chrétienne. Mais aujourd’hui, je crois autrement. Je suis, en ce qui me concerne, partisan d’un protestantisme appelé « libéral », qui ne craint pas de pousser jusqu’au bout les questions à poser. Le libéralisme protestant est une branche très ancienne également de la foi chrétienne qui remonte aux origines du christianisme.
Qu’est-ce donc que cette foi dite « libérale » ? Elle est foi du cœur tout en respectant la raison du croyant. Elle est une forme de spiritualité chrétienne qui s’apparente à une certaine mystique. Elle a animé un Albert Schweitzer ou un Théodore Monod, dont on ne peut nier la foi.
Ainsi, le récit de la création de l’homme n’est pas le compte-rendu scientifique de’ l’apparition du premier homme, mais la réflexion croyante sur la situation de l’espèce humaine sur la terre des vivants. Tout homme est Adam, pécheur et justifié par son créateur.
Ainsi, le peuple élu n’est pas le peuple unique doté de la vérité à répandre pour le salut de tous les hommes, mais la communauté de ceux qui sont placés comme témoins de l’amour pour tous, quelles que soient leurs religions.
Ainsi, la naissance virginale de Jésus n’est pas la naissance d’un bébé conçu grâce au sperme divin, mais l’apparition d’un homme particulier, nouvel Adam, en constante proximité avec Dieu. Il est mon frère, et m’ouvre la route de la foi.
Ainsi les miracles de Jésus ne sont pas des gestes extra-ordinaires, mais pour la plupart d’entre eux, des actes médicaux guérissant des malades par l’amour de celui qui témoigne ainsi que Dieu aime les blessés de la vie. De même que les récits de maîtrise des éléments naturels montrent en Jésus un homme habité du Souffle Saint. Dieu agissait par lui.
Ainsi sa résurrection, elle-même, n’est pas la reconstitution biologique de cellules mortes, mais l’affirmation que la réalité du monde est toute empreinte d’une gloire de résurrection. Je participe dès aujourd’hui à la vie de résurrection. « Ensevelis avec Christ dans le baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités », affirme Paul (Col.2,12) ou Jésus, selon l’évangéliste Jean « quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » (11,26)
Je veux vous confier mon secret : pour moi, le texte biblique est tout gonflé de sève lorsqu’on le décortique de sa gangue. Je découvre le sens qu’il renferme en l’ouvrant sur sa dimension profonde. Comme on goûte le suc d’un fruit parfumé en le pelant de la peau qui le protège, c’est découvrir le suc de la Parole derrière sa forme linguistique.
Un exemple : combien de chrétiens ne souhaitent-ils pas retrouver les véritables paroles prononcées par le Christ de son vivant ? Nous n’en avons que quatre récits rédigés bien après qu’elles aient été prononcées. Ils ne concordent pas toujours entre eux. Quelles sont donc les authentiques paroles de Jésus, les seules qui puissent nous indiquer comment le suivre aujourd’hui, comme hier ? Pour le comprendre, il nous faut alors mesurer la différence existant entre la parole prononcée et la parole écrite. La parole coranique transmet la parole même de Dieu dictée à son prophète, la parole prononcée par le Christ ne nous est accessible que par l’écrit qu’en ont fait après coup les auteurs chrétiens qui l’ont suivi. Chacune a sa valeur propre. La parole prononcée par Jésus nous est et nous sera inaccessible pour toujours. Du vivant du Christ, elle a été revêtue de la force émotionnelle d’un discours agissant sur ses auditeurs avec une force persuasive évidente. Ensuite, elle a été fixée par écrit, et ce n’est pas une perte : c’est un gain de sens. La parole écrite a l’avantage inestimable de pouvoir être lue et relue, réfléchie et méditée, appliquée à la situation si variée de chacun de ses lecteurs. Un poète chrétien l’a dit de cette façon : « la parole dit, et se tait. L’autre, écrite, s’inquiète de ce qu’elle a encore à ajouter à son dit. » (Edmond Jabès). N’ayons donc pas peur d’avoir perdu l’enregistrement des paroles de Jésus, il y a de nombreux témoins qui les ont mises par écrit et qui en développent des sens différents et complémentaires valables pour tous les temps et tous les lieux. L’interprétation varie donc pour les divers courants chrétiens et nous devons respecter cette pluralité de lectures.
A une condition : que chacun s’efforce de se mettre à l’écoute du Souffle de la Parole. Le Souffle, pneuma, c’est le mot grec qui désigne l’Esprit. Tout lecteur de la Bible se met à l’écoute du Souffle qui traverse les phrases du texte. On comprendra qu’il y a place pour plusieurs écoutes différentes, certaines plus « conservatrices », d’autres plus « libérales », et aucune ne doit interdire les autres. Je prêche ici pour le pluralisme des lectures bibliques.
Je termine sur ce mot Souffle. Il me paraît essentiel pour les hommes de ce siècle. Notre humanité me parait singulièrement manquer de souffle. Les occidentaux que nous sommes me semblent, plus que les orientaux, des essoufflés. Ils se sont coupés de toute dimension spirituelle. Les occidentaux se satisfont de rechercher le seul quotidien des biens matériels. L’économique prime sur l’Esprit, et la loi de vie reste pour eux celle du « toujours plus », travailler plus pour gagner plus, point. Il n’est pas étonnant que fleurissent de nos jours tant de pratiques spiritualisantes où le pire côtoie le meilleur. Nous savons, les Gens du Livre, que le Souffle de Dieu nous est vitalement nécessaire.
C’est ici que le frère musulman peut nous aider, si j’ai bien compris. Je cite le grand penseur de l’islam, chrétien mais proche du soufisme, Louis Massignon : « Alors que les langues indo- européennes (le français, par ex.), arrivent à rendre aussi parfaitement que possible le monde extérieur, les langues sémitiques (l’arabe comme l’hébreu) sont faites pour goûter à l’intérieur une certaine intention divine de recueillement. »
« Goûter à l’intérieur une intention divine de recueillement » : quel beau programme pour tout lecteur de la Bible !