Article
Buffalo Bill
roi des Hommes de la
Frontière
11 juin 2003
Né au milieu du
XIXe siècle, William F. Cody, plus connu et célébré sous le
nom de Buffalo Bill, fait encore rêver des deux
côtés de l'Atlantique. Mais on a bien oublié
qu'il ne fut pas seulement un héros de western sorti de
Hollywood ou de livres pour enfants. Qu'il ne fut non plus ni un
affreux tueur d'Indiens ni un affreux chasseur de bisons ! Ni
l'homme à la belle prestance, « vaniteux comme une jolie
femme », que décrit
un journaliste de New York.
Ou du moins, qu'il fut plus complexe, plus sensible et plus humain
que l'icône de l'homme de l'Ouest paradant au milieu de
bannières étoilées avec son Stetson à
larges bords, sa Winchester, sa veste de cuir frangée et ses
bottes, auquel on l'a trop souvent réduit.
« Buffalo Bill a dû
souvent faire le grand écart entre sa légende et ses
convictions »,
relève le spécialiste de la culture américaines
Jacques Portes1.
Si dans sa jeunesse il a servi la cause
américaine et ceux qui
pourchassaient les Indiens sans pitié, il se proclame
très tôt « l'ami des
Indiens » et le prouve,
même si les vrais Indiens .seront toujours les éternels
vaincus de ses spectacles. Son habileté à tuer
proprement et rapidement les bisons lui vaut sa
célébrité et son nom, « Buffalo Bill » que lui donnent les ouvriers des compagnies de
chemin de fer du Nebraska qu'il fournit un temps en viande
fraîche (12 bisons par jour !).
Mais comme pour se racheter et sauver le bison d'une disparition
programmée, il se posera en défenseur des bisons, en
élèvera dans ses ranchs et il est à l'origine
des troupeaux du parc de Yellowstone...
Le
« spectacle de l'Ouest sauvage »
« En fait, son histoire se
déroule à une époque de violence extrême
à laquelle il n'échappe pas », rappelle Jacques Portes. Né en 1846
dans l'Iowa, juste avant la ruée vers l'or en Californie, il
meurt en 1917 peu après l'entrée des derniers
États dans l'Union. Il passe son enfance et sa jeunesse
immergé dans le grand mouvement de la conquête de
l'Ouest - ses parents se sont installés dans le Kansas,
à Fort Leavenworth, point de départ des convois de
colons, de bétail et de chevaux.
Unique garçon de la famille, il en devient le soutien lorsque
son père meurt. Mais rien d'extraordinaire pour
l'époque, « à
dix ans les garçons de la frontière savent se
débrouiller ! ».
Pris à son tour dans la marche vers l'Ouest pour gagner un peu
d'argent comme aide-convoyeur et éclaireur
- repérer les pillards, Indiens ou Blancs, les passages
pour traverser les rivières, etc. - il a
déjà traversé trois fois les Grandes Plaines
à l'âge de 12 ans (16 000 km à
chaque voyage). Il sera ensuite trappeur puis cavalier du
Pony Express (poste privée qui distribue le courrier
fédéral) enfin éclaireur officiel d'un
régiment de cavalerie, participant activement aux guerres
contre les Indiens et tuant un chef indien, Chevelure-jaune,
dans un combat corps à corps légendaire où il le
scalpe (l'armée américaine utilise les mêmes
méthodes que ses ennemis !).
« C'est un homme de conviction,
entreprenant, individualiste, tenace. Après le traumatisme de
la guerre civile qui a vu se dresser des Américains les uns
contre les autres, l'Amérique est à la recherche d'une
identité qui fédère. On occulte les horreurs,
les milliers de morts, les massacres d'Indiens sont justifiés
et le cow-boy [qui n'était à l'origine qu'un
garçon vacher bien peu considéré] devient un
modèle national, paré des vertus de
l'épopée du Nouveau Monde, ombrageux, au sens
inné de l'honneur sous un abord
rude... »
Les aventures extravagantes de Buffalo Bill, « roi des Hommes de la
Frontière » sont
lancées avec succès dans le New York Weekly par
le journaliste Ned Buntline qui l'a rencontré lors de chasses
dans l'Ouest et réussit à camper un personnage plus
vrai que nature. Le public s'enthousiasme. Il s'imposait de faire
monter sur les planches le héros de littérature
populaire (plus de 2000 livres contant son mythe
paraîtront en un demi-siècle) pour perpétuer le
mythe du cow-boy.
C'est chose faite
en 1872. Buffalo Bill jouera
dix ans d'affilée au théâtre inspiré par
ses aventures personnelles et conforte le personnage du cow-boy et la
légende de l'Ouest, de ses valeureux colons... Puis
en 1882 il fonde le Wild West
Show ( spectacle de l'Ouest
sauvage), sorte d'immense cirque en plein air. Ce spectacle original
qui tournera de 1883 à 1913 des deux
côtés de l'Atlantique drainera des millions de
spectateurs. Toute l'Europe en raffole. La France le recevra deux
fois : en 1889 lors de l'Exposition universelle pour le
centenaire de la Révolution française et
entre 1902 et 1906 et Rosa Bonheur peindra son
portrait !
Le spectacle, tout à la gloire du
mythe de l'Ouest et de l'esprit
pionnier que les Américains connaissent et aiment, met en
scène sur fond de décors peints représentant
l'Ouest, de véritables cow-boys, des parades de cavaliers
émérites, des attaques de diligence et autre
démonstrations de chasse au bison, des tireurs d'élite,
des lancers de couteaux et de véritables Indiens venus des
réserves avec l'approbation du Bureau des Affaires indiennes
- dont le chef Sitting Bull
considéré comme
responsable de la mort du général Custer et de 200 soldats à Little Big Horn.
On retrouve là ce paradoxe du personnage : Buffalo Bill,
s'il cantonne les Indiens dans leur rôle de héros
vaincus et pathétiques, les respecte, les témoignages
de ceux-ci le confirment On ne tient pas rigueur à
« Pahaska » de sa participation active, en tant
qu'éclaireur de l'armée, à la politique
d'extermination des Indiens. Ni de son amitié constante avec
le général Sheridan, « le plus grand tueur d'Indiens et de
bisons de l'histoire américaine » : les bêtes sont exterminées pour
obliger les Sioux affamés à s'installer sur le
territoire qui leur est alloué mais leur disparition signe
aussi l'arrêt de mort de leur mode de vie, de leurs croyances.
Il reste que le spectacle de Buffalo Bill
repose sur une ambiguïté, une de plus : les spectateurs en somme
applaudissent la disparition des Indiens, justifiant une entreprise
colonialiste pure, même si « le West Wild Show apparaît des
années durant comme une sorte de refuge, hors du temps,
où les Indiens peuvent sauvegarder et montrer, même
artificiellement, leurs traditions, leur langue, leurs costumes
ancestraux sans être humiliés et faire prendre
conscience à des milliers d'Américains de l'existence
de traditions indiennes. »
Une « nation
tombée de la main de Dieu »
L'un des pionniers du premier convoi qui atteignit l'Oregon,
en 1843, aurait lancé
« Adieu l'Amérique, salut le Nouveau
Monde ! » Le
mouvement d'immigration vers les Grandes Plaines, où se trouve
« le jardin du
monde » selon le
sénateur et chantre de l'expansion Thomas Benton, a
commencé. Et qu'importe ceux qui peuplent ces terres, ils sont
destinés, par un darwinisme social bien compris, à
disparaître ou à être soumis :
« Le destin du peuple
américain est de conquérir le continent que la
Providence lui a assigné ».
L'Ouest américain de toute éternité
dévolu à une « nation exceptionnelle tombée de la
main de Dieu », est
décrit comme le lieu du libre choix, un Eden mythique
où l'on peut recommencer sa vie et les pionniers, héros
de la
« Frontière » avancent, persuadés de leur bon droit
à occuper des terres « libres ».
On retrouve là « la
doctrine idéologique de la manifest destiny (la
destinée manifeste) puisant ses racines dans le projet des
Pères pèlerins qui débarquent sur les
côtes américaines au début du XVIIIe
siècle »,
écrit l'historien Bernard
Cottret 2. Vers le
milieu du XIXe siècle, la destinée manifeste
« se mue en une
idéologie expansionniste dont les conséquences pour les
États-Unis et pour le reste du monde, se font sentir à
ce jour ».La
paternité de la formule revient à un journaliste
expansionniste, John
O'Sullivan qui l'utilise pour la
première fois en 1845, développant l'idée
que l'Amérique est détentrice de la volonté
divine et que l'annexion du Texas, qui vient d'avoir lieu, n'est donc
que le prélude à la conquête du continent tout
entier...
Trois ans plus tard, un militaire développe la notion d'une
frontière en constante mutation, où la civilisation
gagne petit à petit sur la sauvagerie. Enfin en 1893,
l'historien Frederick Jackson
Turner devient le théoricien
officiel de cette idéologie expansionniste avec son essai,
The Significance of the Frontier in
American History. Quant à
Buffalo Bill, il a servi magnifiquement, bien qu'à sa
manière, la « destinée
manifeste » dont il est
incontestablement l'un des héros éclatants.
____________________________________
1.
Buffalo Bill, Jacques Portes, Fayard 2002
2.
Histoire de l'Amérique du
Nord, une anthologie du XVIIe au
XXe siècle,
Bréal 2001
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