Article
Sortir d'une
secte
10 mars 2003
Un ex-adepte constate :
« Sortir d'une secte ne suffit
pas pour la faire sortir de soi »... Il ne suffit pas un jour de tirer la porte d'un
groupe sectaire derrière soi pour tirer un trait sur
l'expérience vécue et le sentiment d'être
profondément changés. En même temps qu'ils
restent assoiffés de promesses non tenues d'un « monde nouveau », d'un « devenir autre », démunis devant une société
qu'ils ne comprennent plus (parfois au sens réel du terme,
comme les sortants de la Scientologie qui doivent réapprendre
l'usage courant des mots), méfiants lorsqu'on leur manifeste
de l'intérêt, déprimés, solitaires...
Avec aussi l'envie tenace de
« témoigner » pour que leur faillite serve à d'autres, et
d'être reconnus comme « victimes », donc avec un agresseur à démasquer.
Quelle aide proposer à ces
ex-adeptes pour les aider à
surmonter toutes ces difficultés, démonter avec eux le
fonctionnement d'un groupe sectaire et comprendre la relation d'un
adepte avec une secte et la véritable manipulation mentale
dont il a été l'objet ? En un mot,
déchiffrer le pourquoi et le comment de leur aventure.
Le centre Georges-Devereux, centre universitaire d'aide psychologique
de l'université Paris 8 a, depuis 1998, mis en
place, à la demande de la Direction de l'action sociale du
ministère de l'Emploi et de la Solidarité, une aide
psychologique pour ces gens en souffrance très
particulière.
« Je n'arrive plus à
me faire ma propre opinion sur les événements... Je me
demande toujours si on n'est pas en train de me manipuler une fois de
plus », avoue cette
ex-adepte après la redoutable désillusion qu'elle vient
de vivre, ou « est-ce que
je suis dingue ? »,
questionne un autre angoissé.
Jean-Luc Swertvaegher, psychologue clinicien au centre :
« Après avoir
abandonné la secte, les ex-adeptes sont en plein brouillage du
jugement personnel, se plaignent de ne pas arriver à rebondir
dans la vie, à s'engager dans des projets, à retrouver
leurs potentialités d'avant. Ils sont en souffrance de ne pas
comprendre ce qui leur est arrivé, de ne plus avoir confiance
en eux ».
Comprendre... Catherine Gransard, psychologue et
directrice-adjointe du centre Georges-Devereux, explique que le
« patient » y est considéré comme un partenaire
auquel on propose d'enseigner les autres sur ce qu'il a vécu,
de l'aider à démêler le pourquoi de son
engagement.
« En nous donnant toujours
comme contrainte, née de l'expérience, que les gens
entrent par hasard dans une secte et non pas parce qu'ils sont
prédisposés psychiquement. Sinon, on ne
s'intéresse pas au groupe mais à l'individu qui serait
faible. Et l'aventure sectaire n'est pas seulement une rencontre avec
un groupe d'escrocs qui profitent de l'état de faiblesse des
adeptes, c'est aussi une expérience troublante et
complexe.
Les ex-adeptes nous ont appris qu'on ne fait jamais la
démarche d'entrer dans une secte mais qu'on rencontre de
manière inattendue une personne, un groupe qui suscite une
passion subite pour des propositions étranges d'initiation, de
guérison, d'aide humanitaire, de participation active à
l'avènement d'une "vérité".
On se sent alors libre de penser, d'améliorer le monde et
soi-même en adhérant au groupe avec le sentiment que la
tension intérieure, de mal-être longtemps ressentie est
aboli » (d'où le
succès de toutes les pseudo-psychothérapies
incontrôlées proposées actuellement par des
groupes sectaires pour installer leur emprise).
Et pourquoi alors sort-on d'une
secte ? Parce qu'on
découvre, plus tard, qu'elle poursuit d'autres but que ceux
affichés, qu'elle ne tient pas ses promesses d'initiation et
qu'après un certain temps vient la désillusion, la
souffrance même. Mais l'emprise du groupe, souvent très
forte, est relatée comme ayant été dans un
premier temps, une période de profond intérêt,
d'apprentissages multiples, de pratiques inédites permettant
de se soucier de soi et du monde, de découverte de
spiritualités inconnues, de mystique.
Dans un deuxième temps seulement, la question se pose, souvent
provoquée par un événement relié au
passé familial (mort d'un être cher, volonté du
groupe de capter l'héritage, etc.) : comment ce groupe
apparemment destiné à plus de mieux être, de
développement de la personne, s'avère-t-il être
un groupe d'assujettissement sexuel, d'exploitation par le travail,
de coercition et surtout de déliaison sociale ? A propos
de déliaison sociale, Jean-Luc Swertvaegher remarque que les
sectes viennent souvent se loger à un moment particulier de la
vie des gens où ils sont en conflit, en proposant une
résolution du conflit.
« Non pas pour une
reliaison avec le groupe d'appartenance mais de l'ordre de
l'utopie : savez-vous qu'il existe un groupe où vous
allez pouvoir apprendre une nouvelle humanité
détachée de tous ces conflits, une "nouvelle famille",
le "bonheur d'être ensemble" ? Les groupes sectaires
captent, "ensorcellent" peut-on vraiment dire, installent leur
coercition en disqualifiant, souvent avec violence, l'histoire et les
groupes d'appartenance des individus qui pourraient sinon fonctionner
comme antidote à la capture. Une capture toujours vécue
par l'adepte comme librement consentie ! Contrairement à
une initiation traditionnelle, rite de passage permettant de
s'identifier toujours plus à son groupe d'appartenance,
à ses ancêtres, la secte promet de transformer la
personne en ce qu'elle n'aurait eu aucune chance d'être sans le
groupe. »
En fait, relève Jean-Luc
Swertvaegher, « les sectes sont incapables de poursuivre
de manière cohérente leur entreprise, elles ne veulent
pas inventer un monde nouveau mais acquérir une
légitimité et toujours plus de pouvoir. Elles ne sont
pas porteuses de solutions mais brûleuses
d'énergie. »
On pourrait ajouter
dévoreuses d'humanité. Et se pose la question
inquiétante : que deviennent les enfants des
adeptes ? Sont-ils formatés pour devenir à leur
tour de dociles adeptes ?
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Toby Nathan et Jean-Luc
Swertvaegher ont raconté dans
« Sortir d'une
secte » (Les
Empêcheurs de penser en rond), l'expérience menée
au centre Georges-Devereux avec psychologues cliniciens, chercheurs,
ex-adeptes et bénévoles de l'ADFI association
spécialisée dans l'information sur les sectes, la
prévention et l'aide aux victimes.
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