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La théorie du genre n’existe pas

 

 

Eric Fassin

professeur au Département de Sciences Politiques
et au Centre d’Etude de Genre à Paris VIII

 

interview de Claudine Castelnau


radio Fréquence Protestante


le 20 février 2014

 

 

26 février 2014

Claudine Castelnau. On aborde une question d’actualité qui suscite des fureurs, des angoisses et parfois même des terreurs. Expliquez-nous pourquoi des gens descendent dans la rue, se sentent remis en question. J’ai même une amie qui m’a dit au moment du mariage pour tous : « mais alors que vaut maintenant mon mariage ? ».

 

Eric Fassin. Quelque chose d’intéressant est en train de se passer. Les gens étudiant le genre ont eu longtemps l’impression de travailler dans un domaine qui n’intéressait pas grand monde. Alors qu’aujourd’hui c’est devenu un sujet brûlant. Que se passe-t-il donc ?

Il y a d’un côté une offensive politique et de l’autre un trouble social. L’offensive politique a été tout d’abord lancée par le Vatican, par le Conseil Pontifical pour la famille en 1995, à Pékin, lors de la Conférence des Nations Unies sur les femmes : les représentant du Vatican ont pris conscience de l’existence et de l’importance du concept de genre. Ils l’ont trouvé dangereux car il posait la question de la place des hommes et des femmes dans la société et posait aussi la question de l’ordre naturel des choses, c’est-à-dire non seulement du genre mais aussi de la sexualité (homosexualité et hétérosexualité). C’est face à la montée de la revendication de reconnaissance des couples de même sexe et des familles homoparentales que le Vatican s’est mobilisé pour dire qu’on ne pouvait pas dénaturaliser l’ordre du monde car il est fondé sur un ordre naturel. Ceci correspond pour l’Eglise catholique à une logique assez simple : si on commence à dire que l’ordre social peut être redéfini, c’est-à-dire que nous pouvons non seulement changer le niveau des impôts ou les taux d’immigration mais que nous pouvons même redéfinir ce qu’est un homme, ce qu’est une femme, ce qu’est le mariage ou la famille, du point de vue des critiques du genre, c’est vraiment la fin du monde.

Pour ma part je défend l’idée que c’est la fin d’un monde ; c’est-à-dire que le monde continue d’exister avec ses normes mais on prend conscience du fait que celles-ci ne sont pas données une fois pour toutes, ni gravées dans le marbre ; elles ne nous ont pas été données par une révélation divine inscrite dans notre biologie.

La bataille porte donc sur l’ordre sexuel et la question se pose de comprendre pourquoi le pape s’en préoccupe tant. Pourquoi Benoît XVI et auparavant lorsqu’il était le cardinal Ratzinger a-t-il fait de cette question un problème central de la politique du Vatican ? Cela correspond à l’inquiétude du fait que si, même l’homosexualité peut être redéfinie, même si l’ordre sexuel peut être renégocié, tout peut être alors renégocié et il n’y a plus de limite à la logique démocratique. La logique démocratique n’est pas simplement que nous soyons tous libres et égaux mais que c’est nous qui définissons le monde dans lequel nous vivons dans son aspect le plus quotidien.

C’est là la raison pour laquelle l’Eglise catholique – ou du moins l’aile droite de l’Eglise catholique – s’est tellement mobilisée sur ces question : c’est parce que si l’on commence à admettre que l’ordre sexuel peut bouger, alors tout peut bouger. Il n’y aurait donc plus un ordre transcendant définissant de manière définitive, en dehors de l’histoire, en dehors de la politique, le monde dans lequel nous vivons. Définissons-nous le monde ou celui-ci est-il toujours déjà défini par la nature, par Dieu, par la tradition, la science.

Le Vatican est rejoint par une partie de la Droite qui n’est pas forcément religieuse dans la mesure où c’est l’occasion de reconstituer une opposition conservatrice face au monde progressiste. Il n’est donc pas surprenant que la Droite cherche à reprendre à son compte un discours conservateur. Ce n’était d’ailleurs pas le cas dans les années 2000 où la Droite revendiquait au contraire une forme de modernité sexuelle.

 

Il y a aussi un trouble social chez beaucoup de gens : c’est l’amie que vous citiez qui s’inquiète pour son propre mariage dans la mesure où le mariage s’ouvre aux couples de même sexe. Il y a là un révélateur intéressant : si l’hétérosexualité n’est plus une norme validée par l’État à travers l’institution du mariage réservé aux couples de sexe différent, on ne saura plus exactement ce qu’est l’hétérosexualité puisque celle-ci n’est plus la norme obligatoire instituée par l’État et qu’il faut respecter et par rapport à laquelle toutes les autres formes de sexualité seraient secondes, secondaires et problématiques.

Mais à l’inverse on peut se demander comment il se fait que des gens qui soulignent le caractère naturel de l’hétérosexualité éprouvent autant le besoin de faire valider ce caractère naturel par l’État. Si ce caractère est naturel, il n’est pas besoin que l’État s’en mêle.

Soit ce caractère est naturel et il n’y pas de raison de s’en inquiéter, soit il représente une question sociale comme les autres questions sociales et il n’y a pas non plus de raison de s’inquiéter.

La bataille repose sur les inquiétudes provenant de la conscience du fait que le monde bouge, ce que tout le monde sait bien. C’est clair notamment dans le domaine économique. Mais nous aimons à croire que dans un monde qui bouge il y a des points fixes. Que certaines choses seraient historiques et politiques et donc démocratiques et d’autres choses comme les questions sexuelles ne le sont pas car elles seraient fondées sur la biologie.

J’ai été amené à discuter lors d’un échange organisé à la cathédrale de Rouen avec une théologienne, Véronique Margueron. Cela prouve que bien des catholiques qui sont prêts à entendre qu’il y ait des manières différentes de penser.

Lors de la Manifestation pour tous, des pancartes ont été brandies qui portaient par exemple « pas d’ovules dans les testicules », « on veut du sexe, pas du genre », ce qui suggère que la vérité du monde serait une vérité biologique. Je crois qu’il faut se méfier d’une telle définition. Après tout le mariage et la famille sont des institutions sociales ; la filiation est définie par la loi : tout cela n’est pas seulement biologique puisqu’on parle d’adoption ou de la PMA qui suppose évidemment une intervention médicale destinée à contourner la nature.

La filiation n’et pas du domaine purement biologique mais sociale, comme le mariage est une institution sociale. La question est ensuite de savoir, puisque ce sont des institutions sociales, comme les définir. Et en particulier, est-il légitime de poser des questions démocratiques telle que celles de l’égalité ou de la liberté à propos de la filiation et du mariage.

 

Claudine Castelnau. Entre cette histoire de genre qu’il va falloir définir, car c’est un mot traduit de l’américain (gender), c’est un mot que les gens ne comprennent pas toujours : Vincent Peillon, lors d’une visite dans une école a dit « je ne crois pas à la théorie de genre ».

 

Eric Fassin. Vincent Peillon, le ministre de l’Éducation nationale a aussi dit qu’il était « contre la théorie du genre », que « la théorie du genre n’existe pas » et qu’il fallait « lutter contre les stéréotypes de genre qui étaient construits socialement ». Je compare ces trois déclarations contradictoires à la logique du chaudron décrite par Freud, selon laquelle lorsqu’on se fait accuser d’avoir rendu le chaudron qu’on avait emprunté en mauvais état, on répond « je ne l’ai jamais emprunté », « il était déjà percé » et « je l’ai rendu en bon état ».

Cela veut dire que la difficulté n’est pas intellectuelle mais politique. Vincent Peillon entend signifier qu’il va occuper une position de juste milieu entre d’un côté les conservateurs qui sont hostiles à tout changement et d’un autre côté des radicaux supposés qui diraient que rien n’existe, que la nature n’existe pas.

Il dit aussi qu’il faut faire advenir l’égalité. Mais le peut-on sans se poser la question du genre ? Tout le monde sait que nous vivons dans une société favorable à l’égalité entre les sexes. Mais tout le monde sait bien aussi que nous vivons dans une société qui ne respecte pas cette égalité : la différence de salaire à travail égal, entre les hommes et les femmes, montre bien que malgré nos principes nous ne respectons pas vraiment l’égalité. Pourquoi ? Parce qu’il y a des normes de genre qui assignent des places différentes aux hommes et aux femmes, y compris dans le monde de l’entreprise, dans la famille, etc.

Si l’on veut comprendre pourquoi malgré nos principes d’égalité il demeure une inégalité, on est obligé de réfléchir au principe de genre qui organise la société.

L’écart entre notre idéal et la réalité que nous vivons est social ; il n’est pas dans les ovules et les testicules pour reprendre le vocabulaire de la Manif pour tous mais il est dans la société, dans les normes qui sont les nôtres.

 

Interroger les normes qui produisent de l'inégalité

 

Claudine Castelnau. Quelqu’un disait : « après tout, ne pourrait-on pas imaginer aussi que ce soit la princesse qui vienne sauver le prince » ?

 

Eric Fassin. Tout à fait. La question est : pourquoi voulons-nous valider des stéréotypes de genre ? Je suis frappé par le fait que la « manif pour tous » ait revendiqué hautement avec une pancarte : « pas touche à nos stéréotypes de genre ». Cela veut d’abord dire que la Manif pour tous croit au « genre ». Elle montre d’ailleurs des garçons en bleu et des filles en rose. Elle sait bien qu’il y a un travail social qui fait exister cette différence des sexes, y compris à travers un jeu de couleurs qui n’est évidemment pas naturel. La bataille autour du vêtement est une bataille sociale : les filles peuvent-elles porter des pantalons ? Comme le dit Farida Belghoul qui a lancé la journée de retrait de l’école qui a eu un retentissement médiatique considérable : « maman doit porter une robe et papa un pantalon ». Tout ceci montre bien que la question n’est pas une simple question de nature : le « genre » est une norme sociale.

Il n’est donc pas difficile de comprendre intellectuellement de que signifie le « genre ».

Il est vrai que ce mot vient des Etats-Unis. Mais en France tout le monde connaît le mot « genre » depuis l’école primaire, le masculin et le féminin. Nous avons tous très bien compris que le masculin ne désigne pas seulement des messieurs et le féminin des dames. Une chaise ne se rattache pas davantage à une dame qu’un fauteuil à un monsieur. Ce sont des conventions de langage.

Il y a plus d’un siècle, de Saussure a fait remarquer qu’en français le soleil et la lune sont représentés l’un au masculin et l’autre au féminin alors qu’en allemand le soleil est féminin et la lune masculine. La manière dont nous nous représentons la différence des sexes est conventionnelle et n’est pas dictée par la nature des choses, par la biologie, elle est une manière d’organiser notre vision des choses.

Le genre est un concept qui a été créé dans les années 1950, dans un contexte qui n’avait rien à voir avec le féminisme qui était un contexte médical, psychologique, psychanalytique pensé par ceux qui cherchaient à comprendre la situation des personnes dites « intersexe », dont le sexe est ambigu à la naissance, hermaphrodites. Et des personnes appelées aujourd'hui « trans », en terme médical on dit « transsexualisme » ou « transgenre ».

Il est utile de forger le concept de genre dans ce contexte car les rôles sociaux et les identités psychologiques ne coïncident pas nécessairement avec l’anatomie. C’est cet écart que mesurent les psychologues, les psychanalystes, les médecins. La distinction de « sexe » et de « genre » nait dans ce contexte. Elle aide à penser dans quelle mesure nous sommes définis biologiquement et par des rôles, des identités.

Ce que va faire le féminisme à partir des années 1970 et de reprendre ce concept avec une finalité différente. Pour les médecins, les psychanalystes, ils s’agissait au départ de prendre en compte des exceptions pour essayer d’y voir clair. On considérait qu’il y avait des situations anormales et l’on essayait de corriger la nature soit par des interventions chirurgicales soit par une pédagogie, une « clinique » du genre. Ce que font les féministes n’est pas de dire que certaines femmes manquent de féminité et certains hommes de masculinité lorsqu’ils – ou elles – ne respectent pas leur rôle.

Il s’agit donc d’interroger les normes qui produisent de l’inégalité et de faire bouger les choses, de produire de l’égalité.

 

Claudine Castelnau. Il s’agit donc d’accepter celui ou celle qui n’est pas dans la norme prédéfinie.

 

Eric Fassin. Il est vrai que des personnes peuvent apparaître comme des exceptions. Mais il s’agit de personnes à part entières, qui comptent et on peut se demander s‘il est nécessaire d’en avoir une conception pathologique.

 

Claudine Castelnau. Et de parler de « guérison » comme on l’a fait dans le passé pour l’homosexualité.

 

Eric Fassin. L’homosexualité a été longtemps considérée comme pathologique. On sait qu’elle est sortie en 1973 de la liste proposée par la psychiatrie aux Etats-Unis et en 1981 de la liste des maladies mentales de l’OMS. On a dépsychiatrisé, dépathologisé l’homosexualité et aujourd’hui la même bataille se porte sur la transsexualité.

Cela concerne une proportion faible de la population néanmoins cette question du genre nous concerne tous car l’idée que nous devons nous conformer à une norme préexistente est très présente dans notre esprit. Nous avons tous le sentiment qu’il est important de bien jouer notre rôle. Il y a d’ailleurs constamment des rappels à l’ordre lorsqu’un homme n’est pas assez viril ou une femme pas assez féminine. Et cela joue dès la petite enfance, avec par exemple les insultes homophobes fleurissant dans les cours de récréation. Si l’on traite un garçon de « pédé » à huit ans, ce n’est pas parce qu’il a des pratiques sexuelles mais parce qu’il paraît efféminé. C’est donc pour une question de genre. Il n’apparaît pas comme un « vrai » garçon, un « vrai » homme. Il en est de même pour les filles.

 

Claudine Castelnau. Une institutrice disait dans la cour de récréation aux garçons de courir pour avoir l’air virils et aux filles de marcher lentement pour être féminines.

 

Eric Fassin. Nous avons tous appris à nous comporter de manière décente, et que ces manières ne sont pas les mêmes selon que nous sommes des garçons ou des filles.

Cette question est très douloureuse pour ceux qui ne se conforment pas bien à cette norme avec des rappels à l’ordre considérés comme impossibles.

Mais chacun d’entre nous a également à respecter des normes, nous comporter de manières « normale » et c’est cela qui produit l’inégalité entre les sexes de nos jours. Les femmes ont appris à se comporter différemment des hommes et les hommes des femmes et cela nous fait payer à tous le prix élevé de l’inégalité.

Cette question du genre concerne donc d’une part les minorités sexuelles et d’autre part tout le monde car nous sommes tous définis par les « normes ».

Allons-nous donc accepter ces normes comme des vérités de nature et comme le disent les conservateurs ne surtout pas y toucher (« pas touche à nos stéréotypes de genre ») ou allons-nous penser que nous pouvons faire changer les normes et y introduire des valeurs conformes aux valeurs qui sont les nôtres ? Des normes donc plus démocratiques.

 

 

En France, pourquoi tant de résistance ?

 

Claudine Castelnau. Pourquoi la France, contrairement aux pays voisins refuse-t-elle vent debout d’entrer de façon intelligente dans cette discussion ?

 

Eric Fassin. C’est effectivement frappant. La bataille s’est engagée en partie autour du genre mais aussi autour de ce qu’on a appelé en France le mariage pour tous. Elle a commencé dans les années 1990 et a continué tout au long des années 2000.

Une première lutte a été engagée en 2010 autour d’un petit dessin animé, le « Baiser de la lune » destiné aux enfants. On voyait deux poissons s’embrasser. Le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Luc Chatel, avait fait marche arrière alors même que l’école a vocation à lutter contre l’homophobie et donc à enseigner aux enfants que non seulement l’égalité entre les sexes est souhaitable mais que l’homophobie est un problème.

En 2011 on a vu une deuxième offensive plus importante qui concernait les manuels de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre), menée par des gens comme Christine Boutin et relayée ensuite par la Droite populaire au sein de l’UMP et par un tiers des sénateurs contre ce qu’ils appelaient l’ « introduction de la théorie du genre dans les manuels de SVT ». Il y avait en effet un chapitre qui s’appelait « homme ou femme » et qui expliquait notamment que la biologie est une science compliquée dans la mesure où il n’existe pas de définition univoque du sexe : pour la biologie le sexe est peut-être défini par les chromosomes, par les gonades, par l’apparence : ces trois définitions ne se recoupent pas toujours. On le voit en particulier dans les compétitions sportives où il arrive que des femmes se voient soupçonnées de ne pas être vraiment des femmes dans la mesure où un des trois éléments ne colle pas avec les deux autres.

Aujourd'hui la campagne a commencé par la critique du film « Tomboy » qui a été projeté dans cette écoles. Il montrait une petite fille qui, pendant un été essayait d’endosser le rôle d’un garçon avant d’être ramenée au fait que la chose est plus compliquée. Sa mère lui dit « on ne peut pas jouer à ça ». Ce film a beaucoup choqué certains activistes religieux qui considéraient qu’on ne doit pas montrer ces choses, alors même que ces questions se posent souvent pour les enfants. Par exemple pour les filles « garçons manqués ».

Enfin la journée de retrait de l’école, lancée par Farida Belghoul qui est proche de l’extrême droite antisémite, a connu d’un certain succès et bénéficié d’une certaine indulgence, y compris à Meaux où Jean-François Copé a d’abord dit qu’il comprenait l’inquiétudes des familles musulmanes.

Il ne s’agit pas seulement de l’école mais aussi du mariage qui manifeste une singularité française. Les pays européens où le mariage s’est ouvert aux personnes du même sexe n’ont pas rencontré une telle opposition.

 

Claudine Castelnau. On pense à l’Espagne, à la Belgique, à la Hollande.

 

Eric Fassin. Ce que beaucoup de gens avaient a priori imaginé est que le clivage pertinent serait entre les pays catholiques et les pays protestants, ce qui n’a pas été le cas. Par exemple en Espagne le recul en matière d’avortement n’a pas entraîné de recul en matière de mariage entre couples du même sexe. L’Espagne, le Portugal et l’Argentine qui se sont ouverts au mariage du même sexe, n’ont pas connu de mobilisations très importantes comme en France. Le dénominateur commun à ces trois pays, outre le fait d’être catholiques, est le fait d’être sortis récemment d’une dictature dans laquelle l’Eglise catholique était fortement impliquée. On peut donc faire l’hypothèse qu’il y a eu un discrédit non pas moral mais politique de l’Eglise catholique qui ne lui permettait plus de peser autant dans la discussion et donc d’imposer son point de vue hostile à l’ouverture aux couples du même sexe.

Pourquoi y a-t-il eu autant de résistance en France ? Remontons aux années 2000 : on y disait qu’il fallait se différencier des musulmans. Sarkozy dans sa campagne de 2007 a fait la proposition d’un ministère de l’Immigration nationale et de l’Identité nationales opposant donc l’immigration à l’identité nationale et à l’époque c’était dans un registre laïc. On ne disait pas que c’était parce que la France est catholique mais parce que la France est laïque.

 

Claudine Castelnau. On disait aussi que les musulmans ne peuvent pas être démocratiques.

 

Eric Fassin. Les musulmans ne peuvent pas être démocratiques au sens où ils ne respectent pas l’égalité entre les hommes et les femmes ni la liberté des homosexuels. C’était donc au nom de la démocratie sexuelle qu’on s’opposait aux musulmans.

Tout cela a changé au cours du mandat de Nicolas Sarkozy. Très tôt il était allé au Vatican et avait été intronisé chanoine du Latran. A cette occasion il avait parlé de la supériorité du prêtre sur l’instituteur. C’était fin 2007. Il développait à ce moment-là une politique dite de « laïcité positive » à l’égard des catholiques qui se différenciait d’une « laïcité négative » développée à l’égard des musulmans. Ceci représentait un changement de discours par rapport à ce qu’il proposait quelques années plus tôt. En 2003-2004, il disait, notamment dans un ouvrage tournant autour de la religion, qu’il y a plusieurs religions en France et il avait notamment contribué à l’établissement du Conseil français du culte musulman. Il disait que la France est un pays multi-culturaliste. Quelques années plus tard, il jugeait que ce multiculturalisme était un échec et il privilégiait une identité nationale fondée sur le catholicisme.

Si le catholicisme fait partie de l’identité nationale, si, comme il aimait à le répéter le « manteau d’églises couvrant la France définit notre pays », l’Eglise catholique est alors remise au centre du débat politique. Cela n’avait pas toujours été le cas. Par exemple à la fin des années 1990 lors du débat sur le Pacs, alors que l’Eglise catholique n’y était naturellement pas favorable, elle est restée très en retrait dans le débat. Il n’y a eu qu’un seul texte, d’une seule page, produit par la Conférence des évêques de France, sans aucune référence ni à Dieu, ni à la Bible, ni à la tradition du Vatican. Un texte qui ne s’appuyait que sur les sciences humaines pour dire que le Pacs n’était pas une bonne chose pour la société. La différence entre 1997 où l’Eglise était en retrait et 2012 où elle est au centre du jeu

 

Claudine Castelnau. On a même vu alors des évêques manifestant dans la rue ou encourageant à manifester.

 

Eric Fassin. Ainsi Mgr Barbarin tout récemment.

Il y a une offensive du Vatican contre ce qui apparaît comme une menace contre un ordre sexuel supposé naturel et donc contre la transcendance de l’ordre social.

Du côté de l’État français et de la Droite, il y a symétriquement une volonté d’inclure l’Eglise comme une pièce majeure de la société. D’ailleurs ce terme de laïcité positive était utilisé aussi bien par Benoît XVI que par Nicolas Sarkozy.

Ce n’et donc pas un hasard si Christine Boutin se retrouve aujourd’hui comme une figure éminente dans le débat sur le genre et le mariage pour tous. Il faut se rappeler qu’après le débat sur le Pacs, où elle avait joué un rôle important, où elle était la figure centrale de la droite dans l’opposition au Pacs, elle avait ensuite été marginalisée. La droite avait à ce moment-là choisi de se moderniser, de renoncer à sa « ringardise ». C’était en particulier le pari de Nicolas Sarkozy.

Le résultat est qu’en 2002, lors de la candidature de Jacques Chirac à la Présidence (où il sera élu), sa porte-parole n’était pas Christine Boutin qui était au contraire candidate contre lui. Sa porte-parole était Roselyne Bachelot, la seule figure à droite qui avait soutenu le Pacs. Il s’agit donc d’un véritable renversement. La leçon que beaucoup de gens de droite ont tiré de l’expérience du Pacs est qu’il ne fallait pas s’enfermer dans une posture réactionnaire, ringardisée, homophobe. Il fallait au contraire revendiquer une attitude sexuellement moderne.

Le retour de Christine Boutin au centre du jeu est un choix politique qui revient à considérer que la modernité sexuelle n’a mené qu’à l’échec.

L’histoire politique récente permet de comprendre pourquoi il y a eu en France une telle résistance. C’est qu’il ne s’agit pas simplement de la société ; il s’agit très clairement de la politique. Dans une France où les distinctions entre la gauche et la droite ne sont pas toujours faciles à lire – par exemple en matière de politique économique, en matière de politique d’immigration, à l’égard des Roms – ce qui reste pour la droite lorsqu’elle veut marquer son opposition à la gauche est le terrain des mœurs, du mariage etc.

A un moment où la gauche est très peu à gauche, il reste la question de l’ordre sexuel.

 

Tentative de mobilisation des musulmans

 

Claudine Castelnau. Il y a aussi la question de l’école et de Farida Belghoul, qui a des sympathies d’extrême droite mais qui est musulmane. Elle était à la tête de Convergence 84 qui suivait la Marche des Beurs. Elle a réussi à mobiliser dans certains départements un nombre impressionnant de parents qui ont cru ce qu’elle disait, qui n’ont pas envoyé leurs enfants à l’école le jour qu’elle indiquait. Ceci est nouveau.

 

Eric Fassin. C’est effectivement nouveau. Elle essaye de toucher les musulmans. Il semble bien que la campagne qui a été menée pour cette journée de retrait de l’école visait spécifiquement les musulmans. Le Conseil du culte musulman n’a pas participé à cette campagne. Il est difficile de dire dans quelle mesure cette campagne venait des imams ou plutôt des beaux quartiers.

Il y a une vraie hésitation d’une part du côté de la droite et d’autre part du côté des musulmans (si on peut utiliser cette catégorie d’une manière un peu flottante car comme les catholiques, comme les athées et comme les protestants, les musulmans sont de différentes sortes). Du côté de la droite, la politique qui a été menée depuis les années 2000 a été de distinguer « eux » et « nous » : « nous » sommes modernes notamment en matière de sexualité, « eux », les musulmans, sont réactionnaires, traditionnels, sont contre l’égalité entre les hommes et les femmes.

Il est difficile de changer entièrement de camp et de dire d’un seul coup : « les musulmans sont formidables parce qu’ils ne sont pas pour la modernité sexuelle ». C’est bien la difficulté pour quelqu’un comme Jean-François Copé : veut-il dire que les musulmans sont un problème ou que ce sont des alliés ? Peut-on dire les deux à la fois et rallier un public autour de ces deux idées ? La même hésitation a été sensible lors des Manifs pour tous où Frigide Barjot était allée le dimanche de Pâques, le 30 mars 2013, parler à l’UOIF (l’Union des Organisations Islamiques de France) en leur disant « nous sommes du même côté, puisque nous voulons combattre également la vision du monde qui entend remettre en cause l’ordre sexuel ». Peu de temps après, Frigide Barjot était évincée de la Manif pour tous. Autrement dit, il n’est pas sûr que tout le monde était d’accord pour faire une alliance avec les musulmans. Cela c’est du côté de la droite. Est-on prêt à faire alliance avec les musulmans. Il semble que ce soit le cas de Christine Boutin. Elle pose fièrement avec Farida Belghoul (qui est vraiment d’extrême droite, comme Dieudonné d’ailleurs qui lui a remis une « quenelle d’or ») et déclare que les digues entre la droite et l’extrême droite sont tombées.

Mais il y a des gens à droite qui, certes, ne sont pas hostiles à l’idée de faire alliance avec l’extrême droite mais peut-être pas en faisant alliance avec les musulmans. La question politique est de savoir ce qui leur rapporte le plus. La bataille sur le mariage, la théorie du genre, la bataille sur l’immigration. Le vrai choix pour la droite est de savoir quel est l’ennemi principal. Est-ce le féminisme, les homosexuels ou les musulmans, les immigrés.

Du côté des musulmans (en étant très prudent sur ce terme car les musulmans ont des points de vue très différents) la question se pose également de savoir s’il convient de faire alliance avec la droite et l’extrême droite, c’est-à-dire avec des gens qui n’ont jusqu’à maintenant guère montré d’islamophilie. Et c’est là que le terrain de l’école est tout à fait intéressant.

Que s’est-il passé pendant la Manif pour tous ? On a beaucoup dit que c’est dans les quartiers que les jeunes musulmans sont homophobes. Or ces jeunes des quartiers ne sont pas venus défiler dans la Manif pour tous. C’était des gens des « beaux » quartiers, des blancs catholiques. Pouvait-on faire marcher ensemble ces deux publics qui sont sociologiquement et politiquement très différents.

L’école donne peut-être une occasion car se battre au niveau de l’école primaire est se battre localement, chez soi. Ce que la droite est en train d’essayer de faire est la jonction des gens des quartiers et ceux des beaux quartiers non pas en les faisant défiler ensemble mais en les faisant se battre chacun chez soi. Des musulmans qui s’inquiètent de ce qu’on enseigne dans l’école ne se rendent pas forcément compte qu’ils sont alors des alliés d’une droite et d’une extrême droite qui n’ont pas vraiment de sympathie pour eux.

 

 

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