{"id":2613,"date":"2025-10-27T08:31:26","date_gmt":"2025-10-27T07:31:26","guid":{"rendered":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/?p=2613"},"modified":"2025-10-27T08:32:27","modified_gmt":"2025-10-27T07:32:27","slug":"comment-leglise-a-trahi-jesus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/comment-leglise-a-trahi-jesus\/","title":{"rendered":"Comment l&rsquo;\u00c9glise a trahi J\u00e9sus"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"945\" height=\"725\" src=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/ill.jezuz_.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2615\" srcset=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/ill.jezuz_.png 945w, https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/ill.jezuz_-300x230.png 300w, https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/ill.jezuz_-768x589.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 945px) 100vw, 945px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>I. J\u00e9sus, une figure subversive confisqu\u00e9e par les institutions eccl\u00e9siales&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On a souvent r\u00e9duit J\u00e9sus \u00e0 une ic\u00f4ne de douceur inoffensive, un \u00ab&nbsp;bon berger&nbsp;\u00bb d\u00e9politis\u00e9 qui pr\u00eacherait la soumission et la r\u00e9signation. Pourtant, la lecture attentive de ses paroles et de ses gestes r\u00e9v\u00e8le une figure profond\u00e9ment subversive, contestataire de l\u2019ordre \u00e9tabli, remettant en cause tant les pouvoirs religieux que politiques. J\u00e9sus n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 mort pour pr\u00eacher l\u2019amour au sens sentimental du terme, mais parce qu\u2019il mena\u00e7ait les alliances entre pouvoir religieux et domination imp\u00e9riale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. Subversion religieuse : il attaque l\u2019hypocrisie institutionnelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus d\u00e9nonce frontalement les autorit\u00e9s religieuses de son temps \u2014&nbsp;pharisiens, scribes et pr\u00eatres&nbsp;\u2014 non pour leur pi\u00e9t\u00e9, mais pour leur collusion entre religion et pouvoir symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 \u00ab&nbsp;Malheur \u00e0 vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des cieux&nbsp;!&nbsp;\u00bb (Matthieu&nbsp;23,13).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 \u00ab&nbsp;Vous chargez les gens de fardeaux impossibles \u00e0 porter, et vous ne touchez pas vous-m\u00eames \u00e0 ces fardeaux du bout du doigt&nbsp;\u00bb (Luc&nbsp;11,46).<\/p>\n\n\n\n<p>En osant d\u00e9l\u00e9gitimer ces autorit\u00e9s sacr\u00e9es, il d\u00e9sacralise l\u2019institution. Il proclame que Dieu ne r\u00e9side pas dans un temple de pierre, mais dans la relation vivante avec les pauvres, les exclus, les p\u00e9cheurs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. Subversion sociale&nbsp;: il renverse les hi\u00e9rarchies<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La proclamation des B\u00e9atitudes (Matthieu&nbsp;5) est un manifeste r\u00e9volutionnaire :<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 \u00ab&nbsp;Heureux, vous les pauvres\u2026 Malheur \u00e0 vous, les riches&nbsp;\u00bb (Luc&nbsp;6,20-24).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas une consolation pour un au-del\u00e0 illusoire, mais une annonce d\u2019un renversement concret de l\u2019ordre social injuste. J\u00e9sus mange avec les prostitu\u00e9es, accueille les poss\u00e9d\u00e9s, lib\u00e8re les fous, touche les l\u00e9preux \u2014 bref, il reconstitue une communaut\u00e9 o\u00f9 les exclus deviennent les premiers interlocuteurs de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il affirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers&nbsp;\u00bb (Matthieu&nbsp;20,16). Cela bouleverse toutes les logiques de grandeur et de domination.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Subversion \u00e9conomique&nbsp;: il critique la richesse comme oppression<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous ne pouvez servir \u00e0 la fois Dieu et l\u2019Argent&nbsp;\u00bb (Matthieu 6,24) \u2014 cette phrase n\u2019est pas un conseil spirituel abstrait mais un verdict politique&nbsp;: l\u2019\u00e9conomie idol\u00e2tre cr\u00e9e des esclaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Il renverse les tables des marchands dans le Temple (Marc&nbsp;11,15-18), un geste spectaculaire qui attaque la collusion entre commerce, religion et profit au d\u00e9triment du peuple. Ce geste lui vaudra la d\u00e9cision d\u00e9finitive de le faire mourir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. Subversion politique&nbsp;: il refuse l\u2019ordre imp\u00e9rial<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quand on l\u2019interroge sur C\u00e9sar, il ne l\u00e9gitime pas l\u2019Empire&nbsp;: il rend \u00e0 C\u00e9sar ce qui est \u00e0 C\u00e9sar\u2026 mais refuse de donner \u00e0 C\u00e9sar ce qui appartient \u00e0 Dieu : la conscience et la dignit\u00e9 humaines (Marc&nbsp;12,17).<\/p>\n\n\n\n<p>Son entr\u00e9e \u00e0 J\u00e9rusalem sur un \u00e2ne (Matthieu&nbsp;21) est une parodie des entr\u00e9es triomphales imp\u00e9riales&nbsp;: une subversion symbolique du pouvoir militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en tant que \u00ab&nbsp;pr\u00e9tendu roi&nbsp;\u00bb qu\u2019il sera ex\u00e9cut\u00e9 selon le droit romain de la maiestas (crime de l\u00e8se-majest\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5. Un message r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 puis \u00e9dulcor\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Rapidement, l\u2019institution chr\u00e9tienne a domestiqu\u00e9 ce message subversif. J\u00e9sus a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en garant de l\u2019ordre moral, en figure de soumission, en caution du pouvoir eccl\u00e9sial et imp\u00e9rial (Constantin, empire chr\u00e9tien, monarchies de droit divin). On a exalt\u00e9 son ob\u00e9issance plut\u00f4t que sa contestation des pouvoirs. La croix est devenue instrument de r\u00e9signation plut\u00f4t que symbole d\u2019un refus radical de toute domination.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>6. La th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration&nbsp;: une tentative de restitution<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, n\u00e9e en Am\u00e9rique latine, est l\u2019une des rares courants \u00e0 avoir repris cette dimension r\u00e9volutionnaire. Gustavo Guti\u00e9rrez, Jon Sobrino, Leonardo Boff et d\u2019autres ont rappel\u00e9 que J\u00e9sus est du c\u00f4t\u00e9 des pauvres, contre les syst\u00e8mes oppressifs, et que son message n\u2019est pas seulement spirituel mais lib\u00e9rateur dans l\u2019histoire. Le \u00ab&nbsp;Royaume de Dieu&nbsp;\u00bb n\u2019est pas un ailleurs c\u00e9leste mais une alternative terrestre \u00e0 l\u2019ordre oppresseur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus n\u2019est pas le fondateur d\u2019une religion de consolation, mais l\u2019initiateur d\u2019un mouvement de contestation de toute forme de domination, religieuse, sociale, \u00e9conomique ou politique. Son message n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 : il a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9, aseptis\u00e9, neutralis\u00e9. Pourtant, \u00e0 chaque \u00e9poque de crise, il revient comme une force de lib\u00e9ration. Non pas pour maintenir l\u2019ordre \u00e9tabli, mais pour ouvrir une br\u00e8che dans l\u2019injustice du monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ii. La d\u00e9figuration progressive du message de j\u00e9sus&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9cennies suivant la mort de J\u00e9sus, son message commence \u00e0 se transformer sous la pression des enjeux communautaires, doctrinaux et politiques. Ce qui, au d\u00e9part, relevait d\u2019un mouvement de fraternit\u00e9 \u00e9galitaire, contestataire et ouvert aux exclus, \u00e9volue progressivement vers une institution hi\u00e9rarchis\u00e9e, soucieuse de stabilit\u00e9, de coh\u00e9rence doctrinale et de reconnaissance sociale. Ainsi, le message incandescent d\u2019un proph\u00e8te qui annon\u00e7ait un \u00ab&nbsp;Royaume&nbsp;\u00bb de renversement des puissances se voit peu \u00e0 peu encadr\u00e9, reformul\u00e9 puis, dans certains cas, neutralis\u00e9 pour servir de fondement \u00e0 un ordre sacralis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. De la fraternit\u00e9 \u00e9galitaire \u00e0 la structuration hi\u00e9rarchique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus avait fond\u00e9 une communaut\u00e9 itin\u00e9rante, sans hi\u00e9rarchie formelle, o\u00f9 les premiers disciples \u00e9taient appel\u00e9s \u00e0 se consid\u00e9rer comme \u00ab&nbsp;serviteurs&nbsp;\u00bb (Marc&nbsp;10,43-44). Pourtant, d\u00e8s l\u2019apr\u00e8s-P\u00e2ques, des structures de direction apparaissent&nbsp;: ap\u00f4tres, presbytres, \u00e9v\u00eaques (\u00e9piskopoi). Cette organisation r\u00e9pond \u00e0 un besoin de coh\u00e9sion, mais elle introduit d\u00e9j\u00e0 une distinction entre dirigeants et dirig\u00e9s, entre d\u00e9tenteurs de l\u2019autorit\u00e9 et simples croyants. Une \u00ab&nbsp;\u00e9conomie du pouvoir&nbsp;\u00bb s\u2019installe progressivement, l\u00e0 o\u00f9 J\u00e9sus avait proclam\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;N\u2019appelez personne sur la terre votre p\u00e8re, car vous n\u2019avez qu\u2019un seul P\u00e8re&nbsp;\u00bb (Matthieu&nbsp;23,9). Le glissement d\u2019un lien direct au message vers une m\u00e9diation institutionnelle pr\u00e9pare une possible confiscation du sens originel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. L\u2019alliance constantinienne&nbsp;: du crucifi\u00e9 \u00e0 l\u2019embl\u00e8me imp\u00e9rial<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le tournant majeur survient au IV\u1d49&nbsp;si\u00e8cle avec l\u2019alliance entre l\u2019\u00c9glise et l\u2019Empire romain sous Constantin. Celui qui fut ex\u00e9cut\u00e9 comme subversif au nom du crimen maiestatis devient d\u00e9sormais symbole de l\u00e9gitimation de l\u2019ordre imp\u00e9rial. La croix, instrument d\u2019oppression, est transform\u00e9e en \u00e9tendard du pouvoir. Le christianisme cesse d\u2019\u00eatre une minorit\u00e9 proph\u00e9tique pour devenir une religion d\u2019\u00c9tat. Le message du J\u00e9sus pauvre et contestataire est d\u00e9sormais encadr\u00e9, contr\u00f4l\u00e9, instrumentalis\u00e9. La foi se confond avec l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 l\u2019Empire et l\u2019all\u00e9geance aux institutions eccl\u00e9siales.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. De la lib\u00e9ration des consciences \u00e0 la morale de contr\u00f4le<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le message de J\u00e9sus lib\u00e9rait des culpabilit\u00e9s impos\u00e9es&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tes p\u00e9ch\u00e9s sont pardonn\u00e9s&nbsp;\u00bb (Marc&nbsp;2,5) \u00e9tait une parole de d\u00e9livrance. Avec la mont\u00e9e d\u2019une discipline eccl\u00e9siale stricte, on passe progressivement \u00e0 une religion centr\u00e9e sur le p\u00e9ch\u00e9, la faute, la punition et la soumission. Les clercs deviennent gardiens d\u2019un ordre moral qui r\u00e9gule les corps, les d\u00e9sirs, les comportements. Les sacrements, notamment la confession, deviennent des instruments de contr\u00f4le des consciences. L\u2019\u00c9glise se constitue en m\u00e9diatrice indispensable entre l\u2019homme et Dieu, privatisant ainsi la gr\u00e2ce sous sa juridiction.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. De l\u2019\u00c9vangile des pauvres \u00e0 la religion des puissants<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Alors que le message originel concernait d\u2019abord les pauvres, les exclus, les opprim\u00e9s, l\u2019\u00c9glise s\u2019installe souvent du c\u00f4t\u00e9 des puissants, b\u00e9n\u00e9ficiant de privil\u00e8ges, entrant dans les logiques de domination \u00e9conomique et sociale. Le cri de J\u00e9sus contre l\u2019Argent devenu idole (\u00ab&nbsp;Vous ne pouvez servir \u00e0 la fois Dieu et Mammon&nbsp;\u00bb, Matthieu&nbsp;6,24) dispara\u00eet derri\u00e8re des justifications th\u00e9ologiques de l\u2019ordre social&nbsp;: les riches sont pr\u00e9sent\u00e9s comme \u00ab&nbsp;bienfaiteurs&nbsp;\u00bb, la pauvret\u00e9 devient vertu priv\u00e9e plut\u00f4t que condition d\u2019injustice \u00e0 transformer. La subversion sociale des B\u00e9atitudes est \u00ab&nbsp;spiritualis\u00e9e&nbsp;\u00bb pour devenir un appel \u00e0 supporter les souffrances en attendant le \u00ab&nbsp;Royaume c\u00e9leste&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Synth\u00e8se de la section II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, l\u2019histoire du christianisme peut \u00eatre lue comme un passage progressif de l\u2019annonce d\u2019un renversement radical de l\u2019ordre \u00e9tabli \u00e0 l\u2019installation d\u2019un pouvoir religieux gardien de l\u2019ordre. En se structurant, l\u2019\u00c9glise a certes pr\u00e9serv\u00e9 la m\u00e9moire de J\u00e9sus, mais elle a aussi reconfigur\u00e9 son message pour l\u2019ajuster aux n\u00e9cessit\u00e9s de la coh\u00e9sion interne et de l\u2019alliance avec les puissants. C\u2019est dans cette tension que se joue la fid\u00e9lit\u00e9 ou la trahison du message originel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Iii. Th\u00e9ologie de l\u00e9gitimation et strat\u00e9gies d\u2019\u00e9dulcoration&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La transformation progressive du message de J\u00e9sus d\u00e9crite pr\u00e9c\u00e9demment n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un simple glissement historique ; elle a \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9e, soutenue, et parfois justifi\u00e9e par des constructions th\u00e9ologiques visant \u00e0 rendre acceptable, voire n\u00e9cessaire, cette \u00e9volution. \u00c0 mesure que le christianisme s\u2019institutionnalise, il \u00e9labore un discours qui encadre la foi, red\u00e9finit le sens du \u00ab&nbsp;Royaume&nbsp;\u00bb, valorise l\u2019ob\u00e9issance et sacralise l\u2019autorit\u00e9 eccl\u00e9siale, au prix d\u2019un affaiblissement de la radicalit\u00e9 originelle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. Spiritualisation du Royaume&nbsp;: du renversement historique \u00e0 l\u2019attente c\u00e9leste<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus annon\u00e7ait un Royaume de Dieu en train d\u2019advvenir dans l\u2019histoire, comme une rupture avec l\u2019ordre injuste. Mais tr\u00e8s t\u00f4t, ce Royaume est d\u00e9plac\u00e9 vers une dimension essentiellement c\u00e9leste, future et priv\u00e9e. Au lieu d\u2019\u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 sociale \u00e0 construire hic et nunc, il devient une promesse d\u2019au-del\u00e0. Ce d\u00e9placement permet de neutraliser la charge r\u00e9volutionnaire du message&nbsp;: il ne s\u2019agit plus de transformer les structures d\u2019oppression, mais de supporter les injustices en vue d\u2019une r\u00e9compense c\u00e9leste. Le renversement des puissants (Luc&nbsp;1,52) devient une consolation plut\u00f4t qu\u2019un programme concret.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. L\u2019ob\u00e9issance et la soumission comme vertus cardinales<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans les \u00c9vangiles, l\u2019ob\u00e9issance concerne essentiellement la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019appel int\u00e9rieur, \u00e0 la voix de la conscience et \u00e0 un Dieu qui lib\u00e8re. Avec le d\u00e9veloppement doctrinal, l\u2019ob\u00e9issance se d\u00e9place vers l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019institution et \u00e0 ses repr\u00e9sentants. Elle devient un imp\u00e9ratif moral central, au d\u00e9triment de la libert\u00e9 critique. Des textes comme Romains&nbsp;13,1 (\u00ab&nbsp;Que toute personne soit soumise aux autorit\u00e9s&nbsp;\u00bb) sont interpr\u00e9t\u00e9s dans un sens qui l\u00e9gitime l\u2019ordre \u00e9tabli, alors que d\u2019autres paroles de J\u00e9sus (\u00ab&nbsp;Vous n\u2019\u00eates pas les ma\u00eetres, mais les serviteurs&nbsp;\u00bb) sont rel\u00e9gu\u00e9es au second plan. L\u2019\u00c9glise devient garante d\u2019une \u00ab&nbsp;juste soumission&nbsp;\u00bb, parfois pr\u00e9sent\u00e9e comme participation \u00e0 la volont\u00e9 de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Sacralisation des institutions&nbsp;: l\u2019\u00c9glise comme m\u00e9diatrice exclusive<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour J\u00e9sus, la relation \u00e0 Dieu ne passait ni par un temple ni par un clerg\u00e9 r\u00e9serv\u00e9&nbsp;; il brise les fronti\u00e8res religieuses en disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le sabbat est fait pour l\u2019homme&nbsp;\u00bb (Marc&nbsp;2,27). Pourtant, avec l\u2019institutionnalisation, l\u2019\u00c9glise se pr\u00e9sente comme m\u00e9diatrice n\u00e9cessaire entre Dieu et les fid\u00e8les. Elle devient \u00ab&nbsp;Mater et Magistra&nbsp;\u00bb (m\u00e8re et ma\u00eetresse) et rev\u00eat un caract\u00e8re sacr\u00e9 qui \u00e9chappe \u00e0 toute critique. Le pouvoir doctrinal (magist\u00e8re), disciplinaire (p\u00e9nitence) et sacramentel se concentre entre les mains d\u2019une \u00e9lite cl\u00e9ricale. La gr\u00e2ce est administr\u00e9e comme un bien contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019institution. Ainsi, ce qui \u00e9tait donn\u00e9 gratuitement est d\u00e9sormais distribu\u00e9 selon une logique d\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. La lecture dominante de Paul contre la radicalit\u00e9 de J\u00e9sus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ap\u00f4tre Paul, dont les \u00e9crits ont profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9 la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne, a parfois \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 dans un sens qui att\u00e9nue la charge subversive de J\u00e9sus. Certains passages soulignant la gr\u00e2ce et la libert\u00e9 (\u00ab&nbsp;Il n\u2019y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre&nbsp;\u00bb, Galates&nbsp;3,28) sont r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s dans un cadre eccl\u00e9siologique ordonn\u00e9. D\u2019autres textes, comme la recommandation d\u2019ob\u00e9issance aux autorit\u00e9s dans Romains&nbsp;13, ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour cautionner des r\u00e9gimes autoritaires. Ainsi, une lecture s\u00e9lective de Paul a servi \u00e0 consolider une th\u00e9ologie de soumission plut\u00f4t qu\u2019une th\u00e9ologie de lib\u00e9ration. Dans l\u2019histoire, J\u00e9sus est parfois devenu la figure mystique de l\u2019amour, tandis que Paul est mobilis\u00e9 pour structurer l\u2019ordre religieux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bilan de la section III<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers ces processus de spiritualisation, de moralisation, de sacralisation institutionnelle et de r\u00e9interpr\u00e9tation doctrinale, le message de J\u00e9sus est progressivement encadr\u00e9, adouci, domestiqu\u00e9. Le discours th\u00e9ologique sert alors, volontairement ou non, \u00e0 l\u00e9gitimer un christianisme qui n\u2019est plus un ferment de transformation, mais un pilier de stabilit\u00e9 sociale et de contr\u00f4le des consciences.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>IV. R\u00e9sistance interne : les courants proph\u00e9tiques et minoritaires dans l\u2019histoire du christianisme&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire du christianisme n\u2019est pas seulement celle d\u2019une institution qui s\u2019est install\u00e9e dans le pouvoir&nbsp;; elle est aussi travers\u00e9e, de mani\u00e8re souterraine mais persistante, par des voix dissidentes, des figures proph\u00e9tiques, des mouvements marginaux qui ont tent\u00e9 de retrouver le souffle originel de J\u00e9sus. Ces r\u00e9sistances n\u2019ont pas toujours triomph\u00e9, beaucoup ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9es ou absorb\u00e9es, mais elles t\u00e9moignent que la radicalit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement \u00e9touff\u00e9e. Elles constituent une m\u00e9moire alternative, une contre-tradition de la libert\u00e9 face \u00e0 l\u2019institution.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. Les premi\u00e8res communaut\u00e9s charismatiques et les r\u00e9voltes contre la hi\u00e9rarchie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premiers si\u00e8cles, des mouvements insistaient sur la libert\u00e9 de l\u2019Esprit contre la mont\u00e9e d\u2019un clerg\u00e9 structur\u00e9. Les montanistes, par exemple, pr\u00f4naient une inspiration directe de l\u2019Esprit Saint, sans m\u00e9diation eccl\u00e9siale rigide. Leur insistance sur une communaut\u00e9 proph\u00e9tique, guid\u00e9e par la Parole vivante, s\u2019opposait \u00e0 une \u00c9glise en train de s\u2019institutionnaliser. M\u00eame si ces courants furent condamn\u00e9s, ils montrent que la tension entre charisme et structure est ancienne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. Les mouvements \u00e9vang\u00e9liques m\u00e9di\u00e9vaux&nbsp;: une aspiration \u00e0 la simplicit\u00e9 radicale de J\u00e9sus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au Moyen \u00c2ge, les Vaudois, les B\u00e9guines, les Fr\u00e8res du Libre-Esprit, puis les anabaptistes et autres r\u00e9formateurs radicaux ont d\u00e9nonc\u00e9 le luxe du clerg\u00e9, le pouvoir f\u00e9odal de l\u2019\u00c9glise et son \u00e9loignement des pauvres. Ils cherchaient \u00e0 retrouver la pauvret\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique et la fraternit\u00e9 originelle. Saint Fran\u00e7ois et le franciscanisme primitif portait lui aussi ce r\u00eave d\u2019une \u00c9glise sans pouvoir, au service des \u00ab&nbsp;plus petits&nbsp;\u00bb. Mais il fut en partie normalis\u00e9 et int\u00e9gr\u00e9 dans la structure eccl\u00e9siale au prix d\u2019une att\u00e9nuation de sa radicalit\u00e9 sociale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Voix critiques modernes&nbsp;: J\u00e9sus contre la chr\u00e9tient\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque moderne, certaines figures individuelles ont d\u00e9nonc\u00e9 la trahison institutionnelle de l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022&nbsp;<strong>Kierkegaard<\/strong>&nbsp;oppose la \u00ab&nbsp;chr\u00e9tient\u00e9&nbsp;\u00bb (institution sociale confortable) au v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;devenir chr\u00e9tien&nbsp;\u00bb, qui implique un risque existentiel face au Christ.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022&nbsp;<strong>Tolsto\u00ef&nbsp;<\/strong>voit en J\u00e9sus un ma\u00eetre de non-violence, trahi par une \u00c9glise complice des pouvoirs militaires et nationalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022&nbsp;<strong>Dietrich Bonhoeffer,&nbsp;<\/strong>face au nazisme, d\u00e9nonce un christianisme devenu \u00ab&nbsp;bon march\u00e9&nbsp;\u00bb parce qu\u2019il a oubli\u00e9 la radicalit\u00e9 de suivre un Christ pers\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022&nbsp;<strong>Paul Tillich&nbsp;<\/strong>critique les \u00ab&nbsp;idoles religieuses&nbsp;\u00bb et appelle \u00e0 un christianisme existentiel lib\u00e9r\u00e9 du sacr\u00e9 institutionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022&nbsp;<strong>Don Helder Camara<\/strong>&nbsp;fermement engag\u00e9 en faveur des plus pauvres ce qui lui a valu bien des critiques de la part de la bourgeoisie br\u00e9silienne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022<strong>&nbsp;Jacques Pohier&nbsp;<\/strong>d\u00e9construit la figure d\u2019un \u00ab&nbsp;P\u00e8re tout-puissant&nbsp;\u00bb justifiant les syst\u00e8mes oppressifs et appelle \u00e0 une foi adulte lib\u00e9r\u00e9e de la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Et tant d\u2019autres\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tous redonnent \u00e0 J\u00e9sus un visage non-compatible avec l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. Psychanalyse et critique de la religion comme d\u00e9sali\u00e9nation&nbsp;: Stein, Freud et la t\u00e2che contemporaine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la psychanalyse, Freud, dans L\u2019Avenir d\u2019une illusion, d\u00e9masque la religion comme construction protectrice face \u00e0 l\u2019angoisse. Mais certains penseurs comme Conrad Stein relisent la figure de J\u00e9sus comme point de rupture avec la projection infantile d\u2019un P\u00e8re immortel. J\u00e9sus, dans sa finitude assum\u00e9e, briserait le fantasme d\u2019un ordre divin s\u00e9curisant pour ouvrir \u00e0 une libert\u00e9 tragique. Cette interpr\u00e9tation rejoint la critique d\u2019une \u00c9glise qui promet la s\u00e9curit\u00e9 au lieu de provoquer la libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bilan de la section IV<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, tout au long de l\u2019histoire, une contre-histoire chr\u00e9tienne a tent\u00e9 de redonner voix \u00e0 J\u00e9sus contre l\u2019\u00c9glise. Ces courants dissidents, mystiques, r\u00e9volutionnaires ou th\u00e9ologiques n\u2019ont pas toujours form\u00e9 une doctrine unifi\u00e9e, mais ils partagent une m\u00eame intuition&nbsp;: l\u2019\u00c9vangile rel\u00e8ve bien plus de la contestation de l\u2019ordre \u00e9tabli que de sa b\u00e9n\u00e9diction. Ils rappellent que l\u2019\u00c9glise n\u2019a pas enti\u00e8rement r\u00e9ussi \u00e0 faire taire la voix subversive de celui qu\u2019elle pr\u00e9tend suivre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>V. La th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration&nbsp;: une tentative moderne de restitution du message subversif de J\u00e9sus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au XX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, dans le contexte de l\u2019Am\u00e9rique latine marqu\u00e9e par les dictatures, la pauvret\u00e9 massive et les in\u00e9galit\u00e9s structurelles, un courant th\u00e9ologique in\u00e9dit s\u2019est lev\u00e9 pour relire l\u2019\u00c9vangile \u00e0 partir de la r\u00e9alit\u00e9 des opprim\u00e9s. Ce mouvement \u2014&nbsp;la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration&nbsp;\u2014 ne se contente pas d\u2019interpr\u00e9ter la foi \u00e0 la lumi\u00e8re de la mis\u00e8re&nbsp;; il affirme que Dieu prend parti pour les pauvres face aux syst\u00e8mes oppressifs. Il s\u2019agit d\u2019une tentative explicite de restaurer la dimension historique, sociale, politique et r\u00e9volutionnaire du message de J\u00e9sus, longtemps \u00e9touff\u00e9e par un christianisme spiritualis\u00e9 et conservateur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. Lire l\u2019\u00c9vangile \u00ab \u00e0 partir des pauvres \u00bb : un renversement herm\u00e9neutique<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gustavo Guti\u00e9rrez, dans Th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration (1971), affirme que la question n\u2019est plus&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment sauver des \u00e2mes&nbsp;?&nbsp;\u00bb, mais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment lib\u00e9rer les pauvres de structures qui les \u00e9crasent&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il ne s\u2019agit pas d\u2019ajouter une dimension sociale \u00e0 l\u2019\u00c9vangile, mais de reconna\u00eetre que J\u00e9sus a v\u00e9cu, annonc\u00e9 et incarn\u00e9 un Royaume o\u00f9 les affam\u00e9s sont rassasi\u00e9s et les puissants renvers\u00e9s (Luc&nbsp;1,52). Ce changement de point de vue place l\u2019oppression \u00e9conomique et politique au c\u0153ur de la foi chr\u00e9tienne et relie explicitement salut et justice.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. Un Christ du c\u00f4t\u00e9 des opprim\u00e9s&nbsp;: Sobrino et la christologie de la croix historique<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jon Sobrino d\u00e9veloppe une christologie centr\u00e9e sur \u00ab&nbsp;le J\u00e9sus de l\u2019histoire&nbsp;\u00bb et non sur un Christ triomphant. Pour lui, J\u00e9sus n\u2019est pas mort pour satisfaire \u00e0 une exigence divine abstraite, mais parce qu\u2019il d\u00e9rangeait les pouvoirs politiques et religieux. La croix devient d\u00e8s lors le symbole d\u2019un conflit historique entre la logique du Royaume et celle de la domination imp\u00e9riale. R\u00e9surrection signifie alors que l\u2019histoire des opprim\u00e9s n\u2019est pas condamn\u00e9e au silence et que la justice de Dieu brise les verdicts des Empires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Une praxis contre l\u2019injustice : lib\u00e9ration comme action collective<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Leonardo Boff, entre autres, insiste sur le fait que la foi ne peut \u00eatre authentique si elle ne se traduit pas dans une praxis de transformation sociale. La pri\u00e8re sans action est vaine&nbsp;; l\u2019amour du prochain exige une lutte contre les structures de mort. On ne peut suivre J\u00e9sus sans s\u2019engager dans des mouvements de lib\u00e9ration concr\u00e8te (\u00ab&nbsp;Foi et politique vont ensemble&nbsp;\u00bb, diront certains). Inspir\u00e9e parfois de Marx, cette th\u00e9ologie ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire&nbsp;: elle affirme que le p\u00e9ch\u00e9 n\u2019est pas seulement moral, mais aussi structurel (exploitation, domination, exclusion).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. R\u00e9ception institutionnelle : suspicion, condamnations, marginalisation<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cette th\u00e9ologie engag\u00e9e, le Vatican \u2014&nbsp;notamment sous Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger (futur Beno\u00eet&nbsp;XVI)&nbsp;\u2014 exprime une forte m\u00e9fiance. Plusieurs th\u00e9ologiens sont r\u00e9duits au silence, sanctionn\u00e9s ou soumis \u00e0 des proc\u00e9dures doctrinales. L\u2019\u00c9glise institutionnelle craint une politisation du message et une d\u00e9rive marxiste. Paradoxalement, cette r\u00e9action montre \u00e0 quel point la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration touche un point n\u00e9vralgique : elle ravive un J\u00e9sus dangereux pour les pouvoirs.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bilan de la section V<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration constitue l\u2019une des tentatives les plus franches de restituer la dimension r\u00e9volutionnaire de J\u00e9sus dans l\u2019histoire contemporaine. Elle relie l\u2019\u00c9vangile \u00e0 la d\u00e9mocratie, \u00e0 la justice sociale et aux droits humains. En affirmant que \u00ab&nbsp;Dieu a une pr\u00e9f\u00e9rence pour les pauvres&nbsp;\u00bb, elle retrouve le geste initial de J\u00e9sus marchant avec les exclus. Mais elle r\u00e9v\u00e8le aussi combien l\u2019institution eccl\u00e9siale demeure ambivalente : parfois inspir\u00e9e par ce souffle proph\u00e9tique, souvent tent\u00e9e de l\u2019\u00e9touffer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vi. Relire aujourd\u2019hui J\u00e9sus comme force de lib\u00e9ration : vers une foi adulte, critique et \u00e9mancipatrice&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir identifi\u00e9 la radicalit\u00e9 de J\u00e9sus (Section&nbsp;I), la mani\u00e8re dont elle a \u00e9t\u00e9 progressivement neutralis\u00e9e (Sections&nbsp;II et III), et les voix qui ont tent\u00e9 de la r\u00e9activer (Sections&nbsp;IV et V), se pose aujourd\u2019hui une question cruciale&nbsp;: que faire de ce message dans un monde s\u00e9cularis\u00e9, travers\u00e9 par les crises sociales, \u00e9cologiques, politiques et symboliques&nbsp;? Est-il possible de relire J\u00e9sus non comme fondateur d\u2019un syst\u00e8me religieux, mais comme figure de lib\u00e9ration humaine \u2014 \u00e9mancipatrice face \u00e0 toutes les formes contemporaines d\u2019ali\u00e9nation&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1. J\u00e9sus comme r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une humanit\u00e9 possible&nbsp;: la libert\u00e9 contre la peur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans un monde marqu\u00e9 par l\u2019angoisse identitaire, la haine de l\u2019autre, le repli communautaire et l\u2019idol\u00e2trie s\u00e9curitaire, J\u00e9sus peut \u00eatre relu comme celui qui refuse la peur comme moteur du lien social. Il ne b\u00e2tit pas une communaut\u00e9 sur l\u2019exclusion mais sur la fraternit\u00e9 (\u00ab&nbsp;Vous \u00eates tous fr\u00e8res&nbsp;\u00bb, Matthieu&nbsp;23,8). Il montre qu\u2019exister, c\u2019est vivre sans se soumettre aux logiques de domination (politique, religieuse, patriarcale, \u00e9conomique). En ce sens, J\u00e9sus ouvre une anthropologie de la libert\u00e9 face \u00e0 l\u2019angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. \u00ab Royaume de Dieu \u00bb comme alternative sociale et politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une relecture contemporaine refuse de r\u00e9duire le Royaume \u00e0 une esp\u00e9rance c\u00e9leste. Il devient une contre-proposition symbolique et \u00e9thique face aux structures injustes actuelles :<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 face \u00e0 l\u2019individualisme, il propose une communaut\u00e9 de solidarit\u00e9&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 face au n\u00e9olib\u00e9ralisme, il propose le partage&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 face \u00e0 la domination patriarcale, il affirme la dignit\u00e9 \u00e9gale de chacun&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2022 face aux empires modernes (nationalistes, financiers ou technologiques), il appelle \u00e0 une r\u00e9sistance \u00e9thique fond\u00e9e sur la justice et la compassion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Royaume n\u2019est pas un lieu, mais un mode d\u2019\u00eatre au monde qui refuse l\u2019asservissement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. Une spiritualit\u00e9 de la d\u00e9culpabilisation et de la d\u00e9sali\u00e9nation<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019\u00c9vangile, J\u00e9sus lib\u00e8re de la culpabilit\u00e9 paralysante (\u00ab&nbsp;Va, ta foi t\u2019a sauv\u00e9&nbsp;\u00bb) et non de la responsabilit\u00e9. Sa parole n\u2019\u00e9crase pas, elle rel\u00e8ve. Aujourd\u2019hui, nombre d\u2019\u00eatres humains vivent \u00e9cras\u00e9s par la honte sociale, les injonctions de performance, l\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019\u00e9chec. Une lecture contemporaine du message de J\u00e9sus peut \u00eatre une spiritualit\u00e9 de la dignit\u00e9 retrouv\u00e9e&nbsp;: se d\u00e9couvrir sujet et non objet des syst\u00e8mes de domination, devenir acteur de sa propre histoire. Cela rejoint les approches psychanalytiques qui voient en J\u00e9sus une figure de travers\u00e9e du fantasme d\u2019un P\u00e8re tout-puissant vers une fraternit\u00e9 risqu\u00e9e, mais libre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. Suivre J\u00e9sus, non l\u2019imiter servilement&nbsp;: la fid\u00e9lit\u00e9 cr\u00e9atrice<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Entre imitation servile et rejet, il existe une voie&nbsp;: \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 l\u2019esprit plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la lettre. J\u00e9sus lui-m\u00eame s\u2019est oppos\u00e9 au l\u00e9galisme, refusant de rigidifier la loi au d\u00e9triment de la vie (Marc&nbsp;2,27). Suivre J\u00e9sus aujourd\u2019hui ne signifie pas copier ses actes hors contexte, mais prolonger sa dynamique de rupture proph\u00e9tique dans les combats contemporains&nbsp;: justice sociale, droits humains, \u00e9galit\u00e9 des genres, \u00e9cologie int\u00e9grale, accueil des migrants, lutte contre toutes les humiliations syst\u00e9miques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bilan de la section VI<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi relu, J\u00e9sus devient une figure critique qui d\u00e9nonce toutes les formes modernes d\u2019idol\u00e2trie&nbsp;: l\u2019argent, le pouvoir, l\u2019identit\u00e9 ferm\u00e9e, la religion comme assurance. Il appelle \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la fatalit\u00e9, \u00e0 renverser les fausses transcendances, \u00e0 faire \u00e9merger un espace d\u2019humanit\u00e9 plus juste. Cette foi-l\u00e0 ne soumet pas l\u2019homme&nbsp;: elle l\u2019ouvre \u00e0 la libert\u00e9, \u00e0 la responsabilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance active.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9sus, une parole lib\u00e9ratrice face aux syst\u00e8mes de domination<\/p>\n\n\n\n<p>Le parcours que nous avons suivi met en lumi\u00e8re une tension fondamentale&nbsp;: celle qui existe entre le message subversif de J\u00e9sus et l\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise qui l\u2019a souvent neutralis\u00e9. J\u00e9sus se tient du c\u00f4t\u00e9 de la libert\u00e9 et des pauvres, d\u00e9nonce l\u2019alliance du pouvoir et du sacr\u00e9, renverse les hi\u00e9rarchies \u00e9tablies, inqui\u00e8te les autorit\u00e9s religieuses et politiques \u2014 et c\u2019est pour cela qu\u2019il est ex\u00e9cut\u00e9 au nom de l\u2019ordre imp\u00e9rial. Son discours n\u2019est pas celui d\u2019une morale de soumission, mais celui d\u2019une lib\u00e9ration spirituelle, sociale, psychique et politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, au fil du temps, ce message a \u00e9t\u00e9 progressivement domestiqu\u00e9&nbsp;: le Royaume a \u00e9t\u00e9 spiritualis\u00e9, l\u2019ob\u00e9issance sacralis\u00e9e, l\u2019institution d\u00e9clar\u00e9e m\u00e9diatrice exclusive du salut, la foi transform\u00e9e en syst\u00e8me de contr\u00f4le des consciences. La croix du dissident est devenue l\u2019embl\u00e8me d\u2019un empire. Le Christ contestataire a \u00e9t\u00e9 recouvert par le Christ gestionnaire de l\u2019ordre. C\u2019est en ce sens que l\u2019on peut dire que l\u2019\u00c9glise a, en grande partie, trahi J\u00e9sus \u2014 non par malveillance toujours consciente, mais en transformant une parole vivante en dogme s\u00e9curisant, une \u00e9thique de lib\u00e9ration en structure de pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, cette trahison n\u2019est pas l\u2019unique histoire du christianisme. Des voix dissidentes, charismatiques, mystiques, proph\u00e9tiques, th\u00e9ologiques et psychanalytiques ont sans cesse tent\u00e9 de retrouver la radicalit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile. La th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, en particulier, a r\u00e9affirm\u00e9 que J\u00e9sus n\u2019est pas un consolateur des faibles mais un alli\u00e9 des opprim\u00e9s, non le garant de l\u2019ordre mais l\u2019annonceur d\u2019un monde autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, relire J\u00e9sus dans un monde confront\u00e9 aux injustices \u00e9conomiques, aux populismes identitaires, aux violences patriarcales, \u00e0 la crise \u00e9cologique et \u00e0 la souffrance psychique, revient \u00e0 entendre \u00e0 nouveau son appel : non pas \u00e0 croire par peur, mais \u00e0 r\u00e9sister par amour&nbsp;; non pas \u00e0 se soumettre, mais \u00e0 relever les humili\u00e9s&nbsp;; non pas \u00e0 pr\u00e9server l\u2019ordre \u00e9tabli, mais \u00e0 inventer une fraternit\u00e9 ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas l\u2019\u00c9glise institutionnelle qui sauvera l\u2019\u00c9vangile, mais l\u2019\u00c9vangile \u2014&nbsp;dans son souffle originel&nbsp;\u2014 qui peut lib\u00e9rer l\u2019\u00c9glise de ses trahisons r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et l\u2019humanit\u00e9 de ses ali\u00e9nations.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I. J\u00e9sus, une figure subversive confisqu\u00e9e par les institutions eccl\u00e9siales&nbsp; On a souvent r\u00e9duit J\u00e9sus \u00e0 une ic\u00f4ne de douceur inoffensive, un \u00ab&nbsp;bon berger&nbsp;\u00bb d\u00e9politis\u00e9 qui pr\u00eacherait la soumission et la r\u00e9signation. 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