Article
Animal, mon
prochain
18 août 2001
L'affiche, américaine,
représente un chien
la joue littéralement
emportée par un hameçon et proclame :
« Vous ne
feriez pas cela à un chien, pourquoi le faire à un
poisson ? »
Pour dissuader les pêcheurs du Texas, « l'Association pour un
traitement éthique des animaux » que certains taxent d'activisme terroriste, se
manifeste par l'affichage et diverses menaces...
L'Église anglicane rappelait de son côté,
à propos de la chasse à courre en Angleterre, que les
animaux ont le droit d'être traités avec respect et le
rapport affirmait que le point de vue longtemps soutenu que les
animaux étaient incapables de ressentir la souffrance n'est
plus défendable.
D'autres, comme la philosophe Florence
Burgat (du laboratoire
d'anthropologie sociale du Collège de France) tentent de
repenser la question de notre prochain l'animal et de son
assujettissement à l'homme sur des bases philosophiques et
éthiques.
« J'ai
essayé,
dit-elle, de montrer comment à
partir d'une pauvreté ontologique - l'animal constamment
défini dans la pensée occidentale moderne comme un
être de manque sans langage, sans raison, sans conscience, sans
âme, par rapport à l'humain normatif et idéal -,
on a pu justifier logiquement sa mise à la disposition de
l'homme et toutes les formes d'exploitation. »
Qu'est-ce qui fait que les conduites
violentes à l'égard de
l'animal semblent aller de soi ? Pourquoi est-il si difficile de
penser sérieusement la relation aux animaux ? Pourquoi
a-t-on considéré comme de l'ordre naturel des choses
qu'ils soient aliénés ? Une
référence à la « nature » qui, notons-le au passage, est constante dans les
discours racistes, sexistes, où elle vise à
légitimer l'assujettissement d'individus
destinés « par
nature » à l'usage
auquel on les contraint...
Enfin, pourquoi la différence entre l'homme et l'animal
tient-elle dans la raison ? Et cette raison
confère-t-elle des droits naturels et des devoirs envers les
seuls êtres de raison ? A cette question, Florence Burgat
répond qu'on peut faire, effectivement, une place
particulière au concept de la raison dans la mesure où
la définition la plus majeure de l'humanité est
que « l'homme est un animal
raisonnable ».
« Ce concept de raison a
fonctionné comme une différence spécifique et
discriminante : si les animaux n'ont pas la raison, alors on
peut en disposer impunément. Bel exemple de sophisme,
où l'on passe d'une différence intellectuelle à
une différence de traitement !
Appliquerait-on cette discrimination à certains humains
dépourvus de raison où qui ne la possèdent pas
encore en totalité (enfants, vieillards, handicapés
mentaux) et seraient-ils alors des êtres moins sujets de droit
que des adultes possédant la raison à part
entière ?
On recourt alors à d'autres critères qu'intellectuels
pour dire que ces individus appartiennent à l'espèce
humaine, ce qui est valable pour l'animal ne le serait plus pour
l'homme. Voilà un raisonnement
pervers ! »
En fait, dit encore la
philosophe, la querelle de fond sur
la question humanité/animalité repose réellement
sur le critère que nous allons choisir pour décider des
droits.
« Soit l'on
considère que c'est la raison, ou la liberté,
c'est-à-dire la possibilité de se déterminer par
rapport à la loi morale, ou de posséder un
élément spirituel qui ne serait pas partagé par
les autres espèces et l'animal est exclu de la sphère
du droit et de la morale.
Soit l'on considère, comme Rousseau, que la capacité
à souffrir et non plus des critères
métaphysiques donne naturellement des droits et alors on
inclue dans la communauté juridique et éthique tous les
êtres sensibles, sans distinction
d'espèce. »
Ne faudrait-il pas en finir avec cette
notion de raison, principe de dignité qui tirerait l'homme
hors du monde vivant et ne lui donnerait que des droits ?
Florence Burgat relève
aussi que la différence entre
l'humain et l'animal semble de plus en plus introuvable. Au fil de
l'accroissement de nos connaissances scientifiques, psychologiques,
éthologiques, les critères canoniques par lesquels on
pensait la différence s'effondrent peu à peu, dit-elle,
la proximité biologique, psychique est un fait et la
psychologie animale montre que l'animal serait doué d'une
conscience. Mais en même temps aucune mise en évidence
de cette proximité de l'homme et de l'animal ne parvient
à ébranler l'idée qu'il reste une
différence métaphysique entre eux et nous.
« Même si toutes les
notions qui fondaient la différence vacillent un peu au fil
des acquis, il reste qu'en faisant un saut métaphysique,
l'homme se définit comme radicalement
autre. »
Si l'on assiste à une information
de plus en plus grande de l'opinion
publique sur les conditions d'utilisation des animaux, les pratiques
ne se modifient guère. Florence Burgat déplore le
comportement d'extrême consommateurs des Français vis
à vis des animaux de compagnie - ils sont en nombre croissant
à être abandonnés rapidement après leur
achat - ou la question de la « vache folle » qui a amené les gens à se
préoccuper d'hygiène plus que d'éthique.
« Il faut du temps entre une
prise de conscience croissante des mauvais traitements et des
souffrances inutiles subis par les animaux et le changement des
pratiques. Nous sommes dans cette phase
intermédiaire »
N'est-ce pas à mettre en
parallèle avec les réactions violentes
générées par la Déclaration des Droits de
l'Animal (1978), dont la forme est volontairement calquée
sur celle des Droits de l'Homme ?
« Chaque fois que l'on veut
donner quelque chose à l'animal, l'humain a l'impression qu'on
le lui retire.
Je ne vois pas en quoi reconnaître l'animal en tant
qu'être capable de souffrir et ayant des droits
enlèverait quelque chose à notre essence, à
notre humanité ? Cette réaction hostile est
d'ailleurs intéressante, elle manifeste la peur,
l'inquiétude non pas que l'animal devienne d'une certaine
manière l'égal de l'homme mais plutôt la peur de
l'humanisation de l'animal.
Tout est pensé encore par rapport au référent
humain. On retrouve là l'idée évolutionniste
selon laquelle l'humain serait le point
culminant »
Faire une place digne à
l'animal ferait-elle éclater
la communauté des humains ? L'humanité
perdrait-elle l'essentiel et se diluerait-elle dans
l'animalité ? Florence Burgat y piste plutôt le
problème du statut du corps dans le monde occidental :
l'humain a un corps dont il lui faut absolument sublimer la part
charnelle, d'où sa phobie à donner à l'animal un
statut supérieur à celui qu'il a, d'où cet
acharnement à définir l'animal comme le
contre-modèle de l'humain (se tenir comme un porc, bête
comme un âne, etc.)
Refoulement d'une parenté honteuse ? Regret
indéfini de ne pas être un pur esprit ? Quel
mauvais double voit-on dans l'animal, de quelle dette symbolique
est-il redevable à l'homme depuis si longtemps ?
« Animal, mon
prochain »
par Florence Burgat
éditions Odile
Jacob, 1997.
Retour vers
"Articles"
Retour vers "Respect
de la Nature"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page