{"id":3506,"date":"2026-03-03T15:42:20","date_gmt":"2026-03-03T14:42:20","guid":{"rendered":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/?p=3506"},"modified":"2026-03-03T15:42:20","modified_gmt":"2026-03-03T14:42:20","slug":"la-resurrection-traversee-symbolique-du-fantasme-dimmortalite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/la-resurrection-traversee-symbolique-du-fantasme-dimmortalite\/","title":{"rendered":"La r\u00e9surrection\u00a0: travers\u00e9e symbolique du fantasme d&rsquo;immortalit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>La r\u00e9surrection ne peut plus \u00eatre pens\u00e9e aujourd\u2019hui comme une simple r\u00e9animation d\u2019un cadavre ni comme la preuve spectaculaire de la divinit\u00e9 du Christ. Une telle lecture, outre qu\u2019elle entre en concurrence inutile avec les savoirs scientifiques, risque de fonctionner comme un m\u00e9canisme de d\u00e9fense contre l\u2019angoisse fondamentale de la mort. Si l\u2019on prend au s\u00e9rieux l\u2019apport de la psychanalyse, notamment celui de Sigmund Freud et de Conrad Stein, il devient impossible d\u2019ignorer que le d\u00e9sir d\u2019immortalit\u00e9 traverse l\u2019histoire religieuse comme l\u2019un de ses moteurs les plus puissants. Le besoin d\u2019un P\u00e8re qui ne meurt pas, d\u2019une vie qui ne finit pas, d\u2019un lien qui ne se d\u00e9fait jamais, peut structurer des repr\u00e9sentations th\u00e9ologiques enti\u00e8res. La question devient alors d\u00e9cisive&nbsp;: la foi pascale rel\u00e8ve-t-elle d\u2019un tel fantasme, ou en constitue-t-elle au contraire la travers\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Si la r\u00e9surrection est comprise comme n\u00e9gation pure et simple de la mort, elle demeure prisonni\u00e8re du fantasme. Elle affirme, sous forme religieuse, que la finitude n\u2019est qu\u2019apparente et que la perte peut \u00eatre annul\u00e9e. Elle rassure, mais au prix d\u2019un d\u00e9ni massif. Elle maintient intact le r\u00eave narcissique d\u2019une continuit\u00e9 indestructible. Dans cette perspective, la croix ne serait qu\u2019un passage dramatique vers la restauration int\u00e9grale, et la mort une parenth\u00e8se provisoire. Or une telle lecture neutralise l\u2019\u00e9preuve r\u00e9elle de la finitude&nbsp;; elle transforme la trag\u00e9die en simple \u00e9tape. Dans cette perspective, la croix ne serait qu\u2019un tunnel un peu sombre d\u00e9bouchant sur un lever de soleil garanti. Comme le disait avec son humour d\u00e9capant Fran\u00e7ois Cavanna&nbsp;: sur la croix, J\u00e9sus devait peut-\u00eatre se dire que ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un mauvais moment \u00e0 passer puisqu\u2019il allait bient\u00f4t ressusciter\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si la r\u00e9surrection est pens\u00e9e comme annulation du tragique, elle devient un correctif m\u00e9taphysique&nbsp;: la mort ne serait qu\u2019un mauvais moment \u00e0 passer, ensuite compens\u00e9 par une vie sup\u00e9rieure, et le drame serait effac\u00e9 par une solution spectaculaire. On quitte alors le registre existentiel pour entrer dans celui de la r\u00e9paration imaginaire. En revanche, si la r\u00e9surrection est comprise comme travers\u00e9e du tragique, tout change. Dans les r\u00e9cits pascals, le Ressuscit\u00e9 porte les marques de la crucifixion&nbsp;: le Crucifi\u00e9 n\u2019est pas remplac\u00e9 par un autre \u00eatre glorieux, c\u2019est le m\u00eame, marqu\u00e9 par la violence subie. La r\u00e9surrection ne supprime pas la croix, elle en r\u00e9v\u00e8le le sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce point est capital&nbsp;: le tragique n\u2019est pas ni\u00e9. La souffrance, l\u2019injustice, l\u2019abandon sont r\u00e9els. La foi pascale ne consiste pas \u00e0 dire que cela n\u2019a pas eu lieu, ni que cela n\u2019a pas d\u2019importance&nbsp;; elle affirme que ce r\u00e9el-l\u00e0, m\u00eame dans sa dimension la plus scandaleuse, n\u2019a pas le dernier mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Parler de travers\u00e9e implique que la mort est pleinement v\u00e9cue comme mort. Il ne s\u2019agit ni d\u2019une r\u00e9animation ni d\u2019un simple retour en arri\u00e8re, mais d\u2019un passage o\u00f9 la finitude est port\u00e9e jusqu\u2019au bout. Dans cette perspective, la r\u00e9surrection ne signifie pas que la mort n\u2019existe pas&nbsp;; elle signifie que la mort ne d\u00e9truit pas la relation fondamentale. Autrement dit, la finitude est assum\u00e9e sans \u00eatre absolutis\u00e9e. Dans une ligne proche de&nbsp;<a href=\"chatgpt:\/\/generic-entity?number=0\">Paul Tillich<\/a>, on pourrait dire que la r\u00e9surrection manifeste que le non-\u00eatre ne peut engloutir l\u2019\u00eatre fond\u00e9 en Dieu. Le tragique demeure, mais il est int\u00e9gr\u00e9 dans une profondeur plus vaste.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tragique suppose la finitude, la contingence et l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9. La r\u00e9surrection ne nie aucun de ces \u00e9l\u00e9ments&nbsp;: J\u00e9sus meurt r\u00e9ellement, l\u2019\u00e9chec historique est r\u00e9el, la perte est r\u00e9elle. Ce qui est transfigur\u00e9 n\u2019est pas l\u2019\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame, mais son horizon de sens. Chez&nbsp;<a href=\"chatgpt:\/\/generic-entity?number=1\">Christian Duquoc<\/a>, la r\u00e9surrection n\u2019est pas une d\u00e9monstration de puissance divine&nbsp;; elle est la manifestation que la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu d\u00e9passe l\u2019\u00e9chec historique. L\u2019histoire reste travers\u00e9e par la violence, le monde n\u2019est pas soudainement r\u00e9concili\u00e9, mais la logique du sacrifice et de la fatalit\u00e9 n\u2019est plus souveraine.<\/p>\n\n\n\n<p>Comprendre la r\u00e9surrection comme travers\u00e9e du tragique permet ainsi d\u2019\u00e9viter deux \u00e9cueils sym\u00e9triques&nbsp;: le d\u00e9ni de la mort, qui rel\u00e8ve d\u2019une illusion d\u2019immortalit\u00e9, et le d\u00e9sespoir nihiliste pour lequel tout finit dans l\u2019absurde. La foi pascale ne supprime pas l\u2019angoisse de mourir&nbsp;; elle la situe autrement. Elle affirme que la disparition biologique n\u2019est pas \u00e9quivalente \u00e0 une annihilation du sens. On peut alors dire que le tragique appartient constitutivement \u00e0 la condition humaine et que la r\u00e9surrection n\u2019en abolit pas la structure, mais en ouvre la profondeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on prend cela au s\u00e9rieux, la r\u00e9surrection cesse d\u2019\u00eatre une assurance contre la mort&nbsp;; elle devient une mani\u00e8re de vivre la finitude autrement, sans fuite ni compensation imaginaire, mais dans une confiance qui ne supprime pas le risque. Traverser le tragique signifie accepter que la vie soit r\u00e9ellement finie, r\u00e9ellement vuln\u00e9rable, r\u00e9ellement expos\u00e9e, et croire malgr\u00e9 tout que cette existence fragile n\u2019est pas vaine. Ce n\u2019est pas l\u2019abolition du tragique&nbsp;; c\u2019est sa transfiguration.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si l\u2019on comprend la r\u00e9surrection autrement, elle peut devenir pr\u00e9cis\u00e9ment le lieu o\u00f9 le fantasme est travers\u00e9. Traverser le fantasme ne signifie pas le supprimer par un effort de volont\u00e9&nbsp;; cela signifie accepter que la perte soit r\u00e9elle, que la mort soit irr\u00e9versible, que rien ne restitue le corps disparu. La r\u00e9surrection, dans cette perspective, ne nie pas la mort de J\u00e9sus&nbsp;; elle l\u2019assume pleinement. Elle ne dit pas&nbsp;: \u00ab&nbsp;la mort n\u2019a pas eu lieu&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle affirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;la mort n\u2019a pas le dernier mot sur le sens&nbsp;\u00bb. Ce d\u00e9placement est radical. Il ne porte pas sur la biologie, mais sur la signification.<\/p>\n\n\n\n<p>Relue ainsi, la foi pascale n\u2019est pas la proclamation d\u2019une immortalit\u00e9 naturelle ou magique&nbsp;; elle est l\u2019acte par lequel une communaut\u00e9 refuse que l\u2019existence donn\u00e9e par J\u00e9sus soit engloutie dans le n\u00e9ant de l\u2019insignifiance. Elle affirme que ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu dans la confiance, la libert\u00e9 et le don ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un \u00e9chec historique. La r\u00e9surrection devient alors un \u00e9v\u00e9nement symbolique au sens fort&nbsp;: non pas fiction consolatrice, mais acte de parole qui reconfigure le r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette lecture rejoint la r\u00e9flexion de Jacques Pohier, pour qui la r\u00e9surrection ne peut \u00eatre pens\u00e9e comme restauration corporelle, mais aussi celle de Paul Tillich, lorsque celui-ci affirme que la foi est le courage d\u2019\u00eatre face au non-\u00eatre. Le non-\u00eatre n\u2019est pas aboli&nbsp;; il est affront\u00e9. La r\u00e9surrection ne supprime pas l\u2019angoisse ontologique&nbsp;; elle en rend possible la travers\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, la question change de nature. Il ne s\u2019agit plus de savoir si J\u00e9sus est sorti physiquement d\u2019un tombeau vide, mais de comprendre ce que signifie proclamer qu\u2019il est \u00ab&nbsp;vivant&nbsp;\u00bb. Dire qu\u2019il est vivant, ce n\u2019est pas d\u00e9crire un \u00e9tat biologique&nbsp;; c\u2019est affirmer que sa mani\u00e8re d\u2019exister demeure une inspiration pour les vivants, qu\u2019elle continue d\u2019ouvrir un espace de libert\u00e9 et de confiance au c\u0153ur m\u00eame de la finitude. Le tombeau vide &#8211;&nbsp;qu\u2019il soit historiquement \u00e9tabli ou th\u00e9ologiquement construit&nbsp;&#8211; devient le signe narratif d\u2019un d\u00e9placement&nbsp;: l\u2019impossibilit\u00e9 de r\u00e9duire J\u00e9sus \u00e0 un cadavre parmi d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9surrection comme travers\u00e9e symbolique du fantasme d\u2019immortalit\u00e9 signifie alors ceci&nbsp;: la foi ne promet pas l\u2019abolition de la mort, mais elle refuse que la mort d\u00e9finisse totalement l\u2019existence. Elle ne restaure pas l\u2019int\u00e9grit\u00e9 narcissique menac\u00e9e&nbsp;; elle consent \u00e0 la perte tout en maintenant la confiance. Elle ne reconstruit pas le P\u00e8re immortel&nbsp;; elle accepte que le P\u00e8re soit \u00e9prouv\u00e9 dans l\u2019absence.<\/p>\n\n\n\n<p>Une telle compr\u00e9hension est exigeante. Elle prive la foi de ses s\u00e9curit\u00e9s les plus imm\u00e9diates. Elle ne fournit aucune garantie v\u00e9rifiable. Elle expose \u00e0 l\u2019incertitude. Mais elle permet peut-\u00eatre une maturation spirituelle que les promesses d\u2019immortalit\u00e9 imm\u00e9diate emp\u00eachent : croire non pas pour survivre, mais pour vivre autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la r\u00e9surrection est travers\u00e9e du fantasme d\u2019immortalit\u00e9, alors elle n\u2019est pas l\u2019anti-finitude&nbsp;; elle est l\u2019affirmation que la finitude n\u2019a pas le monopole du sens. Elle ne supprime pas la mort&nbsp;; elle emp\u00eache qu\u2019elle devienne l\u2019horizon ultime de toute signification. Elle ne r\u00e9pond pas \u00e0 l\u2019angoisse en la niant&nbsp;; elle la traverse en la reconfigurant.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en ce point pr\u00e9cis que J\u00e9sus peut encore parler au XXI\u1d49&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;: non comme garant d\u2019une survie individuelle d\u00e9montrable, mais comme celui dont la vie et la mort rendent possible une confiance qui ne d\u00e9pend plus de l\u2019illusion d\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019expression prononc\u00e9e aux obs\u00e8ques de Jacques Pohier \u2014&nbsp;\u00ab&nbsp;entr\u00e9 dans la m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2014 est th\u00e9ologiquement tr\u00e8s dense. Elle ne parle ni de survie biologique ni d\u2019\u00e2me s\u00e9par\u00e9e flottant dans un au-del\u00e0 spatial&nbsp;; elle mobilise une cat\u00e9gorie biblique fondamentale&nbsp;: la m\u00e9moire de Dieu comme lieu de fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019Ancien Testament, \u00ab&nbsp;se souvenir&nbsp;\u00bb ne signifie pas simplement conserver un souvenir psychologique. Le verbe h\u00e9breu&nbsp;<em>zakar<\/em>&nbsp;d\u00e9signe une m\u00e9moire active, efficace. Lorsque Dieu \u00ab&nbsp;se souvient&nbsp;\u00bb de No\u00e9 (Gn&nbsp;8,1), de son alliance avec Abraham (Ex&nbsp;2,24), ou d\u2019Isra\u00ebl opprim\u00e9, ce souvenir est d\u00e9j\u00e0 commencement de salut. La m\u00e9moire divine est fid\u00e9lit\u00e9 agissante. Elle est la mani\u00e8re dont Dieu maintient quelqu\u2019un dans son alliance.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait citer ici le Psaume&nbsp;8&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que l\u2019homme pour que tu te souviennes de lui&nbsp;?&nbsp;\u00bb ou encore Isa\u00efe&nbsp;49,15&nbsp;: \u00ab&nbsp;M\u00eame si une m\u00e8re oubliait son enfant, moi je ne t\u2019oublierai pas.&nbsp;\u00bb L\u2019oubli serait an\u00e9antissement&nbsp;; la m\u00e9moire divine est maintien dans l\u2019\u00eatre. Dans cette perspective, \u00ab&nbsp;entrer dans la m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb signifie&nbsp;: \u00eatre d\u00e9finitivement gard\u00e9 dans la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour un th\u00e9ologien comme Pohier, qui a radicalement critiqu\u00e9 l\u2019imaginaire d\u2019une immortalit\u00e9 substantielle de l\u2019\u00e2me et qui a d\u00e9construit les repr\u00e9sentations sacrificielles et compensatoires de l\u2019au-del\u00e0, cette formule est particuli\u00e8rement coh\u00e9rente. Elle refuse l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab&nbsp;double&nbsp;\u00bb survivant. Elle ne promet pas un prolongement biologique sublim\u00e9. Elle affirme que l\u2019existence humaine, finie, est recueillie dans la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette formule rejoint une ligne que l\u2019on trouve aussi chez Karl Rhaner (1904-1984)&nbsp;: l\u2019\u00e9ternit\u00e9 n\u2019est pas un temps infini ajout\u00e9 apr\u00e8s la mort, mais l\u2019accomplissement d\u00e9finitif d\u2019une existence remise \u00e0 Dieu. Elle entre \u00e9galement en r\u00e9sonance avec la r\u00e9flexion de Christian Duquoc sur la \u00ab&nbsp;discr\u00e9tion&nbsp;\u00bb de Dieu&nbsp;: rien de spectaculaire, rien de descriptible, mais la confiance dans une fid\u00e9lit\u00e9 qui d\u00e9passe nos cat\u00e9gories.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un point de vue plus radical encore, on peut lire cette formule \u00e0 la lumi\u00e8re de la psychanalyse. Chez Freud, le d\u00e9sir d\u2019immortalit\u00e9 appara\u00eet comme un refus de la castration symbolique, un d\u00e9ni de la finitude. Conrad Stein a montr\u00e9 combien la croyance religieuse peut fonctionner comme d\u00e9fense contre l\u2019angoisse de disparition. Dire \u00ab&nbsp;entrer dans la m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb peut alors \u00eatre entendu non comme la survie d\u2019un moi intact, mais comme l\u2019acceptation que le sujet ne se poss\u00e8de plus lui-m\u00eame. Il est confi\u00e9 \u00e0 un Autre. Ce n\u2019est plus la ma\u00eetrise imaginaire d\u2019une survie&nbsp;; c\u2019est l\u2019abandon.<\/p>\n\n\n\n<p>La formule est donc th\u00e9ologiquement subtile. Elle affirme quelque chose \u2014&nbsp;la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu&nbsp;\u2014 sans d\u00e9crire un au-del\u00e0. Elle maintient la dignit\u00e9 du sujet sans reconduire le fantasme d\u2019immortalit\u00e9 biologique. Elle se situe exactement \u00e0 la fronti\u00e8re&nbsp;: entre foi en la fid\u00e9lit\u00e9 et refus du d\u00e9ni de la finitude.<\/p>\n\n\n\n<p>La question est d\u00e9cisive&nbsp;: lorsque nous parlons de \u00ab&nbsp;m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb, sommes-nous dans une simple m\u00e9taphore consolante, ou dans une affirmation ontologique r\u00e9elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut d\u2019abord rappeler que, dans l\u2019Ancien Testament, la m\u00e9moire de Dieu n\u2019est jamais une image psychologique. Elle rel\u00e8ve de l\u2019\u00eatre m\u00eame de Dieu comme fid\u00e9lit\u00e9. Lorsque Dieu \u00ab&nbsp;se souvient&nbsp;\u00bb, il maintient l\u2019existence en alliance. Ce n\u2019est pas une op\u00e9ration mentale&nbsp;; c\u2019est un acte de fid\u00e9lit\u00e9 cr\u00e9atrice. Autrement dit, la m\u00e9moire divine n\u2019est pas une archive&nbsp;: elle est un mode de relation.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on reste \u00e0 ce niveau biblique, parler d\u2019entr\u00e9e dans la m\u00e9moire de Dieu signifie que l\u2019existence d\u2019un sujet humain n\u2019est pas engloutie dans le n\u00e9ant pur, mais demeure dans la fid\u00e9lit\u00e9 de Celui qui l\u2019a appel\u00e9e \u00e0 l\u2019existence. Ce n\u2019est pas une survie autonome&nbsp;; ce n\u2019est pas non plus une pure disparition. C\u2019est une subsistance relationnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut alors distinguer trois niveaux conceptuels.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8rement, le niveau imaginaire&nbsp;: la survie d\u2019un moi intact, prolong\u00e9 ind\u00e9finiment. C\u2019est la forme classique du fantasme d\u2019immortalit\u00e9 analys\u00e9 par Freud et repris, dans un registre th\u00e9ologique critique, par Conrad Stein. Ici, le sujet refuse la castration symbolique&nbsp;; il veut continuer tel quel.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8mement, le niveau symbolique&nbsp;: l\u2019acceptation de la finitude, mais la confiance que l\u2019existence ne s\u2019abolit pas dans l\u2019absurde. Elle est \u00ab&nbsp;gard\u00e9e&nbsp;\u00bb dans la fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu. Le sujet ne se prolonge pas lui-m\u00eame&nbsp;; il est confi\u00e9. C\u2019est une logique de dessaisissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8mement, le niveau ontologique&nbsp;: peut-on dire que cette \u00ab&nbsp;m\u00e9moire&nbsp;\u00bb a une r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? Chez Rhaner, l\u2019\u00e9ternit\u00e9 n\u2019est pas un apr\u00e8s temporel, mais la dimension d\u00e9finitive de l\u2019acte libre. L\u2019existence humaine, en se d\u00e9cidant, entre dans une irr\u00e9versibilit\u00e9. Elle devient d\u00e9finitivement ce qu\u2019elle a choisi d\u2019\u00eatre devant Dieu. Ainsi, la \u00ab&nbsp;m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb n\u2019est pas un souvenir ajout\u00e9 apr\u00e8s coup&nbsp;; elle est l\u2019accomplissement ultime de l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une perspective plus critique, proche de celle de Jacques Pohier, la formule permet de dire quelque chose sans objectiver l\u2019au-del\u00e0. Elle prot\u00e8ge la foi de l\u2019imaginaire. Elle \u00e9vite de transformer l\u2019esp\u00e9rance en description cosmologique et participe de cette m\u00eame sobri\u00e9t\u00e9. Elle ne parle ni d\u2019\u00e2me flottante ni de r\u00e9sidence secondaire dans l\u2019au-del\u00e0. Elle mobilise une cat\u00e9gorie biblique forte&nbsp;: la m\u00e9moire comme fid\u00e9lit\u00e9 agissante. Lorsque Dieu \u00ab&nbsp;se souvient&nbsp;\u00bb, il ne consulte pas une archive c\u00e9leste&nbsp;; il agit.<\/p>\n\n\n\n<p>La difficult\u00e9 est la suivante&nbsp;: si l\u2019on radicalise trop l\u2019interpr\u00e9tation symbolique, on risque de r\u00e9duire la m\u00e9moire divine \u00e0 une simple mani\u00e8re de parler. Si l\u2019on ontologise trop, on retombe dans une m\u00e9taphysique de la substance immortelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre la solution consiste-t-elle \u00e0 penser la m\u00e9moire divine comme fid\u00e9lit\u00e9 cr\u00e9atrice&nbsp;: Dieu ne \u00ab&nbsp;conserve&nbsp;\u00bb pas un individu comme on conserve un objet&nbsp;; il maintient dans sa propre fid\u00e9lit\u00e9 ce qu\u2019il a aim\u00e9. L\u2019\u00eatre humain ne poss\u00e8de pas l\u2019immortalit\u00e9&nbsp;; il est tenu par un Autre. Cela n\u2019abolit pas la finitude&nbsp;; cela la traverse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la perspective que j\u2019ai expos\u00e9e, la r\u00e9surrection comme travers\u00e9e du fantasme d\u2019immortalit\u00e9 \u2014&nbsp;la \u00ab&nbsp;m\u00e9moire de Dieu&nbsp;\u00bb pourrait alors signifier ceci&nbsp;: accepter de ne pas survivre comme sujet autonome, mais croire que rien de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu dans la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019amour n\u2019est perdu pour Dieu. Non pas prolongation, mais accomplissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est moins spectaculaire qu\u2019un miracle, certes. Mais peut-\u00eatre plus exigeant. Et, au fond, plus libre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La r\u00e9surrection ne peut plus \u00eatre pens\u00e9e aujourd\u2019hui comme une simple r\u00e9animation d\u2019un cadavre ni comme la preuve spectaculaire de la divinit\u00e9 du Christ. 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