Article
Mariages
forcés
25 février 2002
Nous avons encore en
mémoire l'histoire largement
médiatisée il y a deux ans de Fatoumata jeune
sénégalaise de 20 ans, brillante
élève d'un lycée parisien et emmenée au
pays pour des vacances. En réalité pour y être
mariée selon la coutume et sans qu'on lui demande son avis. Il
fallut une mobilisation sans précédent, y compris au
plus haut niveau au Sénégal, pour qu'elle puisse
rentrer en France et continuer ses études. Et surtout pour
qu'elle ait un jour la liberté de choisir...
Mais combien sont-elles chaque année, maghrébines,
turques, africaines, indiennes et autres, a être victimes de la
violence de mariages forcés ?
Et qu'est-ce qu'un mariage
forcé ? Kadi Diallo,
malienne, membre de l'association GAMS (Groupe femmes
pour l'abolition des mutilations sexuelles) répond :
« C'est encore la
tradition, on marie les filles sans leur demander leur avis. Au Mali,
le mariage civil est obligatoire maintenant, mais les gens croient
faire le bien en mariant les filles et ceux qui ne vivent plus au
pays depuis longtemps et qui n'ont pas évolué, plus
encore ! Mais un mariage, c'est la vie qui est en jeu ! A
plus forte raison lorsque la fille est née et a
été élevée ici et qu'elle ne
connaît pas d'autre culture que celle du pays d'accueil. On
l'emmène en vacances sans retour, on lui prend ses papiers et
le lendemain elle se retrouve dans la chambre nuptiale ! Ce ne
sont pas de bonnes pratiques. »
Et Marie-France Casalis, de la Délégation régionale aux
droits des femmes :
« Il y a une quinzaine
d'années, la société française avait
été secouée par la révolte de jeunes
filles maghrébines confrontées à des mariages
forcés qu'elles refusaient. Les familles avaient finalement
compris que leur démarche était en total
porte-à-faux avec leurs jeunes scolarisés en France.
Des associations comme « Les Nanas Beurs »
avaient fait tout un travail d'accompagnement de ces jeunes filles et
de médiation avec leur famille.
Aujourd'hui, nous sommes confrontées à la situation des
jeunes africaines très nombreuses en Ile-de-France. Nous
avions été très proches d'elles lorsqu'il
fallait lutter contre la pratique des mutilations sexuelles, mais
depuis cinq ou six ans ces petites filles que nous défendions
contre l'excision, nous devons les défendre pour qu'elles ne
soient pas mariées de force et bien trop
tôt ! »
Bien trop tôt en
effet, car le mariage précoce
a des répercussions graves, quelle que soit la culture, sur le
développement physique, physiologique et émotionnel de
la jeune fille et son avenir de femme et de mère : les
grossesses précoces sont à risque, pour elle et son
enfant - en Afrique, par exemple, 1 femme sur 13 meurt
en couches ou pendant sa grossesse et la mortalité
périnatale est élevée. Enfin un mariage
forcé, ce sont surtout des études interrompues, des
amours contrariées peut-être, des conflits familiaux
d'où le stress dans lequel se trouve plongé de jeunes
adolescentes qui conduit à des dépressions et des
suicides.
« Mais dans le monde
africain, dit Kadi
Diallo, tout est mis sur le dos de la
fatalité. Une femme qui meurt en couches, un
bébé qui meurt cela ne choque pas. C'était son
destin... »
La lutte des femmes pourrait
effectivement se résumer par
la lutte contre la fatalité, contre la tradition, oser faire
front. Parfois au péril de sa vie. Du côté de la
communauté turque en France, par exemple, la coutume du
mariage forcé peut être imposée avec une
extrême violence et plusieurs jeunes filles vivant en France
sont mortes tuées par leur père, leur frère,
pour avoir refusé un mariage ou être tombée
amoureuse en dehors de la communauté. La contrainte au mariage
y est particulièrement rigide car il faut d'abord
« rester
turc », ne pas introduire
une culture étrangère dans le groupe, un sang
étranger (donc préserver aussi sa virginité). Il
n'est donc pas question que les enfants sortent du groupe pour se
marier avec un non-turc.
« C'est très mal
supporté par les jeunes, filles et garçons, qui ont
été élevés ici, ont des copains
d'école et tout d'un coup, devant de telles exigences, se
sentent très étrangers au pays de leurs parents. Le
choc est rude ! Particulièrement lorsque ces familles
arrangent des mariages avec des Turcs qui arrivent du fond de leur
campagne turque, ne parlent pas le même turc que celui
employé dans la famille. C'est parfois une tragédie.
Là encore l'association « Elele » peut
accompagner ces jeunes dans leur revendication d'autonomie et tenter
une négociation avec la famille pour qu'elle accepte un autre
projet que le sien ».
Kadi Diallo remarque que les familles
africaines sont tout compte fait
plus souples et qu'elles n'iront pas jusqu'à tuer la fille qui
refuse le mariage. Quant à la virginité de la jeune
fille tellement à l'honneur dans certaines cultures :
« ce n'est plus un principe
incontournable. On n'en parle plus. Les femmes disent : "Si tu
veux du sang tu n'as qu'à tuer un boeuf ou un
poulet" ! »
Alors pourquoi ces mariages
forcés ?
« C'est une question
d'honneur, répond Kadi. Une question de parole donnée.
Celle que le père a dite lorsqu'il a accepté la
demande : "cette fille qui vient de naître, je la veux
pour mon fils". C'est cette parole que le père veut tenir,
parce qu'en Afrique tout est verbal. C'est cette parole du
père que la fille met en doute lorsqu'elle refuse d'accomplir
la promesse. Cela fait honte. Il n'a pas de parole ce
père ! dira-t-on. Et lorsque les hommes se
réunissent pour parler de choses sérieuses, tout ce que
cet homme dira sera considéré comme des paroles en
l'air. Devant une femme - sa propre fille - qui l'a
affronté, il a perdu la face, il n'a plus d'autorité.
Et la mère, qui a failli à son rôle
d'éducatrice risque parfois la répudiation. Une menace
qui pèse très lourd dans la décision de la jeune
fille... »
Et Kadi d'expliquer que dans la
mentalité africaine l'enfant
n'appartient pas aux parents mais à la communauté. Et
que par le refus de la fille, c'est en fait toute la
communauté qui perd la face. Enfin les questions de dot jouent
un rôle non négligeable dans ces alliances
matrimoniales, de même que les questions sociales :
« On marie vite la fille
pour qu'elle reste dans une lignée, une classe
sociale ».
Marie-France Casalis
rappelle que dans les familles
maghrébines la mère aussi risque d'être
répudiée, renvoyée au pays,
déconsidérée. Et que certaines jeunes filles
déchirées entre leur désir et la peur que leur
mère soit perçue comme une mauvaise mère
accepteront un début de mariage (j'accepte et je divorce
très vite) pour la sauver et retrouver leur liberté
ensuite.
« La vie est trop belle
pour être gâchée et de telles solutions sont
dommageables pour leur avenir et pour l'évolution des parents.
Mais il faut se souvenir que ce n'est pas si étrange comme
question. Nous avons connu les mariages forcés il n'y pas si
longtemps, notre littérature est riche en exemples. Et nous
devons toujours avoir à l'esprit que des situations qui
paraissent aujourd'hui sans issue peuvent évoluer. Les jeunes
filles et les femmes ne manquent pas d'énergie, mais elles ont
besoin aussi de notre solidarité. »
.
Ouverture à
l'autre dans un souci de faire place
à sa culture ne signifie pas cécité morale. Un
viol reste un viol même s'il est justifié par la
tradition ! Or, dans le cas de mariages forcés, il s'agit
tout crûment de viols organisés avec l'approbation des
parents et leur aide matérielle.
En France, le « mari » peut venir
visiter sa jeune épouse les
week-ends - elle est obligée de « faire
l'épouse » -,
les parents lui laissant le champ libre. Comme elle est souvent
mineure, le mariage étant interdit avant l'âge de
15 ans en France, il y a de plus infraction criminelle de la
part des parents qui sont responsables pénalement de
contraindre leur fille à subir des relations sexuelles ( on
peut l'assimiler à une sorte de proxénétisme) et
de la forcer au silence.
Ailleurs au pays, elle est séquestrée (on lui retire
son passeport, son téléphone...) et violée
- et battue si elle refuse -, quand bon semble à
l'homme auquel elle a été livrée sans son
consentement.
A côté de l'aide sociale et
juridique qu'on peut leur offrir, si
elles le demandent, il faudrait que les enseignants mieux
formés aux réalités de cette population soient
vigilants et à l'écoute de ces jeunes filles souvent
très perturbées et aisément repérables.
« GAMS » permanence téléphonique les mardis et
jeudis de 10 h à 17 h :
01 43 48 10 87
« Elele » : 01 43 57 76 28
« Les Nanas
Beurs » :
01 42 02 45 82
« Planning
Familial » :
01 43 83 63 88
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