{"id":2975,"date":"2025-12-22T23:37:27","date_gmt":"2025-12-22T22:37:27","guid":{"rendered":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/?p=2975"},"modified":"2025-12-23T09:35:40","modified_gmt":"2025-12-23T08:35:40","slug":"critique-de-nicee-et-de-la-divinite-du-christ-par-jacques-pohier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/critique-de-nicee-et-de-la-divinite-du-christ-par-jacques-pohier\/","title":{"rendered":"Critique de Nic\u00e9e et de la divinit\u00e9 du Christ par Jacques Pohier"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Critique de Nic\u00e9e et de la divinit\u00e9 du Christ par Jacques Pohier&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">voir aussi sur ce site <br>d&rsquo;<a href=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/jacques-pohier-et-la-refonte-de-la-foi-chretienne-dans-dieu-fractures\/\">autres articles<\/a> de Michel Leconte concernant Jacques Pohier<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La structure de la doctrine de Nic\u00e9e&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne comprend les d\u00e9finitions du concile de&nbsp;Nic\u00e9e&nbsp;que si l\u2019on voit qu\u2019elles sont d\u2019abord et fondamentalement guid\u00e9es par&nbsp;<strong>la question du salut,<\/strong>&nbsp;et non par une sp\u00e9culation abstraite sur l\u2019essence de Dieu. La question d\u00e9cisive n\u2019est pas&nbsp;:&nbsp;qu\u2019est-ce que le Christ est en soi&nbsp;?&nbsp;mais&nbsp;:&nbsp;<strong>qui peut r\u00e9ellement sauver l\u2019\u00eatre humain de ce qui le s\u00e9pare de Dieu&nbsp;?<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong>Autrement dit, si le Christ est confess\u00e9 comme sauveur, quelle doit \u00eatre la nature de celui qui sauve pour que ce salut soit effectif et non illusoire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise qui conduit \u00e0 Nic\u00e9e s\u2019inscrit dans ce cadre. La position d\u2019Arius, pour qui le Fils est une cr\u00e9ature, certes sublime et premi\u00e8re, mais n\u00e9anmoins cr\u00e9\u00e9e, pose un probl\u00e8me imm\u00e9diatement per\u00e7u comme sot\u00e9riologique.&nbsp;<strong>Si le Christ n\u2019est qu\u2019une cr\u00e9ature, alors il ne peut pas communiquer la vie m\u00eame de Dieu&nbsp;<\/strong>; il peut enseigner, guider, montrer un chemin moral, mais il ne peut pas transformer l\u2019existence humaine en profondeur&nbsp;<strong>ni la faire participer \u00e0 la vie divine<\/strong>. Le salut se trouve alors affaibli : il devient ext\u00e9rieur, p\u00e9dagogique, symbolique, et non une r\u00e9alit\u00e9 qui engage l\u2019\u00eatre tout entier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi les adversaires d\u2019Arius, en particulier&nbsp;Athanase d\u2019Alexandrie (297-373), posent un&nbsp;<strong>principe d\u2019une rigueur extr\u00eame&nbsp;: seul Dieu peut sauver de ce qui s\u00e9pare de Dieu.&nbsp;<\/strong>Si le Christ sauve r\u00e9ellement, s\u2019il arrache l\u2019homme \u00e0 la mort, \u00e0 la corruption et \u00e0 l\u2019\u00e9loignement de Dieu, alors il doit \u00eatre pleinement Dieu. Seul Dieu peut sauver, donc le Christ doit \u00eatre Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute solution interm\u00e9diaire ruinerait l\u2019efficacit\u00e9 du salut. C\u2019est ce raisonnement, profond\u00e9ment existentiel et spirituel, qui conduit \u00e0 l\u2019affirmation centrale de Nic\u00e9e&nbsp;: le Fils est \u00ab&nbsp;consubstantiel&nbsp;\u00bb au P\u00e8re. Ce terme, souvent per\u00e7u comme une abstraction philosophique, fonctionne en r\u00e9alit\u00e9 comme un&nbsp;<strong>verrou sot\u00e9riologique&nbsp;<\/strong>: il emp\u00eache de penser le Christ comme un simple r\u00e9v\u00e9lateur cr\u00e9\u00e9 et garantit que, dans le salut, c\u2019est Dieu lui-m\u00eame qui agit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut aussi se souvenir que, pour les P\u00e8res grecs, le salut n\u2019est pas d\u2019abord juridique ou moral, mais ontologique. Il s\u2019agit d\u2019une transformation r\u00e9elle de l\u2019\u00eatre humain, parfois exprim\u00e9e par l\u2019id\u00e9e de&nbsp;<strong>divinisation<\/strong>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le fils de Dieu s\u2019est fait homme afin que l\u2019homme devienne Dieu [\u2026] il a lui-m\u00eame support\u00e9 la violence des hommes pour que nous h\u00e9ritions de l\u2019incorruptibilit\u00e9&nbsp;<\/em>\u00bb (Athanase d\u2019Alexandrie). Or une cr\u00e9ature ne peut communiquer ce qu\u2019elle ne poss\u00e8de pas. Si le Christ fait entrer l\u2019humanit\u00e9 dans la communion divine, c\u2019est qu\u2019il participe pleinement \u00e0 cette vie divine. L\u00e0 encore, la d\u00e9finition nic\u00e9enne ne fait que tirer les cons\u00e9quences de la mani\u00e8re dont le salut est compris et v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, la Trinit\u00e9 elle-m\u00eame n\u2019est pas une invention sp\u00e9culative, mais une&nbsp;<strong>n\u00e9cessit\u00e9 impos\u00e9e par le salut.<\/strong>&nbsp;Si le Fils est vraiment Dieu sans \u00eatre le P\u00e8re, et si l\u2019unicit\u00e9 de Dieu est maintenue, alors il faut penser une distinction r\u00e9elle en Dieu qui ne soit pas une hi\u00e9rarchie. La doctrine trinitaire appara\u00eet ainsi comme une&nbsp;<strong>structure de salut<\/strong>&nbsp;: elle permet de dire comment Dieu se communique r\u00e9ellement \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 sans cesser d\u2019\u00eatre Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, il est essentiel de souligner que Nic\u00e9e ne cherche pas d\u2019abord \u00e0 enfermer Dieu dans des concepts, mais \u00e0 prot\u00e9ger une exp\u00e9rience croyante d\u00e9j\u00e0 l\u00e0&nbsp;: l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une lib\u00e9ration, d\u2019une&nbsp;<strong>r\u00e9conciliation<\/strong>, d\u2019une vie nouvelle re\u00e7ue en Christ. La d\u00e9finition dogmatique vient apr\u00e8s coup, pour dire&nbsp;: ce que nous vivons comme salut ne peut \u00eatre vrai que si celui qui nous sauve est pleinement Dieu. Que cette logique sot\u00e9riologique se soit ensuite fig\u00e9e en ontologie dogmatique autonome est une autre histoire, plus tardive et plus ambigu\u00eb. \u00c0 l\u2019origine, cependant, Nic\u00e9e est port\u00e9 par une urgence spirituelle&nbsp;: garantir que le salut confess\u00e9 par les chr\u00e9tiens n\u2019est ni symbolique ni affaibli, mais r\u00e9el et radical.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Critique de Jacques Pohier&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pohier exprime indirectement sa critique de Nic\u00e9e dans un article peu connu intitul\u00e9&nbsp;<em>Filiation, nomination,<\/em>&nbsp;<em>l\u00e9gitimit\u00e9<\/em>&nbsp;(Revue&nbsp;<em>Confrontation n\u00b0&nbsp;11<\/em>,&nbsp;1984). Dans cet article Pohier&nbsp;s\u2019interroge sur la fonction symbolique de la d\u00e9signation de J\u00e9sus comme \u00ab&nbsp;Fils de Dieu n\u00e9 de Dieu, de m\u00eame substance que le P\u00e8re&nbsp;\u00bb et sur son r\u00f4le de fondement pour l\u2019identit\u00e9 croyante.&nbsp;Le syst\u00e8me chr\u00e9tien de filiation-nomination-l\u00e9gitimit\u00e9 fonctionne comme une structure symbolique qui inscrit le croyant dans une&nbsp;<strong>filiation garantie par le Christ Fils de Dieu et fils de Marie<\/strong>. Ce syst\u00e8me r\u00e9pond \u00e0 une fonction inconsciente fondamentale&nbsp;: l\u00e9gitimer le sujet croyant dans son d\u00e9sir de salut. Mais Pohier s\u2019en d\u00e9gage, refusant de d\u00e9finir l\u2019homme comme p\u00e9cheur et Dieu comme P\u00e8re. Il esquisse ainsi une th\u00e9ologie critique o\u00f9 J\u00e9sus-Christ et Dieu gardent une importance capitale, mais sous d\u2019autres titres que ceux h\u00e9rit\u00e9s du dispositif conflictuel \u0153dipien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Jacques Pohier, la construction dogmatique issue de Nic\u00e9e devient inassimilable d\u00e8s lors qu\u2019on en conteste les deux pr\u00e9suppos\u00e9s majeurs qui la rendent n\u00e9cessaire. Le premier est l\u2019id\u00e9e que l\u2019homme serait&nbsp;<strong>radicalement s\u00e9par\u00e9 de Dieu par le p\u00e9ch\u00e9<\/strong>, comme plong\u00e9 dans un \u00e9tat de perdition ontologique dont seul un acte divin extraordinaire pourrait l\u2019arracher. Le second est la conviction que le salut consisterait en&nbsp;<strong>une&nbsp;<\/strong><strong>entr\u00e9e dans la vie m\u00eame de Dieu apr\u00e8s la mort<\/strong>, con\u00e7ue comme d\u00e9passement de la finitude humaine et participation \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9 divine. Assimiler la contingence et la finitude au p\u00e9ch\u00e9 et son abolition au salut, c\u2019est dire que Dieu veut que la cr\u00e9ation lui soit identique et on n&rsquo;explique pas pourquoi le plan divin comporte deux \u00e9tapes dont la premi\u00e8re est le contraire de la seconde. Pour Pohier, le salut est que Dieu peut \u00eatre avec nous qui sommes hommes et faillibles et mortels (<em>Quand je dis Dieu,<\/em>&nbsp;pp.100-108).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or Pohier refuse l\u2019un et l\u2019autre. Il ne croit pas que l\u2019existence humaine soit, en son fond, une existence coup\u00e9e de Dieu, qu\u2019il faudrait r\u00e9parer par une intervention m\u00e9taphysique venue d\u2019en haut. Pour lui, Dieu n\u2019est pas un \u00eatre dont l\u2019homme serait ontologiquement s\u00e9par\u00e9, mais une pr\u00e9sence d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, int\u00e9rieure \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience humaine, discr\u00e8te, non objectivable, qui ne se donne pas sur le mode de la r\u00e9paration d\u2019un manque radical. D\u00e8s lors, le salut ne peut plus \u00eatre pens\u00e9 comme franchissement d\u2019un ab\u00eeme ontologique entre l\u2019homme et Dieu, mais comme&nbsp;<strong>une<\/strong>&nbsp;<strong>transformation du rapport \u00e0 la vie, \u00e0 soi, aux autres et \u00e0 la mort<\/strong>, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la condition humaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, Pohier refuse explicitement l\u2019id\u00e9e d\u2019une vie en Dieu apr\u00e8s la mort comprise comme survie personnelle ou comme participation \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9 divine. La mort est pour lui r\u00e9elle, d\u00e9finitive, sans reste cach\u00e9. Il n\u2019y a pas, au-del\u00e0 de la mort, un suppl\u00e9ment de vie o\u00f9 l\u2019homme entrerait enfin dans la pl\u00e9nitude divine. Pohier croit seulement que Dieu nous garde dans sa m\u00e9moire. Ce refus n\u2019est pas marginal&nbsp;: il est d\u00e9cisif. Car si la mort n\u2019est pas d\u00e9pass\u00e9e par une vie divine ult\u00e9rieure, alors le salut ne peut plus consister \u00e0 \u00eatre arrach\u00e9 \u00e0 la finitude, mais \u00e0&nbsp;<strong>vivre autrement dans la finitude<\/strong>, ici et maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ces conditions, toute la logique sot\u00e9riologique qui a port\u00e9 Nic\u00e9e perd sa n\u00e9cessit\u00e9. Si l\u2019homme n\u2019est pas radicalement s\u00e9par\u00e9 de Dieu, il n\u2019y a plus besoin d\u2019un Sauveur ontologiquement consubstantiel au P\u00e8re pour combler un ab\u00eeme. Si le salut n\u2019est pas participation \u00e0 la vie divine apr\u00e8s la mort, il n\u2019est plus requis que le Christ soit pleinement Dieu pour communiquer cette vie. La grande alternative nic\u00e9enne \u2014&nbsp;ou bien le Christ est Dieu, ou bien il ne sauve pas&nbsp;\u2014 repose sur une conception du salut que Pohier r\u00e9cuse \u00e0 la racine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9claration de la divinit\u00e9 de J\u00e9sus n\u2019est pas d\u2019abord le fruit d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation tomb\u00e9e du ciel, mais le produit d\u2019un besoin de salut profond\u00e9ment humain, lui-m\u00eame li\u00e9 \u00e0 la difficult\u00e9, voire au refus, d\u2019assumer notre condition marqu\u00e9e par la contingence, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la finitude. Face \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience universelle de la mort, de la perte, de l\u2019\u00e9chec et du non-sens possible, le christianisme naissant a progressivement d\u00e9plac\u00e9 la question du sens vers celle du salut entendu comme&nbsp;<strong>d\u00e9passement de la condition humaine<\/strong>. Dans ce cadre, J\u00e9sus ne pouvait plus \u00eatre seulement reconnu comme un homme juste ou un proph\u00e8te inspir\u00e9&nbsp;; il devait devenir celui qui triomphe r\u00e9ellement de ce qui angoisse l\u2019homme, \u00e0 savoir la mort et la finitude elles-m\u00eames. Pour Jacques Pohier, la conception courante de la r\u00e9surrection du Christ ne rel\u00e8ve pas d\u2019une simple esp\u00e9rance croyante, mais d\u2019un m\u00e9canisme de d\u00e9fense profond\u00e9ment ambivalent, qui masque sous une exaltation apparente de l\u2019homme&nbsp;<strong>un ressentiment \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la condition humaine elle-m\u00eame.&nbsp;<\/strong>Il souligne que les traits attribu\u00e9s au corps ressuscit\u00e9 \u2014&nbsp;abolition de la diff\u00e9rence des sexes, impeccabilit\u00e9 morale, innocence retrouv\u00e9e, connaissance totale, immortalit\u00e9&nbsp;\u2014 ne sont pas neutres. Ils constituent autant de sympt\u00f4mes d\u2019un d\u00e9sir m\u00e9galomane qui vise \u00e0 abolir les limites fondamentales de l\u2019existence humaine. Ce qui est ainsi projet\u00e9 dans l\u2019au-del\u00e0 n\u2019est pas l\u2019accomplissement de l\u2019homme, mais son&nbsp;<strong>d\u00e9ni<\/strong>. La diff\u00e9rence sexuelle est v\u00e9cue comme une imperfection \u00e0 d\u00e9passer, la conflictualit\u00e9 morale comme une souillure \u00e0 effacer, la finitude comme une injustice \u00e0 corriger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ce d\u00e9placement qui rend intelligible la logique ayant conduit aux d\u00e9finitions de&nbsp;<a href=\"chatgpt:\/\/generic-entity?number=0\">Nic\u00e9e<\/a>. Si le salut consiste \u00e0 \u00eatre arrach\u00e9 \u00e0 la condition mortelle pour participer \u00e0 la vie divine, alors seul un sauveur pleinement divin peut garantir ce salut.&nbsp;<strong>La confession de la divinit\u00e9 du Christ appara\u00eet ainsi comme la r\u00e9ponse doctrinale \u00e0 une angoisse existentielle<\/strong>&nbsp;: comment \u00eatre sauv\u00e9 de ce que nous sommes&nbsp;? Comment ne pas \u00eatre vou\u00e9s \u00e0 la disparition, au non-retour, \u00e0 la fin sans reste&nbsp;? La divinisation de J\u00e9sus fonctionne alors comme un&nbsp;<strong>verrou symbolique&nbsp;<\/strong>: elle assure que la mort n\u2019a pas le dernier mot et que l\u2019humanit\u00e9 peut \u00eatre \u00e9lev\u00e9e au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le christianisme n\u2019a pas proclam\u00e9 J\u00e9sus Dieu par exc\u00e8s de foi, mais par&nbsp;<strong>d\u00e9faut de courage<\/strong>anthropologique. Cette d\u00e9claration n\u2019est pas n\u00e9e de l\u2019\u00c9vangile, mais d\u2019un&nbsp;ressentiment profond \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la condition humaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le monde gr\u00e9co-romain, la finitude \u00e9tait v\u00e9cue comme une<strong>&nbsp;humiliation<\/strong>. \u00catre mortel, sexu\u00e9, vuln\u00e9rable, promis \u00e0 la disparition&nbsp;: cela devenait insupportable. De ce malaise est n\u00e9 un&nbsp;besoin de salut hypertrophi\u00e9, non pas pour lib\u00e9rer l\u2019homme, mais pour le&nbsp;r\u00e9parer narcissiquement. La r\u00e9surrection du Christ, au lieu de demeurer un langage symbolique sur Dieu et la fid\u00e9lit\u00e9 v\u00e9cue par J\u00e9sus, a \u00e9t\u00e9 progressivement transform\u00e9e en&nbsp;mythe compensatoire&nbsp;: la promesse que la mort n\u2019aurait pas le dernier mot, que l\u2019homme ne serait pas seulement homme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais un homme ne pouvait pas sauver l\u2019homme. C\u2019\u00e9tait trop peu. Trop fragile. Trop humain. Alors il a fallu franchir un pas d\u00e9cisif&nbsp;:&nbsp;d\u00e9clarer que J\u00e9sus \u00e9tait Dieu. Non par fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son existence historique, mais par n\u00e9cessit\u00e9 psychique et th\u00e9ologique.&nbsp;<em>Car<\/em>&nbsp;<em>seul un Dieu pouvait vaincre la mort, abolir le mal, garantir l\u2019immortalit\u00e9<\/em>. La divinisation de J\u00e9sus est ainsi devenue la condition de possibilit\u00e9 d\u2019un salut con\u00e7u comme sortie de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce geste th\u00e9ologique est lourd de cons\u00e9quences. En proclamant J\u00e9sus Dieu, le christianisme a ent\u00e9rin\u00e9 l\u2019id\u00e9e que&nbsp;l\u2019humanit\u00e9, en tant que telle, est&nbsp;<strong>insuffisante<\/strong><strong>, incapable de salut, indigne d\u2019\u00eatre aim\u00e9e sans \u00eatre d\u00e9pass\u00e9e<\/strong>. Il a fait de la mort une anomalie \u00e0 effacer, de la diff\u00e9rence sexuelle une imperfection \u00e0 d\u00e9passer, de la conflictualit\u00e9 morale une souillure provisoire. Derri\u00e8re la gloire pascale se profile une&nbsp;<strong>haine<\/strong>&nbsp;rentr\u00e9e de la condition humaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme l\u2019a montr\u00e9&nbsp;Pohier, les repr\u00e9sentations classiques de la r\u00e9surrection \u2014 impeccabilit\u00e9, innocence restaur\u00e9e, immortalit\u00e9, abolition des diff\u00e9rences sexuelles, connaissance parfaite \u2014 trahissent un&nbsp;<strong>d\u00e9sir m\u00e9galomane<\/strong>&nbsp;: celui de devenir enfin ce que l\u2019on n\u2019a jamais support\u00e9 de ne pas \u00eatre. Non pas des vivants responsables, mais des \u00eatres hors limite, hors temps, hors chair.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La doctrine selon laquelle J\u00e9sus est Dieu ne vient donc pas d\u2019un surplus de r\u00e9v\u00e9lation. Elle provient d\u2019un&nbsp;refus obstin\u00e9 de notre condition contingente et mortelle. Elle dit moins quelque chose de Dieu que&nbsp;<strong>l\u2019incapacit\u00e9 des hommes \u00e0 consentir \u00e0 n\u2019\u00eatre que des hommes.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette construction, nous l\u2019avons dit, est indissociable d\u2019un pr\u00e9suppos\u00e9&nbsp;: l\u2019id\u00e9e que la condition humaine, telle qu\u2019elle est, serait insuffisante, d\u00e9ficiente, voire inacceptable, et qu\u2019elle appellerait un suppl\u00e9ment ontologique pour \u00eatre v\u00e9ritablement sauv\u00e9e. La finitude n\u2019est plus reconnue comme le lieu m\u00eame de l\u2019existence humaine, mais comme&nbsp;<strong>un mal \u00e0 d\u00e9passer<\/strong>. D\u00e8s lors, le salut ne consiste plus \u00e0 vivre humainement jusqu\u2019au bout, mais \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 une autre forme d\u2019existence, non contingente, non mortelle, suppos\u00e9e divine. La confession de la divinit\u00e9 de J\u00e9sus vient&nbsp;<strong>garantir<\/strong>&nbsp;ce passage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce m\u00e9canisme que des lectures critiques modernes \u2014 notamment psychanalytiques et th\u00e9ologiques \u2014 ont mis en lumi\u00e8re. Elles montrent que la divinisation du Christ peut \u00eatre comprise comme une \u00e9laboration symbolique du refus de la mort, une r\u00e9ponse religieuse \u00e0 l\u2019angoisse de la disparition, un moyen de pr\u00e9server l\u2019id\u00e9e que la vie humaine ne s\u2019ach\u00e8ve pas dans le n\u00e9ant. En ce sens, le dogme ne nie pas la condition humaine&nbsp;; il la&nbsp;<strong>contourne<\/strong>, en la d\u00e9passant imaginairement par la promesse d\u2019une participation \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9. La divinisation de J\u00e9sus nous appara\u00eet comme&nbsp;<strong>mythe compensatoire,&nbsp;<\/strong>destin\u00e9 \u00e0 conjurer la blessure narcissique de la finitude. Loin d\u2019honorer l\u2019humanit\u00e9 de J\u00e9sus, cette lecture trahit son exp\u00e9rience fondamentale : celle d\u2019une existence pleinement humaine, assum\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la mort sans garantie de survie personnelle. En ce sens, la r\u00e9surrection, lorsqu\u2019elle est comprise comme victoire biologique ou m\u00e9taphysique sur la mort, contredit ce qu\u2019elle pr\u00e9tend c\u00e9l\u00e9brer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse, si l\u2019on accepte pleinement la contingence et la finitude comme constitutives de l\u2019humain, la n\u00e9cessit\u00e9 de cette construction dogmatique s\u2019effondre. Le salut n\u2019a plus besoin d\u2019\u00eatre pens\u00e9 comme victoire sur la mort, ni J\u00e9sus comme \u00eatre divin venu arracher l\u2019homme \u00e0 sa condition. J\u00e9sus peut alors \u00eatre re\u00e7u comme&nbsp;<strong>figure<\/strong>&nbsp;<strong>humaine de v\u00e9rit\u00e9,<\/strong>&nbsp;r\u00e9v\u00e9lant une mani\u00e8re juste, libre et non illusoire d\u2019habiter la finitude, d\u2019aimer sans garantie d\u2019\u00e9ternit\u00e9, de vivre sans d\u00e9nier la mort. Dans cette perspective, la divinit\u00e9 de J\u00e9sus n\u2019est plus une donn\u00e9e \u00e0 croire, mais le sympt\u00f4me historique d\u2019un moment o\u00f9 la foi chr\u00e9tienne a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 conjurer l\u2019angoisse de la finitude plut\u00f4t que l\u2019assumer comme lieu possible de sens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s lors, ce Dieu-Fils n\u2019est plus compris comme celui qui apporte la vie divine aux hommes, mais comme celui qui&nbsp;r\u00e9v\u00e8le&nbsp;<strong>une mani\u00e8re humaine de vivre devant Dieu<\/strong>, une mani\u00e8re libre, non sacrificielle, non culpabilisante, non obs\u00e9d\u00e9e par la mort. J\u00e9sus ne sauve pas en faisant participer l\u2019homme \u00e0 une nature divine, mais en lib\u00e9rant l\u2019homme de repr\u00e9sentations mortif\u00e8res de Dieu et de la vie. Le salut devient une affaire de v\u00e9rit\u00e9, de libert\u00e9 et de responsabilit\u00e9 humaine, non de m\u00e9taphysique de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi Pohier ne peut pas adh\u00e9rer \u00e0 la construction nic\u00e9enne : non par refus ponctuel d\u2019un dogme, mais parce qu\u2019il conteste l\u2019\u00e9conomie enti\u00e8re qui le rend n\u00e9cessaire. Nic\u00e9e r\u00e9pond \u00e0 une angoisse du salut con\u00e7ue comme arrachement \u00e0 la mort et \u00e0 la s\u00e9paration d\u2019avec Dieu. Pohier, au contraire, pense une foi adulte, d\u00e9gag\u00e9e du fantasme d\u2019immortalit\u00e9 et de la peur d\u2019une s\u00e9paration radicale, o\u00f9 Dieu n\u2019a pas \u00e0 \u00eatre garanti par une ontologie trinitaire pour \u00eatre confess\u00e9 comme source de sens et de libert\u00e9 dans une existence pleinement mortelle. Une foi adulte ne cherche pas \u00e0 effacer la condition humaine sous couvert de gloire pascale. Elle accepte que l\u2019homme demeure mortel, sexu\u00e9, conflictuel, expos\u00e9 au mal et \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Toute r\u00e9surrection qui promet autre chose qu\u2019une reconnaissance radicale de cette condition n\u2019est plus \u00e9vangile, mais sympt\u00f4me&nbsp;:&nbsp;<strong>le signe religieux d\u2019un refus de n\u2019\u00eatre qu\u2019humain.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Annexe&nbsp;selon&nbsp;la th\u00e9ologie du Process&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e9ologie du Process changerait radicalement la donne, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle&nbsp;d\u00e9monte le lien entre salut et toute-puissance, qui est au c\u0153ur de la construction classique que je critique avec Pohier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Issue de la philosophie et d\u00e9velopp\u00e9e par Alfred North Whitehead th\u00e9ologiquement par&nbsp;Charles Hartshorne, la th\u00e9ologie du Process refuse l\u2019id\u00e9e d\u2019un&nbsp;<strong>Dieu<\/strong>&nbsp;<strong>tout-puissant<\/strong>, ext\u00e9rieur au monde,&nbsp;<strong>capable d\u2019abolir la finitude et la mort<\/strong>. Dieu n\u2019y est pas celui qui&nbsp;sauve de&nbsp;la condition humaine, mais celui qui&nbsp;accompagne dans&nbsp;cette condition. Il n\u2019y a donc plus besoin de diviniser J\u00e9sus pour garantir un salut m\u00e9taphysique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, la r\u00e9surrection du Christ n\u2019est pas la victoire spectaculaire d\u2019un Dieu d\u00e9guis\u00e9 en homme sur la mort, mais le&nbsp;<strong>symbole d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 de Dieu \u00e0 une existence humaine<\/strong>&nbsp;pleinement assum\u00e9e, jusque dans son \u00e9chec et sa fin. Dieu ne supprime pas la mort, il la traverse avec les vivants. Le salut ne consiste plus \u00e0 devenir immortel, mais \u00e0 vivre de mani\u00e8re intensifi\u00e9e, responsable et cr\u00e9atrice dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e9ologie du Process rompt ainsi avec le&nbsp;ressentiment \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la condition humaine. Elle n\u2019a pas besoin de nier la finitude, la sexualit\u00e9 ou la vuln\u00e9rabilit\u00e9 pour parler de Dieu. Elle les int\u00e8gre comme&nbsp;<strong>lieux m\u00eames de la relation \u00e0 Dieu.<\/strong>&nbsp;J\u00e9sus n\u2019est pas Dieu&nbsp;pour nous sauver de l\u2019humanit\u00e9, mais l\u2019homme en qui se donne \u00e0 voir ce que peut \u00eatre une humanit\u00e9 pleinement ouverte \u00e0 Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrement dit, l\u00e0 o\u00f9 la th\u00e9ologie classique a fait de la r\u00e9surrection un mythe compensatoire et de la divinit\u00e9 du Christ une n\u00e9cessit\u00e9 psychique, la th\u00e9ologie du Process propose une foi&nbsp;sans fantasme d\u2019immortalit\u00e9, sans m\u00e9galomanie salvatrice, et sans d\u00e9nigrement de l\u2019humain. Elle permet de croire en Dieu&nbsp;sans refuser d\u2019\u00eatre mortel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Critique de Nic\u00e9e et de la divinit\u00e9 du Christ par Jacques Pohier&nbsp; voir aussi sur ce site d&rsquo;autres articles de Michel Leconte concernant Jacques Pohier La structure de la doctrine de Nic\u00e9e&nbsp; On ne comprend les d\u00e9finitions du concile de&nbsp;Nic\u00e9e&nbsp;que si l\u2019on voit qu\u2019elles sont d\u2019abord et fondamentalement guid\u00e9es par&nbsp;la question du salut,&nbsp;et non par [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[],"external_author":[47],"cited_author":[],"publisher":[],"book_author":[],"class_list":["post-2975","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","external_author-michel-leconte"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2975","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2975"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2975\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2984,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2975\/revisions\/2984"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2975"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2975"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2975"},{"taxonomy":"external_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/external_author?post=2975"},{"taxonomy":"cited_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/cited_author?post=2975"},{"taxonomy":"publisher","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/publisher?post=2975"},{"taxonomy":"book_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/book_author?post=2975"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}