{"id":1333,"date":"2025-04-20T16:44:15","date_gmt":"2025-04-20T15:44:15","guid":{"rendered":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/?p=1333"},"modified":"2025-04-20T16:48:01","modified_gmt":"2025-04-20T15:48:01","slug":"jacques-pohier-psychanalyse-foi-et-philosophie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/jacques-pohier-psychanalyse-foi-et-philosophie\/","title":{"rendered":"Jacques Pohier, Psychanalyse, foi et philosophie\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>voir aussi <a href=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/le-chretien-le-plaisir-et-la-sexualite\/\">Le chr\u00e9tien, le plaisir et la sexualit\u00e9<\/a><br><\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 du chapitre I \u2013 \u00ab<\/strong><strong>\u202f<\/strong><strong>Psychanalyse, foi et philosophie<\/strong><strong>\u202f<\/strong><strong>\u00bb (Jacques Pohier, Au nom du P\u00e8re, 1972, pp. 17-62)<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Apports de la psychanalyse freudienne \u00e0 la compr\u00e9hension de la foi chr\u00e9tienne<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sigmund Freud fournit un cadre critique pour comprendre la religion en g\u00e9n\u00e9ral et la foi chr\u00e9tienne en particulier. Dans ses \u00e9crits (de&nbsp;Totem et tabou&nbsp;\u00e0&nbsp;L\u2019avenir d\u2019une illusion), Freud pr\u00e9sente la religion comme une&nbsp;\u00ab\u202fn\u00e9vrose obsessionnelle universelle\u202f\u00bb&nbsp;de l\u2019humanit\u00e9. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il explique le sentiment religieux par le&nbsp;complexe d\u2019\u0152dipe&nbsp;: le&nbsp;<strong>besoin infantile d\u2019un p\u00e8re protecteur tout-puissant et la culpabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de ce p\u00e8re engendreraient les croyances religieuses.&nbsp;<\/strong>Le christianisme, centr\u00e9 sur la figure d\u2019un Dieu-P\u00e8re aimant et tout-puissant, semble particuli\u00e8rement vis\u00e9 par cette analyse freudienne. En effet, l\u2019affirmation de la paternit\u00e9 divine&nbsp;est essentielle dans la foi chr\u00e9tienne, ce qui la rend vuln\u00e9rable aux th\u00e8ses freudiennes qui y voient l\u2019accomplissement de d\u00e9sirs infantiles refoul\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier, dans ce premier chapitre, prend acte de ces apports de la psychanalyse freudienne.&nbsp;<strong>Il reconna\u00eet que la foi chr\u00e9tienne pr\u00e9sente&nbsp;<\/strong><strong>une structure \u0153dipienne<\/strong><strong>&nbsp;: il y a bien une analogie entre la relation du croyant \u00e0 Dieu le P\u00e8re et la relation de l\u2019enfant \u00e0 son p\u00e8re selon Freud.&nbsp;<\/strong>Cette lucidit\u00e9 psychologique permet de mieux comprendre certaines attitudes des croyants \u2013 par exemple la&nbsp;<strong>d\u00e9pendance affective envers Dieu, la crainte m\u00eal\u00e9e d\u2019amour du P\u00e8re divin, ou encore la culpabilit\u00e9 face au p\u00e9ch\u00e9 pouvant \u00e9voquer la culpabilit\u00e9 \u0153dipienne.<\/strong>&nbsp;Pohier mobilise aussi l\u2019intuition freudienne pour \u00e9clairer des notions th\u00e9ologiques&nbsp;: la notion de&nbsp;loi morale&nbsp;et d\u2019interdit divin rappelle le r\u00f4le du p\u00e8re comme repr\u00e9sentant de la loi (le&nbsp;surmoi), tandis que l\u2019esp\u00e9rance du pardon divin r\u00e9pond au d\u00e9sir de r\u00e9conciliation avec le p\u00e8re. En ce sens, la psychanalyse met en lumi\u00e8re la&nbsp;fonction paternelle&nbsp;dans la foi \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le r\u00f4le structurant que joue l\u2019image du P\u00e8re (divin) dans la psych\u00e9 du croyant. Pohier souligne ainsi que Freud fournit des&nbsp;outils herm\u00e9neutiques&nbsp;utiles pour d\u00e9crypter le langage et les symboles de la foi chr\u00e9tienne. Par exemple, il renvoie aux analyses freudiennes du mythe (tel que celui du meurtre du p\u00e8re primal dans&nbsp;Totem et tabou) pour mieux comprendre la&nbsp;<strong>symbolique biblique autour de la faute, du sacrifice et du pardon.&nbsp;<\/strong>Ces \u00e9clairages psychanalytiques enrichissent la compr\u00e9hension de la foi en d\u00e9voilant son&nbsp;ancrage dans l\u2019inconscienthumain.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, Pohier ne se contente pas d\u2019approuver Freud&nbsp;: il&nbsp;critique et nuance&nbsp;la th\u00e8se freudienne de la religion comme pure illusion n\u00e9vrotique. Certes, la foi chr\u00e9tienne peut \u00eatre expliqu\u00e9e en partie par le complexe paternel, mais&nbsp;<strong>pour Pohier cela ne signifie pas qu\u2019elle soit&nbsp;<\/strong><strong>n\u00e9vrose pathologique ou illusion sans valeur<\/strong><strong>.<\/strong>&nbsp;Il note que Freud lui-m\u00eame, en qualifiant la religion de n\u00e9vrose, fait une&nbsp;<strong>analogie plus qu\u2019une d\u00e9finition rigoureuse.&nbsp;<\/strong>Pohier estime que la&nbsp;\u00ab&nbsp;solidarit\u00e9&nbsp;\u00bb de la foi avec le complexe paternel&nbsp;n\u2019implique pas que la foi soit fausse ou vaine. Au contraire, en int\u00e9grant les donn\u00e9es de la psychanalyse, on peut donner un&nbsp;sens positif&nbsp;\u00e0 la foi en Dieu le P\u00e8re. Autrement dit, reconna\u00eetre l\u2019aspect psychologique (\u0153dipien) de la foi permet de&nbsp;<strong>purifier<\/strong>&nbsp;<strong>celle-ci de ses aspects infantilisants tout en conservant son&nbsp;<\/strong><strong>noyau<\/strong><strong>&nbsp;spirituel.&nbsp;<\/strong>Ainsi, l\u2019apport majeur de Freud selon Pohier est paradoxalement de permettre une&nbsp;<strong>foi&nbsp;<\/strong><strong>plus adulte<\/strong><strong>&nbsp;et consciente de ses ressorts int\u00e9rieurs, plut\u00f4t qu\u2019une foi na\u00efve.<\/strong>&nbsp;La psychanalyse offre donc un miroir critique \u00e0 la foi chr\u00e9tienne, l\u2019aidant \u00e0 distinguer ce qui rel\u00e8ve du d\u00e9sir humain (le besoin de P\u00e8re, la peur du ch\u00e2timent) et ce qui pourrait relever d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 transcendante authentique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9flexion philosophique sur la foi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir int\u00e9gr\u00e9 la perspective freudienne, Jacques Pohier engage une r\u00e9flexion philosophique pour red\u00e9finir la foi chr\u00e9tienne d\u2019une mani\u00e8re qui tienne compte de la critique psychanalytique. Un des axes principaux de cette r\u00e9flexion porte sur la&nbsp;nature de Dieu&nbsp;et la fa\u00e7on d\u2019en parler. Pohier insiste sur le statut particulier du discours th\u00e9ologique&nbsp;: m\u00eame s\u2019il utilise des images et des symboles issus de l\u2019exp\u00e9rience humaine (comme l\u2019image du \u00ab&nbsp;P\u00e8re&nbsp;\u00bb), ce&nbsp;<strong>discours vise une r\u00e9alit\u00e9 qui d\u00e9passe les simples fantasmes psychiques.<\/strong>&nbsp;En tant que th\u00e9ologien, Pohier affirme que Dieu doit \u00eatre pens\u00e9 comme une r\u00e9alit\u00e9 distincte des projections de l\u2019inconscient. Autrement dit, Dieu ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un \u00ab\u202fp\u00e8re imaginaire\u202f\u00bb comblant nos manques, m\u00eame si notre mani\u00e8re d\u2019imaginer Dieu est influenc\u00e9e par notre psychologie. Cette position philosophique est essentielle pour \u00e9viter un r\u00e9ductionnisme&nbsp;: Pohier refuse de r\u00e9duire Dieu \u00e0 un produit de la culture ou de la psychologie, sans pour autant nier l\u2019impact de celles-ci sur notre&nbsp;langage th\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il propose ainsi une&nbsp;critique du langage th\u00e9ologique&nbsp;traditionnel, notamment de l\u2019usage litt\u00e9ral des m\u00e9taphores paternelles. La foi utilise n\u00e9cessairement le langage humain (paraboles, m\u00e9taphores, analogies) pour parler du divin. Pohier souligne que dire \u00ab&nbsp;Dieu est P\u00e8re&nbsp;\u00bb rel\u00e8ve d\u2019un&nbsp;<strong>langage analogique qu\u2019il faut interpr\u00e9ter avec discernement, afin de ne pas enfermer Dieu dans nos repr\u00e9sentations limit\u00e9es.&nbsp;<\/strong>Philosophiquement, il s\u2019agit pour lui de repenser la transcendance de Dieu&nbsp;: Dieu n\u2019est pas un objet parmi d\u2019autres (sinon il serait un&nbsp;objet culturel&nbsp;de plus), ni une simple id\u00e9e subjective, mais&nbsp;<strong>l\u2019Autre<\/strong><strong>&nbsp;diff\u00e9rent&nbsp;<\/strong>qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 travers et au-del\u00e0 de nos symboles. Cette d\u00e9marche s\u2019inscrit dans le sillage d\u2019une&nbsp;<strong>th\u00e9ologie herm\u00e9neutique influenc\u00e9e par des philosophes comme Paul Ric\u0153ur.<\/strong>&nbsp;D\u2019ailleurs, Pohier discute les id\u00e9es de Ric\u0153ur (notamment son \u0153uvre&nbsp;<em>De l\u2019interpr\u00e9tation<\/em><em>, essai sur Freud)<\/em>&nbsp;: comme Ric\u0153ur, il estime que la foi peut subsister apr\u00e8s le passage au crible du soup\u00e7on freudien. Tous deux refusent une apolog\u00e9tique simpliste et reconnaissent la&nbsp;<strong>n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une&nbsp;<\/strong><strong>herm\u00e9neutique critique<\/strong><strong>&nbsp;des symboles religieux.&nbsp;<\/strong>Mais Pohier va plus loin dans l\u2019auto-critique en&nbsp;premi\u00e8re personne&nbsp;du discours croyant.&nbsp;<strong>Toutefois, Pohier conteste la position de Ric\u0153ur qui pr\u00e9conise \u00ab&nbsp;le renoncement au p\u00e8re&nbsp;\u00bb en faveur d\u2019une foi purifi\u00e9e de ses illusions. L\u2019important est d\u2019abord de reconna\u00eetre que l\u2019homme n\u2019est pas Dieu et que c\u2019est de fa\u00e7on contingente qu\u2019il existe.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En effet, un aspect crucial de sa r\u00e9flexion philosophique est la prise en compte de la&nbsp;subjectivit\u00e9 du croyant. Pohier parle en \u00ab<strong>&nbsp;<\/strong><strong>th\u00e9ologien analys\u00e9<\/strong>&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en croyant ayant lui-m\u00eame fait l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019analyse psychanalytique. Il adopte ainsi un ton tr\u00e8s personnel et r\u00e9flexif. Son&nbsp;t\u00e9moignage de foi&nbsp;se fait \u00ab<strong>&nbsp;<\/strong><strong>\u00e0 visage d\u00e9couvert<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>\u00bb, sans masquer les remises en question intimes qu\u2019il a travers\u00e9es<\/strong>. Il privil\u00e9gie une parole directe o\u00f9 le sujet parlant s\u2019implique enti\u00e8rement. Comme le note un commentateur, les textes de Pohier t\u00e9moignent d\u2019un credo qui n\u2019est plus une profession de foi de pure convenance,&nbsp;mais l\u2019affirmation d\u2019un \u201c<strong>je<\/strong>\u201d&nbsp;\u2013 par exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne peux plus accepter\u2026&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je crois en\u2026&nbsp;\u00bb. Cette fa\u00e7on de formuler la foi \u00e0 la premi\u00e8re personne montre une philosophie de la foi centr\u00e9e sur la conscience individuelle et la responsabilit\u00e9 du sujet.&nbsp;<strong>Le<\/strong>&nbsp;<strong>croyant n\u2019adh\u00e8re pas \u00e0 des dogmes de mani\u00e8re externe ou automatique, il les reformule et les&nbsp;<\/strong><strong>assume<\/strong><strong>&nbsp;int\u00e9rieurement.&nbsp;<\/strong>Pohier insiste sur l\u2019authenticit\u00e9 subjective&nbsp;de la foi&nbsp;: celle-ci doit int\u00e9grer la totalit\u00e9 de la personne, y compris ses questionnements rationnels et son inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>Philosophiquement, cela soul\u00e8ve la&nbsp;<strong>question de la v\u00e9rit\u00e9 en th\u00e9ologie.<\/strong>&nbsp;Si la foi n\u2019est plus pens\u00e9e comme l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s objectivement certains, comment la justifier&nbsp;? Pohier r\u00e9pond en partie que la v\u00e9rit\u00e9 de la foi est d\u2019un autre ordre \u2013&nbsp;<strong>existentielle et relationnelle plut\u00f4t que factuelle.<\/strong>&nbsp;Il s\u2019agit moins de prouver l\u2019existence de Dieu que de&nbsp;<strong>signifier<\/strong><strong>&nbsp;ce que Dieu repr\u00e9sente pour l\u2019homme.<\/strong>&nbsp;Le langage th\u00e9ologique, d\u00e8s lors, est compris comme un&nbsp;<strong>langage symbolique et analogique qui exprime l\u2019exp\u00e9rience du divin plut\u00f4t qu\u2019il ne le d\u00e9finit.<\/strong>&nbsp;Une telle conception rejoint les r\u00e9flexions philosophiques contemporaines sur le&nbsp;sens plut\u00f4t que la d\u00e9monstration&nbsp;en mati\u00e8re de foi. Pohier montre notamment que les notions chr\u00e9tiennes de salut, de p\u00e9ch\u00e9, de gr\u00e2ce, doivent \u00eatre repens\u00e9es en lien avec l\u2019exp\u00e9rience humaine concr\u00e8te (finitude, d\u00e9sir, culpabilit\u00e9), pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre de pures abstractions ou des fantasmes ali\u00e9nants. En somme, sa r\u00e9flexion philosophique vise \u00e0&nbsp;<strong>r\u00e9concilier la foi avec la raison critique<\/strong><strong>, en \u00e9laborant une th\u00e9ologie qui tienne compte de l\u2019homme r\u00e9el, sujet d\u00e9sirant et souffrant, sans renier la vis\u00e9e transcendante du message chr\u00e9tien.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tensions et synergies entre psychanalyse, foi et philosophie<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier met en \u00e9vidence \u00e0 la fois les&nbsp;tensions&nbsp;et les&nbsp;synergies&nbsp;entre l\u2019approche psychanalytique, la foi religieuse et la r\u00e9flexion philosophique. Du c\u00f4t\u00e9 des tensions, il reconna\u00eet que la psychanalyse freudienne et la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne partent de&nbsp;<strong>positions a priori oppos\u00e9es.<\/strong>&nbsp;La psychanalyse, en r\u00e9v\u00e9lant les m\u00e9canismes inconscients, a tendance \u00e0&nbsp;d\u00e9mystifier&nbsp;la foi, \u00e0 la ramener \u00e0 des besoins psychologiques (besoin d\u2019un p\u00e8re, crainte du ch\u00e2timent, etc.). La foi, de son c\u00f4t\u00e9, pourrait voir dans la psychanalyse&nbsp;<strong>une menace qui&nbsp;<\/strong><strong>r\u00e9duit le divin \u00e0 l\u2019humain<\/strong><strong>,<\/strong>&nbsp;une sorte d\u2019attaque contre la cr\u00e9dibilit\u00e9 du message religieux. Pohier retrace ainsi&nbsp;<strong>le&nbsp;<\/strong><strong>conflit<\/strong><strong>&nbsp;initial : Freud accuse la religion d\u2019\u00eatre illusoire, et la religion peut accuser Freud de manquer le sens spirituel.<\/strong>&nbsp;Il mentionne \u00e9galement la tension entre l\u2019explication&nbsp;scientifique\/sociologique&nbsp;de la religion et son appropriation&nbsp;int\u00e9rieure&nbsp;par le croyant. En effet, face \u00e0 la \u00ab&nbsp;critique des doctrines religieuses inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation scientifique du monde&nbsp;\u00bb, deux attitudes extr\u00eames sont souvent prises&nbsp;: soit r\u00e9fugier la foi dans la&nbsp;<strong>pure int\u00e9riorit\u00e9 subjective<\/strong>&nbsp;(en la soustrayant \u00e0 l\u2019analyse critique du monde), soit au contraire la traiter comme&nbsp;<strong>un&nbsp;<\/strong><strong>objet culturel<\/strong><strong>&nbsp;explicable enti\u00e8rement par des processus humains.<\/strong>&nbsp;Aucune de ces deux voies ne satisfait Pohier, car la premi\u00e8re risque le&nbsp;fid\u00e9isme aveugle&nbsp;et la seconde le&nbsp;r\u00e9ductionnisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Pohier propose donc une voie de&nbsp;dialogue exigeant&nbsp;entre psychanalyse, foi et philosophie, mettant en lumi\u00e8re leurs synergies potentielles. Il montre d\u2019abord que ces disciplines peuvent s\u2019enrichir mutuellement si chacune reste \u00e0 sa place sans empi\u00e9ter abusivement sur le domaine de l\u2019autre. Il met en garde contre les conciliations trop faciles o\u00f9 l\u2019on forcerait un parall\u00e9lisme direct entre discours psychanalytique et discours th\u00e9ologique. Un simple&nbsp;discours d\u2019homologie&nbsp;(qui chercherait des \u00e9quivalences terme \u00e0 terme entre Dieu et le p\u00e8re, le p\u00e9ch\u00e9 et le complexe, etc.) serait trompeur. Pohier d\u00e9nonce en effet les effets de miroir que produit un tel concordisme&nbsp;: on obtient&nbsp;\u00ab<em>&nbsp;<\/em><em>une sorte de face-\u00e0-face entre deux images<\/em>&nbsp;\u00bb<strong>&nbsp;o\u00f9 chaque discours ne fait que refl\u00e9ter et amplifier les d\u00e9formations de l\u2019autre, comme deux miroirs se renvoyant ind\u00e9finiment la m\u00eame image d\u00e9form\u00e9e.<\/strong>&nbsp;Autrement dit, si th\u00e9ologie et psychanalyse cherchent \u00e0 se&nbsp;calquer l\u2019une sur l\u2019autre, elles risquent de perdre leur sp\u00e9cificit\u00e9 et de fausser leur propos. Le d\u00e9fi est donc d\u2019\u00e9viter deux \u00e9cueils&nbsp;: la&nbsp;r\u00e9duction&nbsp;pure et simple de la foi \u00e0 la psychologie (qui annulerait la pr\u00e9tention propre de la foi), et l\u2019\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 absolue&nbsp;entre les domaines (qui emp\u00eacherait tout dialogue).<\/p>\n\n\n\n<p>La synergie devient possible lorsque chacun reconna\u00eet ce qu\u2019il peut apporter \u00e0 l\u2019autre. Pohier insiste que la foi chr\u00e9tienne a tout \u00e0 gagner \u00e0 int\u00e9grer les v\u00e9rit\u00e9s que la psychanalyse met au jour sur la condition humaine. Une&nbsp;foi purifi\u00e9e&nbsp;par la psychanalyse est capable d\u2019identifier et de d\u00e9passer les&nbsp;<strong>formes infantiles de religiosit\u00e9&nbsp;<\/strong>(magie, volontarisme de toute-puissance, moralisme rigide issu du surmoi). Cela aboutit \u00e0 une foi plus libre et plus mature, lib\u00e9r\u00e9e de la n\u00e9vrose. Il rejoint en cela l\u2019intuition de certains th\u00e9ologiens contemporains (tels Paul Ric\u0153ur ou Antoine Vergote) qui voyaient dans Freud non pas un ennemi de la foi, mais un&nbsp;p\u00e9dagogue de la foi adulte. Inversement, la psychanalyse, en dialoguant avec la foi et la philosophie,&nbsp;<strong>peut affiner sa compr\u00e9hension de l\u2019exp\u00e9rience religieuse au lieu de la caricaturer.<\/strong>&nbsp;Pohier montre par exemple que la foi v\u00e9cue authentiquement n\u2019est pas un refus du r\u00e9el ni un pur fantasme de toute-puissance, mais peut au contraire&nbsp;<strong>aider le sujet \u00e0 affronter la r\u00e9alit\u00e9 de sa finitude et de sa culpabilit\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re constructive.<\/strong>&nbsp;Il souligne le r\u00f4le potentiellement&nbsp;lib\u00e9rateur&nbsp;de la paternit\u00e9 divine correctement comprise&nbsp;: loin d\u2019enfermer l\u2019homme dans une d\u00e9pendance n\u00e9vrotique, la relation \u00e0 Dieu P\u00e8re (vue comme relation \u00e0 une&nbsp;<strong>source d\u2019amour inconditionnel<\/strong>) peut permettre une v\u00e9ritable lib\u00e9ration int\u00e9rieure, une&nbsp;<strong>confiance fondamentale<\/strong>&nbsp;qui aide l\u2019individu \u00e0 grandir. D\u2019o\u00f9 le titre provocateur de l\u2019ouvrage&nbsp;<em>Au nom du P\u00e8re<\/em><em>&nbsp;<\/em>\u2013&nbsp;allusion \u00e0 la fois \u00e0 la formule trinitaire chr\u00e9tienne et au concept lacanien de \u00ab&nbsp;Nom-du-P\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2013 sugg\u00e9rant qu\u2019en r\u00e9interpr\u00e9tant le Nom du P\u00e8re, on peut trouver une voie de r\u00e9conciliation entre l\u2019h\u00e9ritage religieux et la lecture psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Concr\u00e8tement, Pohier identifie des domaines o\u00f9 cette&nbsp;synergie psycho-th\u00e9ologique&nbsp;produit une pens\u00e9e f\u00e9conde. L\u2019un de ces domaines est la<strong>&nbsp;morale sexuelle.<\/strong>&nbsp;\u00c0 la lumi\u00e8re de la psychanalyse, il critique le&nbsp;caract\u00e8re extr\u00eame de la morale sexuelle traditionnelle&nbsp;pr\u00f4n\u00e9e par l\u2019\u00c9glise catholique. Il montre que&nbsp;<strong>l\u2019attitude chr\u00e9tienne vis-\u00e0-vis du plaisir et de la sexualit\u00e9 a des causes profondes li\u00e9es \u00e0 la fa\u00e7on dont le christianisme a con\u00e7u le salut et le p\u00e9ch\u00e9 \u2013 souvent en m\u00e9fiance du corps et par angoisse de la transgression,&nbsp;<\/strong>ce qui trahit des ancrages psychologiques (angoisses \u0153dipiennes, besoin de puret\u00e9). En articulant la r\u00e9flexion th\u00e9ologique sur la sexualit\u00e9 avec la compr\u00e9hension psychanalytique des pulsions, Pohier sugg\u00e8re une \u00e9volution de la morale catholique&nbsp;: il appelle \u00e0&nbsp;<strong>d\u00e9nouer les interdits excessifs et \u00e0 valoriser une \u00e9thique sexuelle plus humaine, signe d\u2019une foi d\u00e9complex\u00e9e vis-\u00e0-vis du corps.<\/strong>&nbsp;Cet exemple illustre comment la prise en compte des&nbsp;processus psychiques&nbsp;(d\u00e9sir, culpabilit\u00e9 inconsciente) et des&nbsp;processus sociaux&nbsp;(\u00e9volution du&nbsp;<em>sensus fidei&nbsp;<\/em>ou \u00ab&nbsp;sens des fid\u00e8les&nbsp;\u00bb dans l\u2019\u00c9glise) peut renouveler en profondeur la pens\u00e9e th\u00e9ologique. De m\u00eame, Pohier aborde la doctrine du salut&nbsp;<strong>non comme une magie qui abolirait nos limitations humaines, mais comme une promesse de sens et de libert\u00e9 au sein m\u00eame de notre condition de cr\u00e9ature finie.&nbsp;<\/strong>En cela, il \u00e9vite les fantasmes ali\u00e9nants d\u2019une foi qui nierait la r\u00e9alit\u00e9 (par exemple, l\u2019illusion d\u2019une toute-puissance offerte au croyant). Au contraire, foi et psychanalyse ensemble invitent l\u2019homme \u00e0 se tenir debout dans la r\u00e9alit\u00e9,&nbsp;<strong>d\u00e9livr\u00e9 de l\u2019idole d\u2019un Dieu-p\u00e8re tyrannique<\/strong><strong>, pour d\u00e9couvrir le Dieu vivant qui veut l\u2019\u00e9panouissement de l\u2019homme.<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, le chapitre&nbsp;\u00ab&nbsp;Psychanalyse, foi et philosophie&nbsp;\u00bb&nbsp;de Jacques Pohier propose une approche int\u00e9grative et critique. Pohier y reconna\u00eet la part de l\u2019inconscient et du d\u00e9sir humain dans la foi (gr\u00e2ce \u00e0 Freud), tout en r\u00e9affirmant que Dieu ne se r\u00e9duit pas \u00e0 nos projections int\u00e9rieures. Sa r\u00e9flexion philosophique approfondit le sens de croire \u00e0 l\u2019\u00e8re du soup\u00e7on, en insistant sur la responsabilit\u00e9 du sujet et sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un langage th\u00e9ologique renouvel\u00e9. Malgr\u00e9 les tensions initiales entre psychanalyse et foi, Pohier d\u00e9montre qu\u2019une&nbsp;synergie&nbsp;est possible&nbsp;: la psychanalyse peut aider la foi chr\u00e9tienne \u00e0 m\u00fbrir, et la foi, relue philosophiquement, peut encore pr\u00e9tendre \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 signifiante pour l\u2019homme moderne. Ce travail de conciliation lucide aboutit \u00e0 une vision de la foi chr\u00e9tienne comme&nbsp;autre chose qu\u2019une n\u00e9vrose&nbsp;\u2013 une foi consciente de ses fondements \u0153dipiens sans en \u00eatre prisonni\u00e8re, capable d\u2019assumer le Nom du P\u00e8re sans infantilisme ni r\u00e9volte, mais dans une&nbsp;<strong>relation filiale libre et confiante.&nbsp;<\/strong>Les analyses de Pohier sur la fonction paternelle, la subjectivit\u00e9 croyante et le langage de la th\u00e9ologie constituent ainsi une contribution importante pour penser Dieu d\u2019une mani\u00e8re \u00e0 la fois critique et fid\u00e8le. En affirmant&nbsp;au nom du P\u00e8re,&nbsp;<a>ce<\/a>&nbsp;dialogue entre Freud et la foi, Pohier ouvre une voie originale o\u00f9 psychanalyse, foi et philosophie s\u2019\u00e9clairent mutuellement au service d\u2019une compr\u00e9hension plus profonde du fait croyant.<\/p>\n\n\n\n<p>Sources cit\u00e9es&nbsp;:&nbsp;Jacques Pohier,&nbsp;<em>Au nom du P\u00e8re<\/em><em>&nbsp;<\/em>(Paris, Cerf, 1972)&nbsp;; Sigmund Freud, Totem et tabou (1913),&nbsp;L\u2019avenir d\u2019une illusion&nbsp;(1927), Mo\u00efse et le monoth\u00e9isme (1939) et autres \u00e9crits&nbsp;; Paul Ric\u0153ur,&nbsp;<em>De l\u2019interpr\u00e9tation<\/em>&nbsp;(1965) ; comptes rendus et \u00e9tudes par A. Gounelle (voir ci-dessous)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Recension par Andr\u00e9 Gounelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jacques-Marie Pohier, Au nom du P\u00e8re. Recherches th\u00e9ologiques et psychanalytiques. (\u00ab&nbsp;Cogitatio Fidei&nbsp;\u00bb, 66.) Paris, Cerf, 1972. In 8, 232 p.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Andr\u00e9 Gounelle<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comment la psychanalyse et la th\u00e9ologie peuvent se rencontrer, c\u2019est ce que montrent les essais que regroupe ce livre. Trois d\u2019entre eux (dont l\u2019un est une r\u00e9flexion critique \u00e0 partir de l\u2019ouvrage capital de Ric\u0153ur,&nbsp;<em>De<\/em>&nbsp;<em>l\u2019interpr\u00e9tation<\/em>) sont consacr\u00e9s \u00e0 la notion de paternit\u00e9. Cette notion a ici une importance d\u00e9cisive. Freud explique la religion \u00e0 partir du complexe d\u2019Oedipe, et ses th\u00e8ses atteignent de plein fouet le christianisme auquel l\u2019affirmation de la paternit\u00e9 divine est essentielle. Le P\u00e8re Pohier pense que la foi chr\u00e9tienne a effectivement une structure \u0153dipienne&nbsp;; elle est cependant autre chose qu\u2019une n\u00e9vrose, et sa \u00ab&nbsp;solidarit\u00e9&nbsp;\u00bb avec le complexe paternel n\u2019implique pas qu\u2019elle soit illusoire ou fausse. On peut donner un sens positif \u00e0 la foi dans le Dieu P\u00e8re en tenant compte aussi bien des donn\u00e9es de la psychanalyse que de celles de la th\u00e9ologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces trois essais sont compl\u00e9t\u00e9s par deux textes moins importants, mais int\u00e9ressants&nbsp;: l\u2019un qui met en relation l\u2019analyse que fait Freud de ses r\u00eaves sur Rome et certains th\u00e8mes de la Gen\u00e8se&nbsp;; l\u2019autre qui sugg\u00e8re une modification de la morale sexuelle traditionnelle dans le catholicisme.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une contribution de valeur sur un sujet difficile que nous donne le P\u00e8re Pohier. Ces \u00e9tudes claires, bien inform\u00e9es, solides, compl\u00e9teront utile\u00ac ment la lecture des textes plus difficiles mais essentiels de Ric\u0153ur sur le m\u00eame sujet (en particulier ceux de la derni\u00e8re partie du Conflit des Interpr\u00e9tations. Ric\u0153ur y cite d\u2019ailleurs le P\u00e8re Pohier).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>voir aussi Le chr\u00e9tien, le plaisir et la sexualit\u00e9 R\u00e9sum\u00e9 du chapitre I \u2013 \u00ab\u202fPsychanalyse, foi et philosophie\u202f\u00bb (Jacques Pohier, Au nom du P\u00e8re, 1972, pp. 17-62) Apports de la psychanalyse freudienne \u00e0 la compr\u00e9hension de la foi chr\u00e9tienne Sigmund Freud fournit un cadre critique pour comprendre la religion en g\u00e9n\u00e9ral et la foi chr\u00e9tienne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[],"external_author":[47],"cited_author":[],"publisher":[],"book_author":[],"class_list":["post-1333","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","external_author-michel-leconte"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1333","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1333"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1333\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1335,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1333\/revisions\/1335"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1333"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1333"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1333"},{"taxonomy":"external_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/external_author?post=1333"},{"taxonomy":"cited_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/cited_author?post=1333"},{"taxonomy":"publisher","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/publisher?post=1333"},{"taxonomy":"book_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/book_author?post=1333"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}