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La Vierge Marie
pourquoi ?
et pourquoi pas ?

 

Alain Houziaux

 

         4 septembre 2022


  
La Vierge Marie, certains la portent aux nues (c’est le cas de le dire !), d’autres, au contraire, trouvent qu’il faudrait la ramener sur terre et lui faire un peu moins de place.

            Je voudrais donc poser une première question : la Vierge Marie, pourquoi ? Pourquoi le développement du culte marial ? Qu’est ce qui l’explique ? Et j’en poserai ensuite une deuxième : la Vierge Marie, et pourquoi pas ? Au nom de quoi faudrait-il condamner la ferveur populaire dont elle fait l’objet ?

            De fait, le développement du culte de la Vierge Marie pose des questions essentielles : quelle est la part de nos besoins psychologiques dans l’élaboration de nos croyances religieuses ? Quelle a été la part de la demande de la vox populi dans la promulgation de dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption de la Vierge ? De fait, ce dernier a été proclamé en 1950 à la suite d’une campagne de signatures qui avait recueilli huit millions de paraphes. Et puis aussi, cette question plus pernicieuse : Quel crédit peut-on accorder à des doctrines qui prétendent exprimer une vérité divine et révélée, alors qu’elles ont été manifestement engendrées par la ferveur et les besoins psychologiques des peuples ?

            Mais d’abord, un bref rappel historique sur le développement, au cours des siècles, de la piété pour Marie et de la théologie mariale.

           

Le développement de la théologie mariale

            D’abord, quand et pourquoi a-t-on commencé à confesser que Jésus était né d’une vierge ? On peut le dire de manière plus impertinente : Pourquoi Marie était-elle vierge ?

             En fait, à l’époque du Nouveau Testament (50-90 après JC) et jusqu’au début du IIe siècle de notre ère, des traditions très différentes ont circulé. Certains (le courant des Nazoréens et des Ebionites en particulier) considéraient que Jésus avait été conçu et était né comme tout le monde. En revanche, les courants gnostique et docète considéraient le Christ (que l’on différenciait de l’homme Jésus) comme un être divin pour lequel il n’y avait eu aucune naissance, que celle-ci soit miraculeuse ou non, ni d’ailleurs aucune mort (ce n’est pas lui qui avait été crucifié à Golgotha). Ainsi, ni pour les uns, ni pour les autres, Marie, la mère de Jésus, n’était vierge.

            Mais, dès les années 70 après JC, le courant majoritaire de l’Église a réuni ces deux manières de voir ou plutôt a tenté de les concilier[1]. Jésus était bien un homme, mais il était aussi le Christ, le Fils de Dieu. Il était homme, et à ce titre, il était né d’une femme, Marie ; mais, puisqu’il était aussi le Fils de Dieu, il avait été conçu par le Saint Esprit et, de ce fait, se mère, Marie, était restée vierge. Et voilà pourquoi, depuis plus de vingt siècles, le christianisme confesse que Marie était vierge[2] ! Dès l’époque du Nouveau Testament, on trouve trace de cette manière de voir dans les Évangiles selon Mathieu et Luc et dans le proto Évangile de Jacques (datant du milieu du IIe siècle après Jésus-Christ.

            Puis, quelques siècles plus tard, le concile d’Éphèse (433 après JC) a proclamé Marie « mère de Dieu », ou plus précisément theotokos, celle qui a accouché Dieu.  Cette formule peut paraître curieuse mais, en fait, elle explicite le fait que Jésus porte en lui deux natures : Jésus-Christ est bien Dieu ; mais il est aussi homme puisqu’il est né d’une femme, Marie. Et celle-ci est donc « mère de Dieu ».  Mais en fait, ce n’était pas un titre mariologique ((portant sur l’identité de Marie). C’était, du moins à l’origine, un énoncé portant sur Jésus-Christ et sur sa double nature. Il énonce à sa manière que Jésus-Christ est à la fois Dieu et un homme né d’une femme.

            Néanmoins, au cours des siècles qui ont suivi, et surtout dans l’Église orientale, la piété populaire a de plus en plus insisté sur le divinité de Jésus, et ce en conférant à sa mère des caractéristiques de moins en moins humaines. Puisque Marie était « mère de Dieu », elle a pris une dimension quasiment divine ; elle n’était plus seulement la « mère de Dieu » (la mère humaine d’un Christ à la fois homme et Dieu) mais la Mère divine.

            Mais l’Église officielle n’a pas suivi. Il n’en reste pas moins que dans la piété populaire, et aussi dans certains courants hérétiques, la Trinité a été recomposée. Elle était formée de Dieu, Marie et Jésus, autrement dit du Père, de la Mère et du Fils[3].

            A la fin du IVe siècle et sûrement au Ve, on commence à honorer Marie d’un culte public doté de ses propres fêtes. On célèbre sa naissance, sa conception (dans le sein de sa propre mère) et également sa mort (plus précisément sa « dormition ») et sa montée au ciel. Et on insiste de plus en plus sur le fait qu’elle est sans péché, et ce depuis sa naissance, voire depuis sa conception qui s’est faite sans souillure, ce qui la rendait « immaculée », c’est-à-dire indemne du péché originel.

            Mais ce n’est qu’en 1854 et 1950 qu’ont été proclamés les dogmes « révélés » de l’Immaculée conception de Marie (« Marie a été dans le premier instant, par une grâce singulière de Dieu, en vue des mérites de Jésus-Christ sauveur du genre humain, préservée de toute souillure du péché originel ») et celui de son Assomption (« L’auguste mère de Dieu a obtenu, comme son Fils, après avoir vaincu la mort, d’être élevée en corps et en âme à la gloire du plus haut des cieux »).

 

Faut-il critiquer les dogmes mariologiques ?

            Bien sûr, on dira que tout ce développement de la théologie mariale n’a aucune base dans les Écritures. On dira que Jésus n’a jamais considéré que sa mère était vierge et à plus forte raison de conception immaculée. On dira que les dogmes mariaux sont des créations très tardives sans aucun fondement historique. Tout cela est vrai. Mais on peut ajouter : et alors ? Est-ce une raison suffisante pour condamner a principio et a priori ces dogmes ? Sûrement pas.

            On ne peut que le reconnaître et l’accepter, l’Église catholique est libre de développer sa dogmatique comme elle l’entend et il n’y a pas à la critiquer de ne pas vouloir la fonder exclusivement sur l’Écriture sainte.

            L’Église catholique mentionne clairement dans ses Constitutions les raisons pour lesquelles elle peut promulguer des dogmes nouveaux. Et sur ces bases, les dogmes mariologiques peuvent être considérés comme tout à fait légitimes. De fait, cela est dit clairement, « L’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la révélation » (Vatican II, Constitutio Dei Verbum). De plus, l’Église se confère  la mission de lire et d’interpréter l’Écriture dans le sens de ce qu’elle tient pour vrai et valable. En effet, « Il est clair que selon un très sage dessein de Dieu, la sainte Tradition, la sainte Écriture et le magistère de l’Église sont reliés et associés entre eux de telle sorte que tous ensemble, chacun à leur manière, contribuent efficacement au salut des âmes » (idem).

            On notera d’ailleurs que les Églises chrétiennes quelles qu’elles soient se reconnaissent la possibilité de décider librement et par elles-mêmes de ce qu’elles confessent. Elles ne se considèrent nullement tenues de s’en tenir à l’enseignement de Jésus-Christ et de la Bible. Ceci a été tout à fait patent dès les origines du christianisme. De fait, le Symbole des Apôtres (le Credo) que l’on considère comme la confession de foi première et universelle du christianisme ne fait nullement référence à l’enseignement de Jésus ni à l’autorité des Écritures. Les protestants eux-mêmes, dans la Confession de foi de La Rochelle, font référence à des articles de foi (la Trinité, le péché originel, et même le Sola Scriptura) qui n’ont aucune assise biblique.

            Ainsi, ni l’Église catholique, ni les Églises protestantes ne s’en tiennent au principe du Sola Scriptura. La seule différence est que l’Église catholique le dit clairement, alors que les protestants ne le disent pas et maintiennent faussement ce principe, alors que dans les faits, ils ne l’appliquent pas.

 

Comment l’Église catholique justifie-t-elle les dogmes mariologiques ?

            Selon l’Église catholique, pour qu’une croyance puisse être définie comme un dogme de l’Église, trois conditions doivent être réunies :

            • Primo, il faut que ce dogme ait une base biblique, mais celle-ci peut être très fragile, et même inconsistante. Exemples : la Constitution apostolique qui promulgue le dogme de l’Assomption invoque Genèse 3,15 où Dieu dit au serpent : « Je mettrai inimitié entre toi et la femme qui t’écrasera la tête ».  Et on en déduit qu’il y a là une prophétie de la victoire de Marie sur la mort. On conviendra que cela n’a rien d’évident. Le même texte constitutionnel invoque aussi le fait que, selon Luc 1,42, Marie est désignée par l’ange de l’Annonciation comme « pleine de grâce » et il en déduit que, puisqu’il en est ainsi, elle ne peut être soumise à la mort. Ce même texte invoque aussi le verset d’Apocalypse 12 qui fait état d’une « femme revêtue de lumière ». Ce n’est pas plus probant. C’est vrai, toutes ces références à l’Écriture peuvent paraître bien artificielles, voire malhonnêtes. Mais, rappelons-le, « la charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église » (Constitution Dei Verbum de Vatican II). Donc le magistère de l’Église est tout à fait en droit de faire dire ce qu’il veut aux textes bibliques.

            • Secundo, pour qu’une croyance puisse être définie comme un dogme, il faut que la vérité promulguée soit attestée par la tradition la plus ancienne. Sur ce point, il faut reconnaître que les prémices des deux dogmes mariologiques étaient déjà en germe dès le Ve siècle. Dès que la notion de péché originel est apparue (avec saint Augustin, 354-430), beaucoup ont été convaincus que Marie avait vécu sans péchés, puis qu’elle avait été sanctifiée dans le sein de sa mère, puis dès sa conception. Quant à la Dormition et à l’Assomption de la Vierge Marie, il en est fait état dès le Ve siècle, d’abord dans des écrits apocryphes, puis dans les hymnes liturgiques utilisés lors des cultes. Dès le Ve siècle, on célébrait le 15 août, la fête de la Mère de Dieu, du moins dans le monde byzantin. Certes, saint Thomas d’Aquin, entre bien d’autre théologiens patentés, était opposé à la croyance de l’Immaculée conception et très réservé quant à l’Assomption. Mais le Coran (Sourate 3, 35-36), lui, parce qu’il a été influencé par certains courants plus ou moins hérétiques du christianisme de son époque, était tout à fait affirmatif quant au fait que Marie, dès sa conception, avait été consacrée à Dieu et protégée contre Satan.

            De là à faire du Coran, plus que de saint Thomas d’Aquin, une pièce maîtresse de la Tradition catholique…

            • Tertio, il faut que la vérité promulguée soit théologiquement fondée. C’est le point le plus important. En ce qui concerne les dogmes afférents à la Vierge Marie, il faut qu’ils aient leur source dans le Christ, et le Christ seul. En principe du moins, les dogmes mariologiques ont un fondement purement christologique. C’est le Christ lui-même, et lui seul, qui génère les privilèges qui sont accordés à sa mère. C’est parce qu’elle a porté le Christ que Marie ne pouvait pas être infectée par le péché originel (d’où le dogme de l’Immaculée conception). Et c’est pour la même raison que son corps sacré ne pouvait pas être soumis à la corruption du tombeau (d’où le dogme de l’Assomption). De même, le fait que Marie soit restée vierge lorsqu’elle a accouché de Jésus est justifié par le fait que c’était au Fils de Dieu qu’elle donnait naissance.

            C’est ce que l’on appelle le principe de « convenance » : Marie doit bénéficier d’un sort qui convient à sa dignité de Mère de Dieu. Et l’on en déduit que, puisqu’il était « convenable » que Marie bénéficie d’une Immaculée conception et d’une Assomption, il est avéré qu’elle en a effectivement bénéficié. Certes, on peut penser ce que l’on veut de cette argumentation. Mais, si elle « convient » à l’Église catholique, il n’y a rien à redire !

            Mais, sur le fond, indépendamment de toutes ces arguties qui tentent de le justifier, que faut-il penser de la dogmatique mariologique? En fait, les dogmes mariologiques constituent une remise en cause de la notion d’incarnation, ou plus précisément du fait que Dieu puisse s’incarner dans un homme comme les autres, c’est-à-dire pécheur et mortel. Il faut le reconnaître, l’affirmation « Le Verbe s’est fait chair » (que l’on peut traduire par « Dieu s’est fait homme ») peut paraître déconcertante. Comment un homme comme les autres pourrait-il être Dieu lui-même ? C’est pourquoi on a commencé par dire que cet homme, Jésus-Christ, n’était pas un homme comme les autres ; on a prêché qu’il avait été conçu du Saint Esprit et qu’il est né d’une femme restée vierge. Et ensuite, on a remonté le temps et on est passé au stade antérieur. On a ajouté que la mère de Jésus elle-même n’était pas une femme comme les autres. On a décrété, un peu tard, qu’elle avait été conçue de manière immaculée et qu’elle avait échappé à la mort. Ainsi, par deux procédures successives, le terreau de l’incarnation de Dieu a cessé d’être celui de la chair et de la nature humaine commune. Est-ce bien ? est-ce mal ? Dieu seul le sait… et encore !

           

Le développement de la piété mariale, pourquoi ?

            Certes, nous l’avons dit, l’Église catholique a tenu à justifier la promulgation des dogmes mariaux par une argumentation purement théologique et christologique. Mais il est bien clair que c’est la piété populaire pour la Vierge Marie elle-même (et non pour le Christ) qui a incité l’Église à promulguer tardivement les dogmes afférents à la Vierge Marie. Et il faut maintenant tenter d’élucider les causes de cette piété.

            • Pour comprendre le succès de l’Image de Marie comme figure plus ou moins divine, il faut saisir que, lors de la naissance du christianisme, l’image de Dieu était devenue exclusivement masculine, alors que ce n’était pas le cas avant. En effet, dans le judaïsme biblique, Dieu avait des traits féminins (il avait des « entrailles »), ou du moins transcendait toute différence sexuelle. De plus, dans le judaïsme des trois premiers siècles d’avant Jésus-Christ, on avait associé la figure de la Sagesse qui, à côté de Dieu, participait au gouvernement du monde ; or cette figure était féminine. Et, toujours dans le Judaïsme, l’Esprit (la Rouah) était du genre féminin. Mais, subitement, avec la naissance du christianisme, Dieu, dans ses trois « Personnes », s’est masculinisé. Dieu a été appelé Père, Jésus-Christ a été désigné comme le Fils de Dieu et l’Esprit, dans la langue grecque, est devenu masculin. Et, de ce fait et en contrepartie, la Vierge Marie est devenue une figure féminine de la divinité, c’est-à-dire une sorte de Dieu-Mère qui console, édifie et exhorte les croyants.

            • Autre point. Dans la piété populaire, Marie a été considérée comme le pendant féminin de Jésus. Ce parallélisme a été favorisé par le fait que Marie et Jésus adulte semblent avoir un âge comparable dans les représentations iconographiques. Dans l’imaginaire des croyants, il y avait en fait deux figures parallèles et complémentaires de la divinité : le Christ et la Vierge Marie. De plus, la théologie officielle a cherché à promouvoir ce parallélisme. Jésus est le Nouvel Adam qui répare la faute d’Adam ; Marie est la nouvelle Ève qui répare la faute d’ Ève. Jésus naît de manière virginale ; Marie a été conçue de manière immaculée. Jésus souffre au Calvaire ; Marie souffre au pied de la croix (cf. le Stabbat Mater). Jésus ressuscite et monte au ciel le jour de l’Ascension ; Marie reçoit la gloire de l’Assomption. Jésus est le Christ-Roi ; Marie est la Reine du Ciel. Jésus est intercesseur auprès de Dieu ; Marie est avocate auprès du Christ. Jésus est le Rédempteur ; Marie est co-rédemptrice (même si ce point reste en débat).

            • Autre raison. Pour la piété populaire, il fallait une image de Dieu et du salut moins tragique et moins incompréhensible que celle d’un Jésus torturé, sanglant et crucifié. Le fait que ce soit par son martyre horrible que Jésus devienne le Rédempteur de l’humanité est resté pour beaucoup énigmatique (en dépit de la théologie du « sacrifice vicaire » qui affirme que pour satisfaire sa justice, Dieu devait exiger la mort de son propre fils pour qu’il « paie » pour les autres, c’est-à-dire pour les pécheurs). On comprend que la piété populaire ait préféré voir dans la Vierge immaculée et maternelle plutôt que dans le Christ crucifié l’image du pardon, du salut et de la miséricorde de Dieu[4]. 

            Certes, le Magistère catholique n’a jamais accepté cette substitution. Il n’en reste pas moins que le titre de Marie-corédemptrice (aux côtés du Christ) a été avalisé par le Saint Office en 1913 et 1914 et que l’Encyclique Lumen Gentium de Vatican II a déclaré Marie « coopérante au salut ».

            • Un dernier point. Très tôt, dans la piété populaire, on a assimilé le Christ à Dieu lui-même. Encore aujourd’hui, les catholiques utilisent souvent les mots « Christ » et « Dieu » l’un pour l’autre. Le Christ est devenu une image céleste qui siège « au plus haut des cieux ». Il fallait donc une figure intermédiaire (la théologie dit « médiatrice ») entre ce Dieu-Christ et les hommes. Et c’est la Vierge Marie qui a pris cette place. En fait, c’est elle qui est la véritable « incarnation » de Dieu. Elle est à la fois vierge et mère, à la fois pure, immaculée, céleste et tendre, humaine et divine.

 

Le culte de la Vierge Marie…, et pourquoi pas?

            Tout ceci permet de comprendre pourquoi le culte marial s’est développé. Il n’en reste pas moins que les protestants (dont je fais partie), mais aussi bien des catholiques sont gênés, voire irrités par le culte de la Vierge Marie et par les dogmes que l’Église a institués pour l’encadrer.

            Pourtant, personnellement, je n’ai aucune hostilité vis-à-vis de ce culte, et ce pour plusieurs raisons :

            • Ce culte émane de la piété populaire, et à ce titre, je dirais volontiers qu’il est démocratique. Il émane de la vox populi. Et je sais gré à l’Église catholique de s’être elle aussi montrée « démocratique » en avalisant cette vox populi, et ce même si elle a mis du temps à y consentir.

            J’ai une profonde sympathie pour la ferveur populaire, car il me semble qu’il n’y a pas de véritable foi sans une dose de crédulité. J’ai été ému par les pèlerinages des paysans indiens du Mexique vers Nuestra Senora de Guadalupe. Ils disent mieux que l’austérité des cultes protestants que la foi est d’abord une plainte, une prière et une demande de protection. C’est pourquoi le Salve Regina suscite en moi plus d’émotion que le Credo.

            • Autre raison. Il faut le reconnaître, la théologie du Nouveau Testament ne correspond nullement aux images que, spontanément, nous avons du « divin ».  Le culte de la Vierge Marie met à jour de manière claire et patente l’écart, voire le conflit entre d’une part la religion populaire et la religiosité spontanée des fidèles et d’autre part la doctrine de saint Paul et la manière dont le nouveau Testament présente celui qu’il appelle le « Fils de Dieu ». C’est pourquoi je sais gré à l’Église catholique d’avoir voulu tenter de résorber cet écart en promulguant les dogmes mariologiques. Bien sûr, elle l’a fait de manière ambigüe et douteuse en voulant à toute force justifier ces dogmes en leur donnant artificiellement une assise biblique, et même christologique. Elle a voulu à la fois ménager la « chèvre » de la ferveur populaire et le « chou » de l’enseignement du Nouveau Testament. Mais on ne peut la condamner d’avoir tenté de faire ce « grand écart ».

            • J’ai aussi une certaine sympathie pour le culte marial et même pour les dogmes mariologiques pour une autre raison qui peut paraître surprenante. Les croyances en l’Immaculée Conception et en l’Assomption de la vierge Marie ne sont apparues que quatre ou cinq siècles après l’époque de Jésus et de sa mère. Il est donc clair qu’elles n’ont aucune assise dans la réalité historique de la vie de Marie. Tout débat sur leur véracité historique paraît donc absolument vain (alors qu’il y a toujours des discussions sur la véracité historique de la résurrection de Jésus). Autrement dit, je suis reconnaissant aux dogmes mariologiques de faire implicitement (je dis bien sûr seulement implicitement) l’aveu qu’ils ne sont que des constructions élaborées après coup pour avaliser une ferveur populaire. D’ailleurs l’Église semble elle-même le reconnaître si l’on en juge d’après la précarité des arguments qu’elle présente pour justifier théologiquement et bibliquement ces dogmes.

            Ainsi les dogmes mariologiques ont pour moi le mérite de faire l’aveu de la contingence de leur assise. Et de ce fait, cela leur donne une réelle humanité et, on pourrait dire aussi, une certaine humilité. Ils sont clairement un  habillage des désirs et des demandes de la psyché humaine et de la piété populaire. Et on aura compris que, sous notre plume, ce n’est pas un reproche !

 

Les dogmes mariologiques sont-ils des vérités « révélées » et « infaillibles » ?

            On en vient à ce dilemme : l’Église doit-elle être démocratique ou autoritaire ? Doit-elle entériner et avaliser la religiosité naturelle des fidèles, ou doit-elle au contraire leur imposer une vérité révélée d’en haut par l’enseignement de Jésus et les Écritures, ou par la Tradition et le Magistère ?

            En effet, la véritable question est la suivante : Qu’est ce qui doit être considéré comme « vrai » en matière de foi ? La vérité, est-ce ce que l’on ressent et croit spontanément ? Et dans ce cas, c’est la vox populi qui devient la norme de la vérité. Ou au contraire, la vérité est-elle plus ou moins décrétée par « Dieu » lui-même, ou à défaut par la Bible ? Dans ce cas, les Églises la présentent comme « révélée » et elles demandent autoritairement aux fidèles d’y adhérer par une forme de soumission volontaire.

            Et j’ose poser cette question : De quel droit l’Église, quand bien même elle présenterait ses dogmes comme justifiés par l’Écriture, la Tradition et une argumentation théologique, serait plus dépositaire de la vérité (qu’elle présente comme la Vox Dei) que l’intime conviction individuelle ou que l’élan de la Vox populi? Autrement dit, pourquoi ne pas admettre une bonne fois pour toutes le caractère psycho-sociologique du sentiment religieux ? Et, notons-le, cela n’est nullement une manière de contester sa valeur.

            Ce que je ne comprends pas, c’est que l’Église catholique puisse déclarer « révélés » les dogmes qu’elle institue. Qu’entend-on par « vérité révélée » ? Révélée par qui, par Dieu ou par l‘Église ? Et pourquoi ces vérités (pour ce qui est des dogmes mariologiques) n’ont-elles été révélées qu’aux XIXe et XXe siècles ? Et pourquoi ont-elles pu être précédemment condamnées par cette même Église, par un pape[5] et par des théologiens patentés ? 

            Nous en venons ainsi au grief fondamental que nous faisons à l’Église catholique et aux dogmes qu’elle institue. Certes, l’Église catholique s’est montrée « démocratique » en avalisant la piété du peuple à l’égard de la Vierge. Mais elle a transformé cet aval en un enseignement dogmatique « révélé », infaillible et obligatoire. Certes, elle a accepté d’entériner la demande populaire (rappelons que c’est à la suite d’une campagne de signatures ayant recueilli plus de huit millions de paraphes que l’Église s’est décidée à proclamer le dogme de l’Assomption). Mais elle a fait ensuite de cette croyance populaire un « dogme » auquel les fidèles doivent se soumettre par une allégeance inconditionnelle.  En effet, selon le catéchisme de l’Église catholique publié le 11 octobre 1992 sous l’autorité de Jean-Paul II, un dogme est « la définition solennelle d’une vérité de la foi par le magistère de l’Église », et cette « définition »  est « proposée sous une forme obligeant le peuple chrétien à une adhésion irrévocable ».

            De fait pour le catholicisme, la foi n’est pas un sentiment personnel, ni même une conviction. Elle est un « assentiment » aux articles de foi institués par le Magistère de l’Église. Pour le concile de Trente « La foi constitue un ensemble harmonieux, rassemblant divers énoncés théologiques et disciplinaires garantis par l’Église ». Et dans le même sens, la profession de foi proposée aux fidèles par la Congrégation de la foi sous le pontificat de Jean Paul II se formule ainsi : «…avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence, j’adhère à l’enseignement proposé tant par le pontife romain que par le collège des évêques lorsqu’ils exercent le Magistère authentique… ». Ainsi, la foi n’est pas la foi en Dieu, mais une soumission religieuse à l’enseignement de l’Église et de son Magistère.

            Ainsi, le problème que me posent les dogmes mariologiques, ce n’est pas qu’ils n’aient aucun fondement dans les faits historiques ou dans les Écritures. De fait, il en est de même pour les doctrines de la Trinité, du péché originel et du Sola scriptura que professent les protestants. Le problème que me posent les dogmes mariologiques, c’est le fait qu’ils soient imposés aux fidèles par une Église qui se prétend infaillible lorsqu’elle les édicte. De fait, cette infaillibilité de l’Église a été proclamée et précisée par Vatican I et Vatican II (Constitutio Lumen Gentium) et elle a été confirmée la Déclaration Mysterium Ecclesiae de 1973: « D’après la doctrine catholique, l’infaillibilité du Magistère de l’Église ne s’étend pas seulement au dépôt de la foi[6], mais aussi aux vérités sans lesquelles ce dépôt ne saurait être dûment conservé et exposé »[7].

            Ce qui est scandaleux dans cette prétention des Églises aussi bien catholique que protestantes)  à instituer de manière infaillible des « vérités révélées », c’est que très tôt cela a donné lieu au mieux à des excommunications, au pire à des bûchers à l’encontre de ceux qui ne s’y soumettaient pas[8].

            Il serait grand temps que le message prêché par les Eglises soit seulement une humble proposition de découvrir Dieu comme un mystère et un pari exigeant.

                                                                                                           

Bibliographie

-    Jacques Duquesne et Alain Houziaux, La Vierge Marie, histoire et ambigüité d’un culte, Editions de l’Atelier 2006

-    Alain Houziaux, Les grandes énigmes du Credo DDB 2003, et en particulier le chapitre « Pourquoi Marie était-elle vierge? »

 



[1] Marie était restée vierge avant la naissance de Jésus, mais aussi pendant l’accouchement !

L’idée que Marie est restée vierge après la naissance de Jésus n’a aucune base dans le Nouveau Testament ; elle  n’est apparue qu’au IVe siècle et n’a été proclamée qu’au concile de Latran en 649.

[2]

[3] C’est d’ailleurs ainsi que le Coran (Sourate 5,116) présente la Trinité chrétienne sous l’influence de la secte hérétique chrétienne des Ophites

[4] Une légende rapporte qu’un franciscain « vit une fois une échelle rouge sur laquelle se tenait Jésus-Christ et autre blanche où se tenait sa sainte Mère. Il vit que plusieurs se présentaient pour gravir l’échelle rouge, montaient quelques degrés, puis retombaient. Ils recommençaient à grimper, puis retombaient encore. A ce moment, il furent exhortés à aller vers l’échelle blanche. Et le franciscain les vit monter avec facilité et, tandis que la saint Vierge leur tendait la main, ils atteignirent sans encombre le Paradis » A. Liguori (1696-1987), cité par G. Miegge, La Vierge Marie, Les Bergers et les Mages, 1961, p.161.

[5] Pélage (492-496) a condamné le fait que la Vierge Maire ait pu bénéficier d’une immaculée conception.

[6] Le « dépôt de la foi « est pour l’Eglise catholique l’ensemble des enseignements professés par Jésus-Christ et l’ensemble de ses apôtres. Il réunit les vérités contenues dans la Révélation et représente la quintessence de la foi chrétienne. Ses fondements sont la Bible et la Tradition.

[7] Je le reconnais, le fait que l’Église puisse autoproclamer sa propre infaillibilité (et celle dup) ne lui est pas propre. Jésus-Christ lui-même n’a t-il pas dit, selon l’Évangile de Jean, « Je suis le chemin, la vérité et la vie; nul ne vient au Père que par moi » et n’a t-il pas dans certaines paraboles promis les pleurs et les grincements de dents de la géhenne à ceux qui refuseraient sa « Bonne Nouvelle »? Et Saint Paul et Saint Pierre ne lui ont-ils pas emboîté le pas chacun à leur manière? Et les protestants se sont considérés comme infaillibles en proclamant l’infaillibilité des Ecritures; et ils ont eux aussi brûlé ceux qui, comme Michel Servet, ne pensaient pas comme il faut.

[8] cf. la déclaration du concile de Ferrare (1442) qui n’a jamais été abrogée: la Sainte Eglise de Rome croit fermement, confesse et proclame qu’en dehors de l’Eglise catholique, ni le païen, ni le Juif, ni l’incroyant, ni personne qui est séparé de l’Eglise n’héritera de la vie éternelle, mais périra dans le feu éternel préparé par le Mal et ses anges, si cette personne ne rejoint pas l’Eglise catholique à l’heure de sa mort ». A bon entendeur, salut (en l’occurence, c’est le mot qui convient). Quant aux autres, qu’ils aillent au diable.


 


 

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