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JOB

le problème du mal


Un éloge de l’absurde

 

Alain Houziaux

 

Editions du Cerf

240 pages - 18£ €

 

 

recension Gilles Castelnau

 

9 mai 2020

Le livre biblique de Job nous présente un très long dialogue passionné entre le malheureux Job - qui a tout perdu et dont les enfants sont morts - et ses quatre visiteurs. Ceux-ci sont enfermés dans la théologie rétributive deutéronomiste traditionnelle de « l’Alliance » selon laquelle Dieu nous protège si l’on est fidèle à ses commandements et nous punit si l’on s’en détourne. Ils incitent donc Job à reconnaître que son malheur est une « punition » divine et qu’il doit « se repentir ». Mais Job s’y refuse absolument.
L’Ecclésiaste-Qohêlêt, à la même époque, récusera lui aussi la théologie deutéronomiste en affirmant « qu’un même sort attend le juste et le méchant » (9.2).
Cette conception théologique perdurera d’ailleurs sourdement dans le Nouveau Testament avec l’épitre de Jacques et l’évangile de Matthieu.
Ce long discours – rédigé en vers - est introduit par un dialogue en prose où Satan dit à Dieu que Job ne lui est fidèle que pour recevoir ses bénédictions.
Dieu répondra finalement à Job en lui présentant les animaux les plus étranges du monde, ce qui le réduit au silence.
Le pasteur Houziaux dans sa grande culture philosophique et psychologique plonge dans la vague et commente avec verve et clarté, les divers aspects envisageables de la démarche de Job, les met en rapport avec la pensée quotidienne de nos contemporains et en montre les côtés déculpabilisants, apaisants, toniques, libérateurs et… heureux.
Son ouvrage est passionnant et très vivant. On le suit avec surprise et plaisir, étonné de ce qu’on y lit et pourtant sensible à la justesse de ces propos.

En voici des passages significatifs

 


Introduction


En fait, dans le livre de Job, tout est dérangeant : le Prologue (la scène initiale) où Dieu et Satan, ces deux compères, manigancent d'envoyer épreuve sur épreuve sur le malheureux Job ; les discours de Job qui sont si blasphématoires et contraires à la foi juive que l'on se demande souvent comment ils ont pu prendre place dans les Saintes Écritures ; et aussi le Discours de Dieu qui répond aux questions de Job en lui présentant une sorte de ménagerie burlesque sans aucun rapport avec le drame qu'il vit ; et même l'acquiescement de Job à ce discours, alors qu'on ne comprend absolument pas comment il a pu le convaincre... Le livre de Job décline des variations sur le thème de l'absurde et ce, sur un mode qui est lui-même assez souvent déconcertant, voire quelque peu excentrique.

[...]

Et lorsque Job « entend » ce Discours, il fait de sa foi un acquiescement. Dieu fait l'éloge de l'absurde, de la gratuité et du pour rien et Job fait de cet absurde une délivrance, on pourrait presque dire une « bonne nouvelle », qui lui permet de ne plus croire que Dieu est l'auteur cruel d'un mal pervers, mais bien au contraire qu'Il est un Ciel de lumière sur un monde qui se déploie et se déroule au hasard, comme une effervescence, une exubérance gratuite, un non-sens glorieux et somptueux. Comme une éloge de l'absurde.

 


Le scandaleux prologue du livre de Job

 

Le mythe de l’« autre scène »
un schème récurrent

Le mythe du prologue de Job a quelque chose de spécifique : il explique pourquoi Job doit souffrir, mais cette explication n'est pas révélée au principal intéressé. C'est ce qui fait sa différence par rapport à d'autres récits bibliques. Prenons l'exemple du mythe d'Adam et Ève. Tout comme Job, Adam et Ève sont soumis à une épreuve, un test, une forme de tentation : vont-ils ou non manger le fruit de l'Arbre ? En fonction de la manière dont ils passeront le test, ils pourront, eux aussi, être récompensés ou punis. Mais dans le mythe d’Adam et Ève, Dieu a fait connaître explicitement sa volonté, du moins à Adam ( 1 ) : « Tu ne mangeras pas du fruit de l'Arbre. » Dans le livre de Job, au contraire, Job reste désespérément seul et sans information : Dieu et Satan sont aussi silencieux l’un que l’autre, du moins dans les trente premiers chapitres du livre.

( 1 ) Ève n’était pas encore née lorsque Dieu a édicté l’interdiction de manger le fruit de l’arbre.

 

 

Job sur le divan

Job et sa pulsion anarchiste

Et d'abord, un aveu de ma part : J'aime Job pour ses outrances, ses discordances et ses contradictions. Je voudrais en mentionner quelques-unes. Certains ont voulu faire de Job un modèle de patience, d'autres le prototype de la révolte. Ce qui me frappe chez Job, c'est plutôt son élan vital, c'est le fait qu'il est animé par un dynamisme que je qualifierais d'anarchiste. Il bataille sans vergogne, contre tous les « prêt-à-penser », contre les orthodoxies et les légalismes, contre ceux qui lui disent : « Ferme ton caquet et repens-toi. » Un protestataire, c'est quelqu'un qui ne veut pas céder.

 

Vivre son angoisse sans angoisse

Devant Job ébahi, Dieu met en lumière le safari-photo d'un carnaval d'animaux sauvages, capricieux et cruels, aussi inutiles que fastueux, aussi folâtres que vivaces, aussi impertinents qu'indépendants. Et il lui montre aussi deux créatures déconcertantes, grotesques et quelque peu hilarantes : une sorte de gros hippopotame et un crocodile quelque peu farfelu.

Job va ainsi redécouvrir que le monde et la vie sont absurdes, sans signification et sans sens, mais d'un absurde joyeux, dionysiaque et généreux, tel celui d'un potlach, d'un carnaval ou d'un feu d'artifice. Et il va découvrir que, face à ce monde-là, il peut dire : « Maintenant mon œil t'a vu » (Job 42, 5-6). Il voit Dieu dans l'absurde.

Job dit : « Je mets la main sur ma bouche et je me tais » (40,4). Il renonce à toute idée sur Dieu. Il renonce à demander à Dieu d'être juste, et d'être le témoin du caractère injuste de sa souffrance. Il renonce aussi à sa certitude d'être juste et dans son bon droit. Il renonce à plaider sa cause. Bien plus, il renonce à chercher Dieu, à s'interroger sur lui, à poser la question de Dieu, de sa nature et même de son existence.

 

 

Le mal, l’absurde et Dieu

 

Pour Job, c’est Dieu et lui seul qui est l’auteur du mal

Le problème n'est pas qu'il y a du mal, mais que Dieu agisse d'une manière qui nous paraît absurde. Le problème n'est pas que Dieu puisse faire le mal, mais qu'il agisse de manière inexplicable et incompréhensible et qu'Il fasse le mal « pour rien », sans raison.

 


Le mal vient de Dieu

Comment peut-on en venir à imputer le mal à Dieu ? Pourquoi Job le fait-il ? La réponse est simple. Job impute le mal à Dieu parce qu'il est pour lui incompréhensible, justement parce qu'il n'entre pas dans l'ordre des choses et du monde tel qu'il le conçoit. Il l'impute à Dieu parce qu'il ne se l'explique pas. De deux choses l'une. Ou bien le mal entre dans l'ordre du monde et dans ce cas nous l'imputons à une cause ou à une nécessité interne au monde. Ou bien nous le voyons comme une anomalie dans cet ordre; et dans ce cas, nous l'imputons à une cause extérieure au monde, autrement dit à un Dieu extérieur au monde.

[...]

Job prend ainsi le contre-pied de la thèse de ses amis. Pour eux, c'est précisément parce que le mal qui affecte Job est juste (il est la juste conséquence de ses fautes) que, de ce fait, ils l'imputent à la volonté d'un Dieu de justice. Pour eux, Dieu est un Logos qui régule le système du monde selon une loi qui est celle de la Justice. Pour Job, au contraire, Dieu est Celui qui casse et produit une faille dans l'ordre du monde vu comme un fonctionnement où tout s'explique et se justifie. Et, de ce fait, on comprend que, pour lui, l'acte de Dieu soit « pour rien », c'est-à-dire pour rien qui soit compréhensible par rapport à l'idée qu'il se fait du fonctionnement du monde. Pour lui, Dieu est la cause et l'explication de ce qui est pour lui absconditus, sans cause et sans explication. Il est l'auteur du mal injuste, absurde et « pour rien ».

 


La réponse de Dieu à Job : un discours excentrique

 

L’univers tel que Dieu le voit

Dans le Discours de Dieu, des chapitres 38 à 41 du livre de Job, Dieu se révèle à Job comme ayant la connaissance de ce que l'homme ne connaît pas, à savoir les confins du monde, les dimensions de l'univers, les lois du cosmos, les usages qui régissent la vie des animaux sauvages et les caractéristiques de la puissance du Behemoth et du Léviathan. Il se présente comme ayant pour propre d'être et d'avoir la Connaissance-en-vérité du monde dans sa totalité.

[...]

« Qui » fixé les dimensions de la terre ? Le sais-tu ? ... Par quel chemin le vent d'Est circule-t-il ? Qui a ouvert un passage à la pluie et tracé la route de l'éclair et du tonnerre ? » Job 38, 5, 24, 25). « Es-tu parvenu jusqu'aux dépôts de neige ? » (38,22) ; « Sais-tu quand les bouquetins font leurs petits ? » (19,1). Dieu se désigne, de manière sous-entendue, comme Celui qui connaît ce que Job ne connait pas. Il connaît le monde dans sa vérité.

 

YAVHE et les forces du Chaos et de la Nature

Comme les phénomènes météorologiques, les animaux sont sans connaissance du bien et du mal. Ils sont partie prenante de la Nature. Ils sont sans jugement, sans prisme moral, sans prétention et sans exigences. Et c'est peut-être pour cela que Dieu le montre à Job. Ils lui font la leçon.

Tout comme dans son Discours météorologique et cosmique, YAVHE se présente, ici aussi, comme un Dieu qui accrédite les forces passablement chaotiques de la Nature.

[...]


Le YAVHE du Discours met en lumière devant Job un monde « sans foi ni loi », amoral, où ne règne aucune forme de justice.

La présentation que Dieu fait des deux monstres désignés comme le Behemoth et le Léviathan va dans le même sens. Dans l'univers biblique, ces monstres sont la représentation allégorique des forces du Chaos primordial, c'est-à-dire du tohu- bohu terrestre (représenté par l'hippopotame Behemoth) et de l'Océan primordial (représenté par le crocodile Léviathan). Ce sont des figures héritées de la cosmologie mésopotamienne et syro-phénicienne où des monstres incarnaient déjà les forces du Chaos primordial.

[...]

Dans le Discours de Dieu, YAVHE est présenté comme le Dieu unique à la fois des forces cosmiques, des animaux... et du Chaos. Sa toute-puissance ne s'exprime que par et dans la puissance propre à la grêle, aux pluies. aux lionnes, aux bouquetins... et aussi au Behemoth et au Léviathan. Elle s'exprime par les forces que nous imputons à la Nature, au Hasard et au Chaos.


Le monde : un jeu absurde, sans finalité et sans sens

Les hommes participent d'un monde qui est globalement absurde. Comme celle des animaux, celle des vents et des grêles, des étoiles et des abîmes, leur existence se déploie et se déroule « pour rien », sans raison, au gré des caprices et des hasards de la Nécessité, et sans qu'il n'y ait lieu de juger de ce qui leur advient en termes de bien et de mal.

C'est en ce sens que ce Discours de Dieu est bien une réponse aux questions et aux « pourquoi ? » de Job. Ce dernier participe d'un monde sans pourquoi et « pour rien ».

 

 


L’acquiescement de Job, mais pourquoi donc  ?

Après avoir « entendu » le « Discours de Dieu », Job donne son acquiescement à la manière dont Dieu lui montre le monde. Il consent à ce que le monde soit absurde, qu'il soit sans pourquoi. Il accepte que ses souffrances soient elles-mêmes sans pourquoi et sans raison d'être. Maintenant il « voit » le monde tel qu'il est, dans sa réalité et sa vérité.

[...]

L'acquiescement de Job n'est pas un suicide, ni même un renoncement, une résignation. En fait, c'est plutôt une délivrance. Job est délivré d'un Dieu qui n'était pour lui que le paradoxal et cruel auteur du mal. Il découvre un Dieu qui fait de l'absurde une merveille, une illumination, une vitalité et un enchantement. Et ce Dieu, il l'a découvert en voyant le monde d'une autre manière, en prenant conscience qu'il est sans foi ni loi, par-delà le bien et le mal, le juste et l'injuste. Il l'a découvert en voyant l'innocence amorale et fastueuse des animaux sauvages, des tornades et de la course pour rien des astres, des jours et des nuits.

 

 

 

Épilogue

 

Job est un héros tragique. Son destin a été décidé sur une « autre scène » et il ne le sait pas. Il se bat à l'aveugle contre l'ombre de Dieu ; et ce dieu a quelque chose de démoniaque. Et il continue, malgré tout et de manière absurde, à porter le flambeau de sa foi.

Ce flambeau, bien loin de l'éclairer, ne fait que le brûler ; il redouble sa souffrance, sa révolte, son malheur, son incompréhension, ses pourquoi ? Et pourtant, il continue à le brandir. Il le brandit contre Dieu. Au nom de sa foi, il dit Non. Non à son destin absurde, non à Dieu, non à l'absence de Dieu. Job est disloqué entre sa foi en Dieu et le constat incontournable de l'absence de Dieu. Er c'est là la première forme du tragique : l'affrontement du Destin (on peut dire aussi de Dieu), et ce au nom de la foi. « Tout en écrasant les vermines sur ses ulcères, Job interpelle les astres. »

[...]

Le soleil de la grâce, nous dit Jésus-Christ, se lève de la même manière sur les justes et sur les injustes, sur les bons et sur les méchants (Matthieu 5,45). Devant Dieu, ce que nous appelons le juste et l'injuste, le bien et le mal participent en fait et en vérité d'un monde et d'une histoire qui, devant Dieu, sont globalement indifférents aux notions de bien et de mal, de juste et d'injuste. Le même soleil se lève tous les matins pour les oiseaux du ciel et les lys des champs (Matthieu 6,34), pour les antilopes et les crocodiles, pour les désenchantés, les faibles et les pécheurs, comme pour les saints et les prophètes. Et c'est ce que disait déjà, à sa manière, le Discours de Dieu, du livre de Job.

[...]


Le monde est là par grâce. Dire qu'il est là par la grâce de Dieu, c'est une manière de dire qu'il est là par la grâce de l'arbitraire, de l'inexplicable, de l'improbable er du hasard. Il est là par une forme de grâce gratuite, sans raison, sans justification et sans nécessité. « Par grâce » signifie « pour rien ». Le monde n'a pas de justification en lui-même. Sa seule justification est dans le fait qu'il existe, que cette existence lui est donnée et qu'elle lui est donnée pour rien et gratuitement.

 


 

Coda

 

Le monde est pour rien
au sein du Rien.
Un jour, il disparaîtra au sein du Rien.
Tôt ou tard, le monde, ses arpents et ses champs, ses lunes et ses soleils, ses nuits et ses jours, ses bruits et ses fureurs s'éteindront dans le vélin vierge et diaphane d'un Rien sans rivage. Oui, un jour, le Rien reviendra, tout comme il était là avant le commencement du monde.
Au fond, le monde n'aura été qu'une incongruité déconcertante, une anomalie fastueuse, un défaut splendide, une effervescence étrange, bref une extravagance dans la fluide plaine d'une éternité limpide, celle du Rien et aussi celle de Dieu,
celle du Royaume de Dieu.
Les êtres, les lieux et les songes, les chants et les plaintes, le tourment des marasmes et le faste des arc-en-ciel seront alors absous et dissous
dans le silence et l'infini d'un Zénith limpide, sans faille, sans déclin et sans ombre.
Il y aura alors Dieu sans rien d'autre que Lui,
sans rien d'autre que le Rien. Dieu : un Midi irénique, immobile et splendide au cœur du Rien infiniment éternel.

 

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