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Poutine et Kirill

MIKAIL METZEL / SPUTNIK / AFP

 


Le patriarche orthodoxe
Kirill de Russie

 

 

Claudine Castelnau


13 mai 2024

 

Le patriarche orthodoxe Kirill de Russie est connu pour sa défense des « valeurs traditionnelles russes », son soutien sans faille à Vladimir Poutine, ses attaques contre l’Occident source de tous les vices et à ses positions violemment anti-ukrainiennes. Le Monde du 6 avril avait publié un article sur un document élaboré par le patriarche russe à l’intention de Poutine dont voici un extrait : « L’opération militaire spéciale [la guerre contre l’Ukraine] est une nouvelle étape dans la lutte de libération nationale du peuple russe, menée depuis 2014 sur les terres du sud-ouest de la Russie contre le régime criminel de Kiev et l’Occident derrière lui. Le peuple russe, les armes à la main, défend sa vie, sa liberté, son système étatique, son identité civilisationnelle, religieuse, nationale et culturelle, de même que le droit de vivre sur sa propre terre dans les frontières de l’État unique de la Russie. Du point de vue spirituel et moral, c’est une guerre sainte où la Russie et son peuple, en défendant l’unité de l’espace spirituel de la sainte Russie, ont pour mission de le protéger de la victoire de l’Occident, tombé dans le satanisme. »

Élu patriarche de toutes les Russies en 2009, Kirill s’est mué depuis sans relâche en défenseur du « monde russe », à savoir que les nations russe, biélorusse et ukrainienne n’en forment qu’une, et que son centre est à Moscou La vision même de Vladimir Poutine qui soutient que l’Ukraine n’a aucune légitimité en tant qu’État indépendant et doit revenir dans l’orbite russe. L’Ukraine est « une partie indivisible de notre histoire, de notre culture, de notre espace spirituel », a notamment déclaré le président russe.  Et dans le discours du patriarche Kirill, l’invasion de l’Ukraine devient « une défense face à un empire du mal » qui inclut, selon lui, l’une des Églises orthodoxes ukrainiennes, désormais indépendante du patriarcat de Moscou et rattachée au patriarcat de Constantinople.




Jean-François Colosimo, théologien orthodoxe et directeur général des éditions du Cerf, est sévère contre Kirill dont il estime la responsabilité écrasante dans les crimes aujourd’hui commis par l’armée russe en Ukraine. Et dans une interview à l’hebdomadaire protestant Réforme, il rappelait que […] « pour devenir patriarche, Kirill a dû adopter le discours de Poutine; si l’Occident est l’ennemi militaire, il faut aussi qu’il soit l’ennemi spirituel. On trouve chez Poutine et chez Kirill, remarque Colosimo, le même discours dépeignant un Occident décadent, une Europe perdue dans de mauvaises mœurs. C’est une fabrique idéologique, mais qu’on finit par croire. Or cette idéologie ne reste pas cantonnée au champ de la rhétorique, elle se traduit désormais en enfants morts sous les bombes [en Ukraine] » Dans cet interview à Réforme, Colosimo racontait encore que Kirill « lit l’Évangile tous les jours mais dans des célébrations où il est entouré de garde du corps issus du KGB [dont il a fait partie avant son élection comme patriarche en 2009]. Il lit des textes bibliques en présence de milliardaires qui ont tous fait leur fortune en trempant leurs mains dans le sang et qu’il absout. Il le fait auprès de Vladimir Poutine qui est en train de réduire l’Ukraine à l’état de ruines, de détruire le peuple ukrainien. Il serait bon que les orthodoxes et les milieux œcuméniques rompent toute relation avec le patriarche de Moscou. Il représente aujourd’hui un scandale pour la conscience chrétienne universelle. […] Le rejet commun de sa personne nous donnerait  l’occasion de réaliser un acte œcuménique vrai. Et de nous dire qu’en dépit de nos différences confessionnelles, qui sont aussi parfois des différences culturelles, les orthodoxes ne méritent pas Kirill, de la même façon que les Russes ne méritent pas Poutine. D’ailleurs aucun peuple au monde ne mérite Poutine, et aucune confession au monde ne mérite Kirill. Ce sont des fantômes surgis de l’époque stalinienne. »

Et dans un autre texte paru le 4 mai, toujours dans Réforme Jean-François Colosimo rappelait cette « invocation liturgique  [crée par Kirill en septembre dernier] et inscrite dans la célébration eucharistique » qu’il dénonce comme une « formule hérétique » qui proclame : « Voici que la bataille est engagée contre la Sainte Rus’ pour diviser son peuple indivis. Lève-toi, ô Dieu de la force, afin de le secourir et accorde-nous la victoire par ta puissance. » Et le théologien ajoute : « Cette supplique belliciste, inscrite dans la célébration eucharistique, scelle le long florilège des formules hérétiques de Kirill. Dont celle qui attribue le statut de martyr de la foi au soldat mort au combat.Les prêtres qui osent invoquer le royaume de la paix contre cet empire de la guerre se condamnent à être traités en apostat, l’équivalent religieux du traître politique […] renvoyés devant le tribunal ecclésiastique […] sont privés de leur sacerdoce pour n’avoir pas appelé, depuis l’autel, à ce que plus de sang soit versé. Et défroqués. On ne compte plus le nombre de prêtres injustement destitués dans les pays anciennement soviétiques ou satellites. Ceux d’entre eux qui réussissent à s’exiler peuvent espérer être restaurés dans les ordres par le patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée, le primat de l’orthodoxie » [qui a aussi accordé en 2021 son indépendance ecclésiale, contre la volonté de Kirill de Moscou, à l’Église orthodoxe ukrainienne.




On assiste, enfin, à une mise en question de l’appartenance du patriarche Kirill de Moscou et de l’Église orthodoxe russe au Conseil œcuménique des Églises  qui compte 352 Églises membres. Le 4 mai, l’hebdomadaire anglican Church Times écrivait  que le patriarche Kirill avait été averti que sa récente approbation du décret gouvernemental russe, publié le 5 avril, appelant à la « guerre sainte » risquait de faire exclure l’Église orthodoxe russe des organisations œcuméniques internationales. Ce décret russe inspiré par Poutine qualifie la guerre contre l’Ukraine de « guerre sainte contre l’Occident tombé dans le satanisme  […] et marque une nouvelle étape dans la lutte de libération nationale du peuple russe ». Le pasteur Pillay, Secrétaire général du Conseil a posé la question : « Ce décret exprime-t-il vraiment la position de l'Église orthodoxe russe et une telle position s’accorde-t-elle avec l’appartenance au COE ? »  et il a rappelé que ce décret russe est jugé inconciliable avec les positions du Conseil œcuménique et contredit « le message biblique d’être des artisans de paix dans les conflits. » En 2022, alors que les représentants de l’Église orthodoxe russe étaient présents, le Conseil œcuménique avait déjà rappelé fermement que la guerre est incompatible avec les « principes chrétiens fondamentaux » et avait rejeté  « toute utilisation abusive du langage et de l'autorité religieuse pour justifier l’agression armée et la haine. » Church Times mentionne aussi la Conférence des Églises européennes, une organisation œcuménique fondée en 1959, à l’époque de la guerre froide pour promouvoir la réconciliation, le dialogue et l'amitié entre les Églises d’Europe orthodoxes, anglicanes, protestantes et vieilles catholiques. La Conférence des Églises européennes qui compte 119 membres vient aussi de déclarer être « profondément  troublée par la complicité de l’Église russe légitimant un conflit injuste. L’invasion de l’Ukraine a infligé des souffrances énormes à des milliers de civils innocents, déstabilisant la région et violant les principes fondamentaux de la loi internationale et de la dignité humaine. En tant que disciples du Christ, nous sommes profondément troublés de voir une Église [l’Église orthodoxe russe] approuver des actes d’agression et de violence qui contredisent directement les enseignements de paix inhérents à la foi chrétienne. »  La déclaration de la Conférence des Églises européennes est faite conjointement avec le Conseil Œcuménique des Églises et des organisations religieuses ukrainiennes.

 

 

 



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