{"id":1145,"date":"2025-03-23T15:56:18","date_gmt":"2025-03-23T14:56:18","guid":{"rendered":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/?p=1145"},"modified":"2025-03-23T18:08:53","modified_gmt":"2025-03-23T17:08:53","slug":"le-salut-chez-jacques-pohier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/le-salut-chez-jacques-pohier\/","title":{"rendered":"Le salut chez Jacques Pohier"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Leconte<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Voir aussi&nbsp;: <\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-protestants-dans-la-ville wp-block-embed-protestants-dans-la-ville\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"Pn54PkmfXE\"><a href=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/jacques-pohier-dieu-fractures\/\">Jacques Pohier\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu fractures\u00a0\u00bb<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0Jacques Pohier\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu fractures\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb &#8212; Protestants dans la ville\" src=\"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/jacques-pohier-dieu-fractures\/embed\/#?secret=If71QGynEn#?secret=Pn54PkmfXE\" data-secret=\"Pn54PkmfXE\" width=\"500\" height=\"282\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier (1926-2007) est un th\u00e9ologien catholique fran\u00e7ais connu pour ses positions novatrices, notamment dans la revue&nbsp;<em>Concilium.<\/em>&nbsp;Sa conception du salut \u2013 entendue comme l\u2019\u00ab&nbsp;\u0153uvre de Dieu qui sauve l\u2019humanit\u00e9&nbsp;\u00bb \u2013 a suscit\u00e9 la controverse et a m\u00eame valu une mise en garde officielle en 1979 de la part de la Congr\u00e9gation pour la Doctrine de la Foi. Nous comparerons ici sa vision du salut avec la doctrine officielle de l\u2019\u00c9glise catholique, en examinant la nature du salut, son lien avec la foi, le r\u00f4le de la gr\u00e2ce et des sacrements, ainsi que l\u2019universalit\u00e9 du salut. Chaque section mettra en lumi\u00e8re les convergences \u00e9ventuelles et surtout les divergences majeures, appuy\u00e9es sur les \u00e9crits de Pohier et les documents magist\u00e9riels (Concile Vatican II, Cat\u00e9chisme de l\u2019\u00c9glise catholique, encycliques).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>I. La nature du salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Doctrine catholique. Pour l\u2019\u00c9glise, le salut est avant tout la lib\u00e9ration du p\u00e9ch\u00e9 et de la mort et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la vie \u00e9ternelle en communion avec Dieu. Il s\u2019agit d\u2019un don gratuit rendu possible par la mort r\u00e9demptrice et la r\u00e9surrection de J\u00e9sus-Christ. Le Cat\u00e9chisme rappelle que \u00ab&nbsp;Dieu notre Sauveur (\u2026) veut que tous les hommes soient sauv\u00e9s et parviennent \u00e0 la connaissance de la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb (1&nbsp;Tm&nbsp;2,4) et qu\u2019\u00ab&nbsp;il n\u2019y a sous le ciel d\u2019autre nom donn\u00e9 aux hommes, par lequel il nous faille \u00eatre sauv\u00e9s&nbsp;\u00bb que celui de J\u00e9sus. En J\u00e9sus, Dieu offre aux hommes la vie divine&nbsp;: la justification op\u00e9r\u00e9e par la gr\u00e2ce comporte \u00ab&nbsp;la r\u00e9mission des p\u00e9ch\u00e9s, la sanctification et la r\u00e9novation de l\u2019homme int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb. Le but ultime du salut est la participation \u00e0 la vie trinitaire pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 (la vie \u00e9ternelle). Ainsi, pour la doctrine catholique, le salut a une dimension eschatologique (accomplissement dans l\u2019au-del\u00e0&nbsp;: r\u00e9surrection des morts, ciel ou enfer), m\u00eame s\u2019il est d\u00e9j\u00e0 inaugur\u00e9 ici-bas par la gr\u00e2ce. J\u00e9sus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est le Sauveur qui, par sa Passion et sa R\u00e9surrection, a vaincu le p\u00e9ch\u00e9 et la mort pour nous ouvrir ce destin \u00e9ternel bienheureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier. Pohier propose une compr\u00e9hension tr\u00e8s diff\u00e9rente, recentr\u00e9e sur la dimension pr\u00e9sente et immanente du salut. Pour lui, le salut n\u2019est pas tant un voyage vers un \u00ab&nbsp;autre monde&nbsp;\u00bb apr\u00e8s la mort qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 vivre ici et maintenant. Il affirme en effet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne crois plus \u00e0 un autre monde&nbsp;: pour moi, la Bonne Nouvelle n\u2019est pas que Dieu nous appelle \u00e0 un autre monde, mais que Dieu puisse se faire Dieu-avec-nous dans ce monde-ci qui est le n\u00f4tre&nbsp;\u00bb. Autrement dit, la promesse chr\u00e9tienne ne consiste pas \u00e0 quitter ce monde pour un au-del\u00e0 inconnu, mais \u00e0 exp\u00e9rimenter d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent la pr\u00e9sence de Dieu au c\u0153ur de notre existence. Pohier insiste sur le fait que \u00ab&nbsp;le salut appara\u00eet aujourd\u2019hui m\u00eame, car la vie \u00e9ternelle c\u2019est la connaissance de Dieu rendue possible par l\u2019incarnation de J\u00e9sus&nbsp;\u00bb. Il cite la parole de J\u00e9sus \u00ab&nbsp;la vie \u00e9ternelle, c\u2019est qu\u2019ils te connaissent, Toi le seul vrai Dieu\u2026&nbsp;\u00bb (Jn&nbsp;17,3) pour signifier que conna\u00eetre Dieu maintenant \u00e9quivaut d\u00e9j\u00e0 \u00e0 vivre la vie \u00e9ternelle. Par cons\u00e9quent, plut\u00f4t que d\u2019attendre un salut futur, l\u2019urgence pour le croyant est de \u00ab&nbsp;re-susciter&nbsp;\u00bb J\u00e9sus aujourd\u2019hui dans sa vie et son entourage \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire de rendre le Christ pr\u00e9sent et vivant dans le monde par notre t\u00e9moignage. Pohier voit dans la mort et la r\u00e9surrection du Christ non pas tant une victoire miraculeuse sur la mort biologique qu\u2019une \u00ab&nbsp;manifestation vivante de Dieu&nbsp;\u00bb au c\u0153ur du temps. Il va jusqu\u2019\u00e0 remettre en question l\u2019id\u00e9e traditionnelle d\u2019une r\u00e9surrection corporelle future, la jugeant peu intelligible et motiv\u00e9e par le d\u00e9sir d\u2019immortalit\u00e9 de l\u2019homme plus que par la R\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n\n\n\n<p>Convergences et divergences. Sur la nature du salut, Pohier et la doctrine catholique convergent en affirmant que le salut consiste fondamentalement en une rencontre avec Dieu et en la r\u00e9ception d\u2019une vie nouvelle gr\u00e2ce \u00e0 J\u00e9sus-Christ. Tous deux reconnaissent que cette vie de communion avec Dieu commence d\u00e8s ici-bas par la foi&nbsp;: Pohier souligne que la vie \u00e9ternelle, c\u2019est conna\u00eetre Dieu maintenant, ce que l\u2019\u00c9glise enseigne \u00e9galement (cf. Jn&nbsp;17,3 cit\u00e9 plus haut). Cependant, les divergences sont profondes. Contrairement \u00e0 l\u2019\u00c9glise, Pohier minimise la dimension eschatologique : il ne met plus l\u2019accent sur un accomplissement du salut apr\u00e8s la mort (r\u00e9surrection finale, ciel ou enfer). L\u2019\u00c9glise proclame que l\u2019homme est fait pour vivre \u00e9ternellement avec Dieu et que la victoire du Christ sur la mort nous assure la r\u00e9surrection et la b\u00e9atitude \u00e9ternelle, tandis que Pohier d\u00e9clare ne pas \u00ab&nbsp;conna\u00eetre&nbsp;\u00bb cet au-del\u00e0 et refuse qu\u2019on le d\u00e9finisse comme le simple envers du monde pr\u00e9sent. De plus, Pohier conteste l\u2019id\u00e9e d\u2019une expiation des p\u00e9ch\u00e9s par le sacrifice sanglant du Christ : pour lui, J\u00e9sus n\u2019est pas venu principalement pour \u00ab&nbsp;payer la dette&nbsp;\u00bb du p\u00e9ch\u00e9 ou satisfaire la justice divine, mais pour r\u00e9v\u00e9ler l\u2019amour de Dieu et dire Dieu aux hommes. Cette relecture tranche avec la doctrine catholique, pour qui la Passion du Christ rev\u00eat une valeur r\u00e9demptrice et sacrificielle voulue par J\u00e9sus lui-m\u00eame (il s\u2019est offert pour nos p\u00e9ch\u00e9s). En somme, Pohier red\u00e9finit la nature du salut en termes tr\u00e8s terrestres et existentiels (exp\u00e9rience actuelle de Dieu, transformation du monde pr\u00e9sent), l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9glise maintient une perspective th\u00e9ologique classique articulant le pr\u00e9sent (conversion, gr\u00e2ce sanctifiante) et l\u2019au-del\u00e0 (vie \u00e9ternelle apr\u00e8s la mort).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II. Salut et foi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Doctrine catholique. La foi est la porte d\u2019entr\u00e9e du salut dans la th\u00e9ologie catholique. Croire en J\u00e9sus-Christ comme Fils de Dieu et Sauveur est indispensable pour \u00eatre sauv\u00e9 \u2013 du moins lorsque l\u2019\u00c9vangile a \u00e9t\u00e9 connu. Le Cat\u00e9chisme enseigne que \u00ab&nbsp;sans la foi, il est impossible de plaire \u00e0 Dieu&nbsp;\u00bb (He&nbsp;11,6) et que personne n\u2019a \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9 sans la foi. J\u00e9sus lui-m\u00eame a ordonn\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Celui qui croira et sera baptis\u00e9 sera sauv\u00e9, celui qui ne croira pas sera condamn\u00e9&nbsp;\u00bb (Mc&nbsp;16,16). L\u2019\u00c9glise catholique a toujours proclam\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la foi vivante (la foi agissante par la charit\u00e9) pour accueillir le salut offert par gr\u00e2ce. Cette foi salvifique n\u2019est pas un simple assentiment intellectuel&nbsp;: c\u2019est une confiance en Dieu qui se manifeste dans une conversion du c\u0153ur et une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la volont\u00e9 divine. Cependant, l\u2019\u00c9glise reconna\u00eet aussi que Dieu peut sauver ceux qui, sans faute de leur part, ne connaissent pas explicitement le Christ, pourvu qu\u2019ils recherchent sinc\u00e8rement la v\u00e9rit\u00e9 et accomplissent le bien selon leur conscience. Vatican&nbsp;II affirme ainsi que \u00ab&nbsp;ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l\u2019\u00c9vangile du Christ et son \u00c9glise, mais cherchent Dieu d\u2019un c\u0153ur sinc\u00e8re [\u2026] peuvent parvenir au salut \u00e9ternel&nbsp;\u00bb . Autrement dit, la foi explicite en Christ est la voie normale du salut, mais une forme de foi implicite (ou du moins d\u2019ouverture \u00e0 Dieu) peut suffire par la mis\u00e9ricorde divine pour ceux qui n\u2019ont pas eu la possibilit\u00e9 de conna\u00eetre le Christ. Quoi qu\u2019il en soit, toute personne sauv\u00e9e l\u2019est par J\u00e9sus-Christ et par la gr\u00e2ce de son Esprit, m\u00eame si c\u2019est de fa\u00e7on myst\u00e9rieuse dans le cas des non-chr\u00e9tiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier. Pohier met \u00e9galement l\u2019accent sur la rencontre personnelle avec Dieu, mais il tend \u00e0 red\u00e9finir le cadre de la foi de mani\u00e8re plus existentielle et moins dogmatique. Pour lui, la foi n\u2019est pas d\u2019abord l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s abstraites (par ex. foi en la r\u00e9surrection future), mais l\u2019acte de confiance par lequel l\u2019homme et Dieu se rencontrent. Il \u00e9crit que la marque de l\u2019exp\u00e9rience de salut se trouve dans \u00ab&nbsp;l\u2019union de l\u2019homme qui va vers Dieu et de Dieu qui va vers l\u2019homme&nbsp;\u00bb. Cette foi-rencontre peut se vivre en dehors des structures eccl\u00e9siales explicites. Pohier souligne par exemple que des figures bibliques comme Abraham ou Mo\u00efse n\u2019avaient aucune croyance en un au-del\u00e0, et pourtant ils \u00ab&nbsp;croyaient en Dieu&nbsp;\u00bb et ont \u00e9t\u00e9 justes devant Lui. En cela, il semble sugg\u00e9rer que l\u2019essentiel est la confiance en Dieu et la droiture de vie, plus que l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 telle doctrine particuli\u00e8re. Pohier se m\u00e9fie d\u2019une foi comprise comme simple soumission \u00e0 un corps doctrinal impos\u00e9 par une institution. Il a m\u00eame pu consid\u00e9rer l\u2019institution eccl\u00e9siale comme un \u00e9cran risquant d\u2019obscurcir la pure rencontre entre l\u2019\u00e2me et Dieu. Sa critique vise ce qu\u2019il per\u00e7oit comme une foi ali\u00e9n\u00e9e, fond\u00e9e sur la peur (peur de l\u2019enfer, besoin de s\u00e9curit\u00e9 spirituelle) plut\u00f4t que sur l\u2019amour. D\u00e8s lors, Pohier valorise une foi lib\u00e9r\u00e9e, qui ose poser des questions, remettre en cause les formulations traditionnelles, pour atteindre une relation \u00e0 Dieu plus authentique. Par exemple, croire en la r\u00e9surrection du Christ, pour Pohier, ce n\u2019est pas accepter un fait surnaturel comme on accepte un dogme, c\u2019est faire l\u2019exp\u00e9rience du Christ vivant qui nous appelle aujourd\u2019hui \u2013 dimension plus int\u00e9rieure que factuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Convergences et divergences. Concernant la foi, Pohier et la doctrine catholique s\u2019accordent sur un point fondamental&nbsp;: le salut implique une relation de confiance entre l\u2019homme et Dieu. Tous deux rejetteraient l\u2019id\u00e9e qu\u2019on puisse \u00eatre sauv\u00e9 de fa\u00e7on automatique, sans un accueil libre de Dieu (que ce soit l\u2019\u00ab&nbsp;oui&nbsp;\u00bb de la foi explicite ou l\u2019ouverture du c\u0153ur chez celui qui ignore Dieu). Cependant, les diff\u00e9rences r\u00e9sident dans la forme et le contenu de la foi requis. L\u2019\u00c9glise insiste sur la foi en J\u00e9sus-Christ et en tout ce qu\u2019il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 (impliquant l\u2019adh\u00e9sion au k\u00e9rygme apostolique enseign\u00e9 par l\u2019\u00c9glise). Pohier, lui, tend \u00e0 d\u00e9centrer la foi de son contenu doctrinal pour la ramener \u00e0 un mouvement existentiel vers Dieu. En pratique, cela signifie que pour l\u2019\u00c9glise, nier des v\u00e9rit\u00e9s centrales comme la r\u00e9surrection du Christ ou la vie \u00e9ternelle revient \u00e0 saper la foi elle-m\u00eame \u2013 ce pourquoi les th\u00e8ses de Pohier ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es incompatibles avec la foi catholique. Pohier assume pr\u00e9cis\u00e9ment une remise en question de ces v\u00e9rit\u00e9s \u00ab&nbsp;pour aller plus loin&nbsp;\u00bb dans la foi&nbsp;: il estime possible d\u2019\u00eatre en authentique relation avec Dieu tout en repensant radicalement certains dogmes traditionnels. En ce sens, la m\u00e9diation eccl\u00e9siale de la foi est accueillie positivement par l\u2019\u00c9glise (la foi vient de ce qu\u2019on entend, fides ex auditu, transmise par la pr\u00e9dication de l\u2019\u00c9glise), tandis que Pohier s\u2019en m\u00e9fie, pr\u00e9f\u00e9rant parler d\u2019une exp\u00e9rience personnelle moins d\u00e9pendante du magist\u00e8re. On voit l\u00e0 une divergence sur le r\u00f4le de l\u2019assentiment doctrinal&nbsp;: indispensable selon Rome (m\u00eame si la charit\u00e9 doit vivifier cet assentiment), moins d\u00e9terminant selon Pohier qui valorise la sinc\u00e9rit\u00e9 de la qu\u00eate de sens, y compris chez les non-chr\u00e9tiens ou les \u00ab&nbsp;chr\u00e9tiens anonymes&nbsp;\u00bb. En somme, la foi catholique comporte un contenu objectif \u00e0 confesser (Christ mort et ressuscit\u00e9 pour nous, etc.), l\u00e0 o\u00f9 la foi selon Pohier se focalise sur la confiance en Dieu pr\u00e9sent, quitte \u00e0 reformuler ou laisser de c\u00f4t\u00e9 certains articles traditionnels jug\u00e9s secondaires ou inad\u00e9quats \u00e0 l\u2019homme moderne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>III. La gr\u00e2ce et la transformation int\u00e9rieure<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Doctrine catholique. Le salut est enti\u00e8rement d\u00fb \u00e0 la gr\u00e2ce de Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire son amour gratuit et sa vie divine communiqu\u00e9s \u00e0 l\u2019homme. L\u2019initiative vient de Dieu&nbsp;: \u00ab&nbsp;La gr\u00e2ce du Saint-Esprit a le pouvoir de nous justifier, c\u2019est-\u00e0-dire de nous laver de nos p\u00e9ch\u00e9s et de nous communiquer la justice de Dieu par la foi en J\u00e9sus-Christ et par le Bapt\u00eame&nbsp;\u00bb. En th\u00e9ologie catholique, personne ne peut se sauver soi-m\u00eame par ses seules forces ou m\u00e9rites&nbsp;; nous d\u00e9pendons de la mis\u00e9ricorde divine. La gr\u00e2ce suscite en nous la foi, la conversion, et nous rend capable d\u2019aimer et d\u2019agir selon Dieu. Le Concile de Trente enseignait que l\u2019homme, touch\u00e9 par la gr\u00e2ce, coop\u00e8re librement \u00e0 son salut (contre toute vision purement passive), mais que cette coop\u00e9ration m\u00eame est un effet de la gr\u00e2ce. Concr\u00e8tement, le salut op\u00e9r\u00e9 par gr\u00e2ce produit une transformation int\u00e9rieure de l\u2019\u00eatre humain&nbsp;: \u00ab&nbsp;La justification [\u2026] r\u00e9concilie l\u2019homme avec Dieu. Elle lib\u00e8re de la servitude du p\u00e9ch\u00e9 et gu\u00e9rit&nbsp;\u00bb. Par la gr\u00e2ce sanctifiante infus\u00e9e dans l\u2019\u00e2me, le croyant devient une \u00ab&nbsp;nouvelle cr\u00e9ature&nbsp;\u00bb, fils adoptif de Dieu, participant de la nature divine (2&nbsp;P&nbsp;1, 4). Cette insistance sur la gr\u00e2ce de Dieu n\u2019efface pas le s\u00e9rieux du p\u00e9ch\u00e9&nbsp;: l\u2019\u00c9glise consid\u00e8re que le salut apporte avant tout le pardon des fautes et la gu\u00e9rison de l\u2019homme p\u00e9cheur. J\u00e9sus est venu \u00ab&nbsp;sauver son peuple de ses p\u00e9ch\u00e9s&nbsp;\u00bb (Mt&nbsp;1, 21) et le salut consiste donc, pour chaque personne, \u00e0 \u00eatre relev\u00e9e de son \u00e9tat de p\u00e9ch\u00e9 pour vivre dans l\u2019amiti\u00e9 de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier. Pohier, tout en restant th\u00e9ologien chr\u00e9tien, revisite le r\u00f4le de la gr\u00e2ce et la compr\u00e9hension du p\u00e9ch\u00e9. Il ne nie pas que le salut soit un don de Dieu (tout son accent sur la pr\u00e9sence de Dieu \u00ab&nbsp;qui va vers l\u2019homme&nbsp;\u00bb l\u2019implique), mais il d\u00e9place le point focal. Pour lui, la gr\u00e2ce de Dieu se manifeste avant tout comme une pr\u00e9sence aimante et vivifiante au c\u0153ur de l\u2019existence humaine, plus que comme un rem\u00e8de juridique \u00e0 une faute. Pohier s\u2019oppose \u00e0 ce qu\u2019il appelle le \u00ab&nbsp;syst\u00e8me du salut&nbsp;\u00bb centr\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e d\u2019expiation du p\u00e9ch\u00e9 et de rachat juridique. Il estime possible de \u00ab&nbsp;faire ressurgir Dieu&nbsp;\u00bb dans la vie de l\u2019homme \u00ab&nbsp;sans recourir au pr\u00e9alable \u00e0 l\u2019expiation et \u00e0 la d\u00e9livrance du p\u00e9ch\u00e9&nbsp;\u00bb. Autrement dit, il voudrait parler du salut en termes de rencontre, de pardon gratuit, de pl\u00e9nitude de vie humaine, plut\u00f4t qu\u2019en termes de dette effac\u00e9e ou de culpabilit\u00e9 abolie. Cela correspond \u00e0 sa sensibilit\u00e9 pastorale et psychanalytique&nbsp;: Pohier voit dans l\u2019obsession de la faute et de sa compensation un obstacle \u00e0 la saine relation \u00e0 Dieu. Il pr\u00e9f\u00e8re insister sur le pardon inconditionnel de Dieu et sa proximit\u00e9 aimante qui rel\u00e8ve l\u2019homme. Plut\u00f4t que de s\u2019appesantir sur la faiblesse humaine (la \u00ab&nbsp;contingence&nbsp;\u00bb et la mortalit\u00e9 que l\u2019homme vit difficilement), il c\u00e9l\u00e8bre la capacit\u00e9 de l\u2019homme, avec l\u2019aide de l\u2019Esprit, \u00e0 se transcender et \u00e0 vivre pleinement. Pohier rejoint ici d\u2019autres th\u00e9ologies contemporaines qui parlent du salut comme \u00e9panouissement de l\u2019homme autant que comme d\u00e9livrance. La gr\u00e2ce, chez Pohier, est moins d\u00e9crite comme une infusion surnaturelle que comme la pr\u00e9sence agissante de l\u2019Esprit animant les croyants pour qu\u2019ils transforment le monde. Il \u00e9crit en effet : \u00ab&nbsp;L\u2019\u0153uvre de l\u2019Esprit [\u2026] est d\u2019abord d\u2019animer les disciples pour qu\u2019ils fassent autre ce monde-ci&nbsp;\u00bb. Cette phrase montre que, pour Pohier, la gr\u00e2ce de l\u2019Esprit ne vise pas d\u2019abord \u00e0 nous faire quitter notre condition (vers un ciel futur), mais \u00e0 transfigurer notre condition pr\u00e9sente \u2013 en quelque sorte, faire advenir le R\u00e8gne de Dieu parmi nous. D\u2019une certaine mani\u00e8re, cela rejoint la notion de sanctification ch\u00e8re \u00e0 la doctrine catholique, mais sans le cadre traditionnel du p\u00e9ch\u00e9 originel, de la satisfaction substitutive, etc. Pohier semble vouloir lib\u00e9rer l\u2019homme d\u2019une culpabilit\u00e9 \u00e9crasante en affirmant que Dieu offre Sa pr\u00e9sence vivifiante sans pr\u00e9alable.<\/p>\n\n\n\n<p>Convergences et divergences. Sur le th\u00e8me de la gr\u00e2ce, convergence partielle : Pohier et l\u2019\u00c9glise reconnaissent que le salut est un don de Dieu gratuit, qui vise une transformation de l\u2019homme en bien. Tous deux soulignent le r\u00f4le de l\u2019Esprit Saint qui anime et sanctifie. L\u2019id\u00e9e poh\u00e9rienne que le salut se reconna\u00eet \u00e0 une vie \u00ab&nbsp;pleinement humaine&nbsp;\u00bb et r\u00e9concili\u00e9e rejoint la perspective catholique d\u2019une nature humaine \u00e9lev\u00e9e par la gr\u00e2ce et accomplie dans la saintet\u00e9. Toutefois, la divergence tient \u00e0 la centralit\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9 et de l\u2019expiation. L\u2019\u00c9glise voit la gr\u00e2ce avant tout comme ce qui arrache l\u2019homme au p\u00e9ch\u00e9 et le gu\u00e9rit du mal, alors que Pohier souhaite parler du salut quasiment en faisant l\u2019\u00e9conomie de la notion de p\u00e9ch\u00e9 (du moins en ne la posant pas en point de d\u00e9part obligatoire). Il y a l\u00e0 un d\u00e9calage de diagnostic&nbsp;: pour l\u2019anthropologie catholique classique, le probl\u00e8me fondamental \u00e0 r\u00e9soudre est la s\u00e9paration d\u2019avec Dieu caus\u00e9e par le p\u00e9ch\u00e9 (d\u2019o\u00f9 n\u00e9cessit\u00e9 de gr\u00e2ce pour pardonner et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer)&nbsp;; pour Pohier, le probl\u00e8me fondamental semble plut\u00f4t \u00eatre le manque de sens, la finitude non assum\u00e9e, le sentiment d\u2019absence de Dieu \u2013 probl\u00e8mes auxquels Dieu r\u00e9pond par sa pr\u00e9sence offerte, plus que par un r\u00e8glement juridico-moral. En outre, Pohier rompt avec l\u2019explication traditionnelle du salut en termes de sacrifice propitiatoire&nbsp;: l\u2019\u00c9glise enseigne que J\u00e9sus s\u2019est offert en sacrifice par amour pour nous, obtenant ainsi le pardon des p\u00e9ch\u00e9s pour tous (cf. Il a donn\u00e9 sa vie en ran\u00e7on pour la multitude \u2013 Mc 10,45). Pohier, lui, refuse d\u2019interpr\u00e9ter la mort de J\u00e9sus comme un paiement exig\u00e9 par Dieu. Il y voit plut\u00f4t le don extr\u00eame de J\u00e9sus aux hommes (et non une offrande \u00e0 un P\u00e8re qui demanderait la mort du Fils). Ici se marque une divergence th\u00e9ologique nette sur la notion de r\u00e9paration du p\u00e9ch\u00e9 : essentielle au dogme catholique de la R\u00e9demption, jug\u00e9e secondaire voire erron\u00e9e par Pohier. Enfin, notons que Pohier, en insistant sur la gratuit\u00e9 du salut, en vient \u00e0 minorer la notion de m\u00e9rite et de coop\u00e9ration humaine telle que la con\u00e7oit l\u2019\u00c9glise. Pour le catholicisme, la gr\u00e2ce nous rend capables de collaborer aux \u0153uvres du salut (pri\u00e8re, charit\u00e9, p\u00e9nitence), et ces \u0153uvres ont du prix aux yeux de Dieu (m\u00e9rite des justes par gr\u00e2ce). Pohier, lui, semble tellement souligner l\u2019initiative de Dieu pr\u00e9sente partout qu\u2019il r\u00e9duit le salut \u00e0 une accueil confiant du don, sans la dynamique classique de lutte contre le p\u00e9ch\u00e9 et de croissance m\u00e9ritoire. L\u00e0 encore, l\u2019id\u00e9e n\u2019est pas qu\u2019il nie l\u2019engagement moral du croyant, mais il le formule en termes de dynamisme de vie plus qu\u2019en termes d\u2019ob\u00e9issance m\u00e9ritoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>IV. Les sacrements et l\u2019\u00c9glise dans l\u2019\u00e9conomie du salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Doctrine catholique. Dans la perspective catholique, le salut n\u2019est pas seulement une r\u00e9alit\u00e9 invisible entre Dieu et l\u2019individu&nbsp;: il passe par des m\u00e9diations visibles, en particulier les sacrements et l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019\u00c9glise. L\u2019\u00c9glise elle-m\u00eame est d\u00e9finie par Vatican&nbsp;II comme \u00ab&nbsp;le sacrement universel du salut&nbsp;\u00bb (LG&nbsp;48), c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019instrument visible par lequel le Christ communique la gr\u00e2ce \u00e0 tous. En effet, \u00ab&nbsp;cette \u00c9glise en marche sur la terre est n\u00e9cessaire au salut. Seul le Christ est m\u00e9diateur et voie du salut&nbsp;; or Il nous devient pr\u00e9sent en son Corps qui est l\u2019\u00c9glise&nbsp;\u00bb. Ainsi, l\u2019incorporation \u00e0 l\u2019\u00c9glise par la foi et le bapt\u00eame est consid\u00e9r\u00e9e comme le chemin voulu par Dieu pour acc\u00e9der \u00e0 la vie divine. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les sacrements (au nombre de sept) sont les canaux privil\u00e9gi\u00e9s de la gr\u00e2ce du Christ. Le Cat\u00e9chisme d\u00e9clare sans ambages que \u00ab&nbsp;pour les croyants les sacrements de la Nouvelle Alliance sont n\u00e9cessaires au salut&nbsp;\u00bb. En premier lieu, le bapt\u00eame est d\u00e9crit comme la \u00ab&nbsp;porte&nbsp;\u00bb du salut&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Bapt\u00eame est n\u00e9cessaire au salut pour ceux auxquels l\u2019\u00c9vangile a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9&nbsp;\u00bb, car il fait na\u00eetre \u00e0 la vie nouvelle en Christ (Jn&nbsp;3,5). L\u2019Eucharistie est quant \u00e0 elle \u00ab&nbsp;le sacrement de notre salut accompli par le Christ sur la croix&nbsp;\u00bb (CEC \u00a71359) \u2013 elle rend r\u00e9ellement pr\u00e9sent le sacrifice du Calvaire et communique la vie du Ressuscit\u00e9. Les autres sacrements (confirmation, r\u00e9conciliation, onction, ordre, mariage) participent \u00e9galement, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, \u00e0 l\u2019\u00e9conomie du salut (par exemple, le sacrement de r\u00e9conciliation applique le pardon des p\u00e9ch\u00e9s post-baptismaux, etc.). Le r\u00f4le du pr\u00eatre est central dans cette dispensation sacramentelle de la gr\u00e2ce, notamment pour conf\u00e9rer l\u2019Eucharistie o\u00f9 le Christ est pr\u00e9sent \u00ab&nbsp;r\u00e9ellement et substantiellement&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00c9glise insiste sur la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ces moyens visibles&nbsp;: refuser d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les sacrements serait refuser le mode concret par lequel le Christ sauve. Historiquement, l\u2019adage \u00ab&nbsp;<em>Extra Ecclesiam nulla salus&nbsp;<\/em>\u00bb (\u00ab&nbsp;hors de l\u2019\u00c9glise, pas de salut&nbsp;\u00bb) exprimait l\u2019importance vitale de l\u2019appartenance eccl\u00e9siale \u2013 adage nuanc\u00e9 par Vatican&nbsp;II pour les cas d\u2019ignorance involontaire, sans en diminuer la v\u00e9rit\u00e9 de fond (cf. supra LG&nbsp;16).<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier. Pohier adopte une position beaucoup plus critique vis-\u00e0-vis de la m\u00e9diation eccl\u00e9siale et sacramentelle. Dans ses \u00e9crits, il remet en cause une sacralisation excessive des rites et de l\u2019institution, y voyant le risque d\u2019une \u00ab&nbsp;chosification&nbsp;\u00bb du divin. Par exemple, il reproche \u00e0 la th\u00e9ologie traditionnelle de \u00ab&nbsp;chosifier l\u2019Eucharistie en corps christique&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de parler de la pr\u00e9sence r\u00e9elle du Christ d\u2019une mani\u00e8re trop statique et quasi magique. Pohier ne nie pas la valeur des symboles chr\u00e9tiens, mais il souhaite les d\u00e9mystifier pour retrouver leur sens premier&nbsp;: \u00eatre des signes de la rencontre avec Dieu, et non des objets de v\u00e9n\u00e9ration en eux-m\u00eames. De m\u00eame, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre une conception de l\u2019\u00c9glise qui ferait de celle-ci un passage oblig\u00e9 quasi automatique. Il va jusqu\u2019\u00e0 demander si l\u2019\u00c9glise ne constitue pas parfois un obstacle entre Dieu et les hommes, par exemple lorsque l\u2019institution exige l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des formules ou discipline qui peuvent voiler la simplicit\u00e9 de l\u2019\u00c9vangile. Pohier plaide pour une pr\u00e9sence de Dieu directe \u00e0 chaque personne, sans qu\u2019une m\u00e9diation humaine (ministres, sacrements) ne prenne trop de place. Son approche du salut est tr\u00e8s personnaliste&nbsp;: c\u2019est la conscience individuelle, le c\u0153ur \u00e0 c\u0153ur entre Dieu et l\u2019\u00e2me, qui prime. Ainsi, bien qu\u2019il soit pr\u00eatre dominicain de formation, Pohier s\u2019\u00e9carte d\u2019une th\u00e9ologie sacramentelle classique. Il n\u2019affirme pas que les sacrements sont inutiles, mais il les relativise fortement. Le bapt\u00eame, par exemple, est vu comme un rite d\u2019entr\u00e9e dans la communaut\u00e9 chr\u00e9tienne, important en ce sens, mais Pohier ne le consid\u00e8rerait sans doute pas comme une condition&nbsp;<em>sine qua non&nbsp;<\/em>pour que Dieu donne sa gr\u00e2ce (Dieu peut rejoindre les non-baptis\u00e9s tout autant). Quant \u00e0 l\u2019Eucharistie, au lieu d\u2019y voir le sacrifice r\u00e9dempteur rendu pr\u00e9sent, il la comprend d\u2019abord comme un repas fraternel o\u00f9 la parole de J\u00e9sus (\u00ab&nbsp;faites ceci en m\u00e9moire de moi&nbsp;\u00bb) vise \u00e0 rassembler les disciples et \u00e0 rendre J\u00e9sus pr\u00e9sent dans leur union et leur t\u00e9moignage. Ses r\u00e9serves sur la doctrine de la pr\u00e9sence r\u00e9elle (mentionn\u00e9es dans la notification du Saint-Si\u00e8ge) indiquent qu\u2019il con\u00e7oit la pr\u00e9sence du Christ de mani\u00e8re plus spirituelle et communautaire que physique ou substantielle. Enfin, Pohier consid\u00e8re que l\u2019Esprit Saint souffle o\u00f9 il veut et anime bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res visibles de l\u2019\u00c9glise. Puisque, selon lui, Dieu peut \u00eatre \u00ab&nbsp;Dieu-avec-nous&nbsp;\u00bb dans ce monde pour tout chercheur de v\u00e9rit\u00e9, les structures eccl\u00e9siales ne sauraient limiter le salut. Il rejoindrait en cela l\u2019id\u00e9e d\u2019un salut accessible aux non-chr\u00e9tiens, mais il va plus loin en estimant que m\u00eame pour les chr\u00e9tiens, l\u2019institution n\u2019est qu\u2019un moyen relatif et non une fin n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Convergences et divergences. Sur ce point, les divergences sont particuli\u00e8rement notables. Convergence&nbsp;: tous deux reconnaissent tout de m\u00eame que l\u2019\u00c9glise a un r\u00f4le dans le plan de Dieu et que les sacrements ont un sens profond. Pohier reste un homme d\u2019\u00c9glise qui valorise J\u00e9sus et son message communautaire&nbsp;; il ne pr\u00f4ne pas un pur individualisme spirituel sans assembl\u00e9e ni partage. On pourrait dire qu\u2019il rejoint l\u2019id\u00e9e que l\u2019Esprit est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la communaut\u00e9 (il parle de faire \u00ab&nbsp;autre ce monde-ci&nbsp;\u00bb en animant les disciples, ce qui implique une action collective guid\u00e9e par l\u2019Esprit). Mais globalement, Pohier s\u2019\u00e9loigne de la doctrine catholique sur la n\u00e9cessit\u00e9 des sacrements et de l\u2019\u00c9glise pour transmettre le salut. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9glise affirme le caract\u00e8re indispensable (pour qui la conna\u00eet) des sacrements du bapt\u00eame et de l\u2019eucharistie, Pohier insiste sur la libert\u00e9 de Dieu de toucher toute personne en dehors des canaux officiels. L\u2019\u00c9glise voit en elle-m\u00eame, par volont\u00e9 du Christ, la \u00ab&nbsp;pl\u00e9nitude des moyens de salut&nbsp;\u00bb confi\u00e9s par Dieu aux hommes, tandis que Pohier tend \u00e0 voir l\u2019\u00c9glise comme un signe ambigu parmi d\u2019autres de la pr\u00e9sence de Dieu. En critiquant un \u00ab&nbsp;eccl\u00e9siocentrisme&nbsp;\u00bb historique, Pohier veut recentrer le christianisme sur Dieu (ou le Christ) et l\u2019homme, plut\u00f4t que sur l\u2019institution. Le pape Jean-Paul&nbsp;II mettait justement en garde contre une conception du Royaume de Dieu qui \u00ab&nbsp;finit par marginaliser ou sous-estimer l\u2019\u00c9glise&nbsp;\u00bb, r\u00e9duisant celle-ci \u00e0 un signe optionnel \u2013 critique qui s\u2019applique bien \u00e0 la position de Pohier. L\u2019encyclique&nbsp;<em>Redemptoris Missio<\/em>&nbsp;rappelle que le Royaume (et donc le salut) ne se s\u00e9pare ni du Christ ni de l\u2019\u00c9glise, au risque sinon de devenir un projet purement humain. Or, Pohier, en dissociant fortement l\u2019action de Dieu de la structure eccl\u00e9siale, prend le contre-pied de cette doctrine d\u2019unit\u00e9 entre Christ-\u00c9glise-sacrements. En somme, l\u2019\u00c9glise catholique maintient l\u2019importance des m\u00e9diations visibles (elle valorise la sacramentalit\u00e9 de l\u2019incarnation : Dieu passe par le concret, la chair, les rites, une communaut\u00e9 organis\u00e9e), tandis que Pohier pr\u00f4ne une imm\u00e9diatet\u00e9 du rapport \u00e0 Dieu, se m\u00e9fiant des formalisations jug\u00e9es \u00e9touffantes. Cette divergence est sans doute l\u2019une des plus pratiques&nbsp;: dans la vie du croyant, donne-t-on priorit\u00e9 \u00e0 la participation aux sacrements de l\u2019\u00c9glise ou \u00e0 une qu\u00eate de Dieu plus libre&nbsp;? L\u2019\u00c9glise et Pohier r\u00e9pondent diff\u00e9remment.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>V. L\u2019universalit\u00e9 du salut<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Doctrine catholique. L\u2019\u00c9glise catholique confesse un double principe&nbsp;: l\u2019unicit\u00e9 du salut en J\u00e9sus-Christ et l\u2019universalit\u00e9 de la volont\u00e9 salvifique de Dieu. D\u2019une part, J\u00e9sus est le seul Sauveur&nbsp;: \u00ab&nbsp;pour tous \u2013&nbsp;Juifs et pa\u00efens&nbsp;\u2013, le salut ne peut venir que de J\u00e9sus-Christ&nbsp;\u00bb, rappelait Jean-Paul&nbsp;II. Toute gr\u00e2ce de salut donn\u00e9e \u00e0 un \u00eatre humain, f\u00fbt-il d\u2019une autre religion, provient du Christ et de son sacrifice, m\u00eame si c\u2019est de mani\u00e8re invisible. D\u2019autre part, Dieu veut r\u00e9ellement offrir le salut \u00e0 tous les hommes sans exception (1&nbsp;Tm&nbsp;2,4) et donne \u00e0 chacun des moyens de parvenir \u00e0 la vie \u00e9ternelle. Vatican&nbsp;II a explicit\u00e9 comment ces deux affirmations se conjuguent. L\u2019\u00c9glise proclame l\u2019ouverture universelle du salut&nbsp;: \u00ab&nbsp;Puisque le Christ est mort pour tous, et que la vocation derni\u00e8re de l\u2019homme est r\u00e9ellement unique (\u00e0 savoir divine), nous devons tenir que l\u2019Esprit Saint offre \u00e0 tous, d\u2019une fa\u00e7on que Dieu conna\u00eet, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre associ\u00e9s au myst\u00e8re pascal&nbsp;\u00bb. Ainsi, \u00ab&nbsp;tout homme qui, ignorant l\u2019\u00c9vangile, cherche la v\u00e9rit\u00e9 et fait la volont\u00e9 de Dieu selon sa conscience, peut \u00eatre sauv\u00e9&nbsp;\u00bb. Cela inclut les non-chr\u00e9tiens (ath\u00e9es de bonne volont\u00e9, croyants d\u2019autres traditions)&nbsp;: ils peuvent b\u00e9n\u00e9ficier du salut du Christ, m\u00eame s\u2019ils n\u2019en ont pas conscience, en r\u00e9pondant \u00e0 la gr\u00e2ce int\u00e9rieure. L\u2019\u00c9glise reconna\u00eet \u00e9galement la part de v\u00e9rit\u00e9 et de bien dans les religions non chr\u00e9tiennes, comme des \u00ab&nbsp;semences du Verbe&nbsp;\u00bb pouvant pr\u00e9parer au salut (AG&nbsp;11, LG&nbsp;16). Cependant, cette universalit\u00e9 n\u2019implique pas un salut automatique de tous (apocatastase). L\u2019\u00c9glise maintient la possibilit\u00e9 tragique d\u2019un refus du salut par la libert\u00e9 humaine (donc la r\u00e9alit\u00e9 de la damnation \u00e9ternelle pour ceux qui meurent en \u00e9tat de p\u00e9ch\u00e9 mortel endurci). La mission \u00e9vang\u00e9lisatrice demeure imp\u00e9rative justement parce que le salut en pl\u00e9nitude se trouve en Christ&nbsp;; offrir concr\u00e8tement le salut \u00e0 tous est un devoir puisque tous en ont besoin. En r\u00e9sum\u00e9, la doctrine catholique combine une offre universelle (personne n\u2019est exclu a priori du dessein de salut) et une exigence d\u2019union au Christ (au moins de mani\u00e8re mystique) pour effectivement recevoir ce salut.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacques Pohier. Pohier, de son c\u00f4t\u00e9, s\u2019inscrit sans difficult\u00e9 dans l\u2019affirmation de l\u2019universalit\u00e9. Puisqu\u2019il d\u00e9finit le salut comme la pr\u00e9sence de Dieu \u00e0 l\u2019\u0153uvre en tout homme, il est par construction universel. Dieu pouvant se faire \u00ab&nbsp;Dieu-avec-nous&nbsp;\u00bb dans notre monde commun, nul n\u2019est en dehors de la port\u00e9e de cette pr\u00e9sence. Pohier insiste m\u00eame sur le fait que la Bonne Nouvelle n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite religieuse mais concerne chaque \u00eatre humain dans sa condition concr\u00e8te. Il se r\u00e9jouit que J\u00e9sus ait fr\u00e9quent\u00e9 les p\u00e9cheurs et les exclus, signe que le salut est offert aux marginalis\u00e9s, et il \u00e9tend ce principe \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re. En outre, en relativisant l\u2019adh\u00e9sion formelle \u00e0 l\u2019\u00c9glise, Pohier rejoint l\u2019id\u00e9e que les non-chr\u00e9tiens ne sont pas automatiquement perdus&nbsp;; bien au contraire, il verrait en tout homme de bonne volont\u00e9 un b\u00e9n\u00e9ficiaire potentiel de la gr\u00e2ce divine. L\u2019un de ses griefs envers la pr\u00e9dication traditionnelle est justement d\u2019avoir parfois restreint le salut aux seuls \u00ab&nbsp;fid\u00e8les&nbsp;\u00bb, cr\u00e9ant une mentalit\u00e9 de forteresse (les sauv\u00e9s dedans, les perdus dehors). Lui pr\u00f4ne un regard beaucoup plus optimiste et inclusif&nbsp;: Dieu travaille au c\u0153ur de chaque personne. On peut dire que Pohier approche une forme d\u2019universalisme (salut universel de tous), dans la mesure o\u00f9 il \u00e9vacue la perspective d\u2019une damnation \u00e9ternelle (ne croyant plus \u00e0 un enfer dans l\u2019au-del\u00e0) et o\u00f9 le salut, compris comme pl\u00e9nitude de vie en Dieu ici-bas, est accessible \u00e0 tous pour peu qu\u2019on y consente. Il est probable que Pohier reprend \u00e0 son compte le souffle de Vatican&nbsp;II sur l\u2019ouverture aux autres religions et m\u00eame aux non-croyants. Il valorise par exemple le fait que la r\u00e9v\u00e9lation biblique montre Dieu agissant bien avant J\u00e9sus et en dehors d\u2019Isra\u00ebl \u00e9galement. Son insistance sur la \u00ab&nbsp;pr\u00e9sence situ\u00e9e de Dieu&nbsp;\u00bb dans chaque culture et chaque v\u00e9cu humain sugg\u00e8re qu\u2019il reconna\u00eet une action universelle de Dieu, sans exclusive confessionnelle. Enfin, Pohier pourrait dire que, puisque \u00ab&nbsp;Dieu est amour&nbsp;\u00bb (1&nbsp;Jn&nbsp;4,8) et ne peut vouloir que le bien de ses cr\u00e9atures, le refus d\u00e9finitif de Dieu par une cr\u00e9ature est difficile \u00e0 concevoir \u2013 ce qui l\u2019\u00e9loignerait de l\u2019id\u00e9e d\u2019un enfer peupl\u00e9. En bref, pour Pohier, le salut a un horizon r\u00e9solument universel et inclusif, sans distinctions claires entre dedans et dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Convergences et divergences. Sur l\u2019universalit\u00e9 du salut, la convergence g\u00e9n\u00e9rale est r\u00e9elle&nbsp;: Pohier et la doctrine catholique affirment l\u2019un et l\u2019autre que le salut n\u2019est pas le privil\u00e8ge d\u2019un petit groupe, mais bien une offre pour \u00ab&nbsp;tous les hommes&nbsp;\u00bb. Tous deux s\u2019opposent \u00e0 toute forme de pr\u00e9destination restrictive qui condamnerait une partie de l\u2019humanit\u00e9 sans recours. Cependant, en creusant, on voit que leurs motifs et implications diff\u00e8rent. L\u2019\u00c9glise catholique maintient l\u2019\u00e9quilibre&nbsp;: salut universellement offert mais non universellement accept\u00e9. Pohier, lui, semble pencher vers un salut universellement r\u00e9alis\u00e9 (du moins en germe). En effet, l\u2019\u00c9glise laisse ouverte la possibilit\u00e9 du refus du salut (par le p\u00e9ch\u00e9 mortel persistant jusqu\u2019\u00e0 la mort, ce qui justifie la notion d\u2019enfer \u00e9ternel comme auto-exclusion possible de la communion avec Dieu). Pohier, en revanche, esquive cette question en refusant le sch\u00e9ma classique ciel\/enfer. Pour lui, l\u2019accent est sur l\u2019appel universel et il ne d\u00e9veloppe pas vraiment une th\u00e9ologie du refus \u2013 ce qui pourrait laisser entendre une certaine forme d\u2019esp\u00e9rance que tous soient sauv\u00e9s. Ensuite, il y a divergence sur le r\u00f4le de Christ et de l\u2019\u00c9glise dans cette universalit\u00e9. L\u2019\u00c9glise dit&nbsp;: oui, tous peuvent \u00eatre sauv\u00e9s, mais s\u2019ils le sont, c\u2019est par Christ et par l\u2019\u00c9glise, m\u00eame implicitement (cf. LG&nbsp;16, GS&nbsp;22) \u2013 l\u2019\u00c9glise restant le canal universel du salut, et Christ l\u2019unique source. Pohier, en minimisant la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00c9glise et en ne liant pas strictement le salut \u00e0 la confession explicite du Christ, laisse entendre que Dieu peut sauver \u00ab&nbsp;directement&nbsp;\u00bb tout homme, y compris en dehors de la r\u00e9f\u00e9rence au Christ historique. Cette position floue sur le r\u00f4le unique du Christ a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9e par le magist\u00e8re&nbsp;: la Congr\u00e9gation pour la Doctrine de la Foi a not\u00e9 qu\u2019on ne discerne pas clairement chez Pohier s\u2019il confesse encore la divinit\u00e9 du Christ et son r\u00f4le indispensable. L\u2019\u00c9glise craint qu\u2019en insistant sur l\u2019universalit\u00e9, Pohier en vienne \u00e0 diluer la m\u00e9diation unique du Christ (ce que Jean-Paul&nbsp;II d\u00e9non\u00e7ait comme un relativisme religieux). Pour caricaturer, l\u2019\u00c9glise dit&nbsp;: le salut est pour tous, mais tous auront \u00e0 un moment rendez-vous avec le Christ sauveur&nbsp;; Pohier tendrait \u00e0 dire&nbsp;: le salut est pour tous, Dieu est d\u00e9j\u00e0 avec chacun, inutile de formaliser ce rendez-vous. Enfin, Pohier voit l\u2019universalit\u00e9 en termes d\u2019\u00e9galit\u00e9 devant Dieu (tous les hommes, croyants ou non, sont aim\u00e9s et accompagn\u00e9s de Dieu), l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9glise voit aussi l\u2019universalit\u00e9 en termes de mission&nbsp;: parce que tous sont appel\u00e9s, il faut porter l\u2019\u00c9vangile \u00e0 tous. L\u2019\u00c9glise envoie donc en mission universelle (\u00ab&nbsp;Allez, de toutes les nations faites des disciples\u2026&nbsp;\u00bb \u2013&nbsp;Mt&nbsp;28,19), convaincue que le salut universel passe par l\u2019annonce explicite du Christ. Pohier, misant sur l\u2019action int\u00e9rieure de Dieu en chacun, risque de diminuer l\u2019urgence missionnaire, consid\u00e9rant que Dieu n\u2019a pas attendu l\u2019annonce pour agir. Cette diff\u00e9rence d\u2019attitude pratique d\u00e9coule de la th\u00e9ologie : universalit\u00e9 inclusive active (\u00c9glise) vs universalit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre (Pohier).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019examen comparatif fait appara\u00eetre que Jacques Pohier, tout en restant inspir\u00e9 par le message chr\u00e9tien, propose une v\u00e9ritable relecture de la sot\u00e9riologie catholique. Ses intuitions \u2013 valoriser la pr\u00e9sence de Dieu dans l\u2019aujourd\u2019hui, insister sur le salut comme accomplissement humain et relation vivante plut\u00f4t que comme transaction juridique \u2013 rejoignent certaines aspirations contemporaines et prolongent en un sens l\u2019ouverture de Vatican&nbsp;II sur un salut offert \u00e0 tous. Il y a chez Pohier une qu\u00eate de rendre le discours du salut plus accessible \u00e0 l\u2019homme moderne (moins centr\u00e9 sur la peur de la mort ou de l\u2019enfer, plus sur l\u2019esp\u00e9rance ici et maintenant). Sur quelques points, on peut noter des convergences partielles avec la doctrine catholique&nbsp;: l\u2019importance de la foi (confiance en Dieu), le r\u00f4le indispensable du Christ (Pohier ne rejette pas le Christ, il en repense le r\u00f4le), le caract\u00e8re universel du dessein de Dieu, ou encore la place de l\u2019Esprit Saint dans la transformation des personnes. Cependant, les divergences th\u00e9ologiques demeurent franches et nombreuses. Pohier tend \u00e0 d\u00e9sinstitutionnaliser et d\u00e9seschatologiser le salut, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9glise maintient fermement le cadre institutionnel sacramentel et l\u2019horizon eschatologique. Il en r\u00e9sulte une diff\u00e9rence de ton&nbsp;: la doctrine catholique voit le salut comme un passage de la mort \u00e0 la vie (avec la croix et la r\u00e9surrection du Christ comme pivot central) en communion avec l\u2019\u00c9glise, alors que Pohier le pr\u00e9sente comme l\u2019exp\u00e9rience de la vie en Dieu par-del\u00e0 les constructions traditionnelles, exp\u00e9rience offerte dans l\u2019ordinaire de ce monde. Les positions de Pohier, per\u00e7ues comme remettant en cause des v\u00e9rit\u00e9s \u00ab&nbsp;non n\u00e9gociables&nbsp;\u00bb (r\u00e9alit\u00e9 de la r\u00e9surrection du Christ, intention sacrificielle de la Croix, perspective de la vie \u00e9ternelle\u2026) ont \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9es car jug\u00e9es incompatibles avec le noyau de la foi apostolique. Ce cas illustre la tension entre une th\u00e9ologie catholique officielle, soucieuse de continuit\u00e9 doctrinale, et des recherches th\u00e9ologiques plus audacieuses cherchant \u00e0 reformuler le myst\u00e8re du salut. En d\u00e9finitive, la conception du salut chez Pohier, par son accent sur la pr\u00e9sence aimante de Dieu ici et maintenant et l\u2019universalit\u00e9 sans fronti\u00e8res, interpelle l\u2019\u00c9glise \u00e0 toujours mieux annoncer un salut qui touche l\u2019homme concret, sans rien c\u00e9der toutefois, du point de vue du magist\u00e8re, sur les v\u00e9rit\u00e9s h\u00e9rit\u00e9es du Christ et des Ap\u00f4tres qui garantissent l\u2019authenticit\u00e9 de cette Bonne Nouvelle du Salut pour tous.<\/p>\n\n\n\n<p>\/<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Aspect<\/strong><\/td><td><strong>&nbsp;<\/strong><\/td><td><strong>Jacques Pohier (salut \u00ab&nbsp;immanent&nbsp;\u00bb)<\/strong><\/td><td><strong>Doctrine catholique (salut \u00ab&nbsp;traditionnel&nbsp;\u00bb)<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Nature du salut<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>Salut = Dieu pr\u00e9sent dans la vie actuelle de l\u2019homme, accomplissement ici-bas (conna\u00eetre Dieu = vie \u00e9ternelle d\u00e8s maintenant). \u2013 Moins d\u2019accent sur l\u2019au-del\u00e0 (pas \u00ab&nbsp;d\u2019autre monde&nbsp;\u00bb \u00e0 attendre), la r\u00e9surrection finale ou le ciel\/ENFER. \u2013 J\u00e9sus sauve en r\u00e9v\u00e9lant Dieu et en suscitant une vie pleinement humaine, plus qu\u2019en payant pour le p\u00e9ch\u00e9.<\/td><td>Salut = Dieu lib\u00e8re l\u2019homme du p\u00e9ch\u00e9 et de la mort pour la vie \u00e9ternelle avec Lui. \u2013 Inclut une dimension eschatologique forte : r\u00e9surrection des morts, ciel (b\u00e9atitude \u00e9ternelle) pour les sauv\u00e9s, enfer possible pour le refus. \u2013 J\u00e9sus sauve en mourant pour nos p\u00e9ch\u00e9s et en ressuscitant (Myst\u00e8re pascal).<\/td><\/tr><tr><td>Lien avec la foi<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>La foi = rencontre existentielle avec Dieu, confiance personnelle. \u2013 Peut s\u2019exprimer en dehors des formulations classiques (on peut questionner voire r\u00e9interpr\u00e9ter certains dogmes sans \u00ab perdre \u00bb la foi v\u00e9ritable). \u2013 Importance de la sinc\u00e9rit\u00e9 et de la qu\u00eate de sens individuelle ; m\u00e9fiance envers une foi purement institutionnelle ou dogmatique. \u2013 Ouverture \u00e0 l\u2019id\u00e9e que des non-chr\u00e9tiens aient une foi implicite authentique.<\/td><td>La foi = adh\u00e9sion \u00e0 J\u00e9sus-Christ (vrai Dieu et Sauveur) et aux v\u00e9rit\u00e9s r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par Lui, transmise par l\u2019\u00c9glise. \u2013 N\u00e9cessaire au salut (\u00ab sans la foi nul ne peut \u00eatre justifi\u00e9 ni sauv\u00e9 \u00bb). La foi doit \u00eatre explicite autant que possible (mais peut \u00eatre implicite chez ceux qui ignorent le Christ involontairement). \u2013 Foi vivante = confiance en Dieu et assentiment aux v\u00e9rit\u00e9s enseign\u00e9es par l\u2019\u00c9glise (on ne peut d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment rejeter un dogme central sans entamer la foi).<\/td><\/tr><tr><td>Gr\u00e2ce et p\u00e9ch\u00e9<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>Salut vu comme don gracieux de Dieu pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019homme. \u2013 Gr\u00e2ce per\u00e7ue surtout comme pr\u00e9sence de l\u2019Esprit qui vivifie et inspire (dimension positive : rendre l\u2019homme plus pleinement humain). \u2013 Minimise le r\u00f4le du p\u00e9ch\u00e9 : il ne faut pas partir de la culpabilit\u00e9 ni tout axer sur l\u2019expiation. Le pardon de Dieu est offert sans condition pr\u00e9alable. \u2013 Insiste sur la libert\u00e9 de Dieu qui aime l\u2019homme tel qu\u2019il est, plut\u00f4t que sur la n\u00e9cessit\u00e9 de le gu\u00e9rir d\u2019une faute originelle.<\/td><td>Salut enti\u00e8rement d\u00fb \u00e0 la gr\u00e2ce de Dieu (initiative gratuite) que l\u2019homme doit accueillir. \u2013 Gr\u00e2ce = force divine qui pardonne, gu\u00e9rit et sanctifie l\u2019homme p\u00e9cheur (dimension th\u00e9rapeutique : laver du p\u00e9ch\u00e9, recr\u00e9er l\u2019homme int\u00e9rieur). \u2013 P\u00e9ch\u00e9 vu comme le probl\u00e8me central \u00e0 r\u00e9soudre (rupture avec Dieu). Le salut est d\u2019abord le pardon des p\u00e9ch\u00e9s et la d\u00e9livrance de la puissance du mal. \u2013 La gr\u00e2ce suppose la conversion du c\u0153ur (d\u00e9tour du p\u00e9ch\u00e9, adh\u00e9sion \u00e0 la volont\u00e9 de Dieu) pour d\u00e9ployer ses effets.<\/td><\/tr><tr><td>Sacrements et \u00c9glise<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>M\u00e9diations relativis\u00e9es. \u2013 L\u2019\u00c9glise institu\u00e9e peut \u00eatre un \u00ab obstacle \u00bb si on la sacralise trop. On peut rencontrer Dieu sans passer explicitement par l\u2019institution (importance de la conscience personnelle). \u2013 Sacrements vus comme symboles de la foi plut\u00f4t que comme actes indispensables. Ex&nbsp;: l\u2019Eucharistie est m\u00e9morial fraternel plut\u00f4t que sacrifice r\u00e9el ; la pr\u00e9sence du Christ est surtout spirituelle, pas garantie par une formule sacramentelle. \u2013 Le pr\u00eatre et la hi\u00e9rarchie ont un r\u00f4le secondaire par rapport \u00e0 l\u2019action directe de l\u2019Esprit dans les individus et les communaut\u00e9s.<\/td><td>M\u00e9diations n\u00e9cessaires (pour les croyants). \u2013 L\u2019\u00c9glise est \u00ab n\u00e9cessaire au salut \u00bb car elle est le Corps du Christ pr\u00e9sent dans le monde. Appartenir \u00e0 l\u2019\u00c9glise (par la foi et le bapt\u00eame) est la voie normale de salut. \u2013 Les sacrements sont les canaux \u00e9tablis par le Christ pour donner la gr\u00e2ce. \u00ab Les sacrements\u2026 sont n\u00e9cessaires au salut \u00bb du chr\u00e9tien. Ex&nbsp;: bapt\u00eame n\u00e9cessaire pour la nouvelle naissance, Eucharistie pour s\u2019unir au sacrifice du Christ\u2026 \u2013 Le minist\u00e8re ordonn\u00e9 (pr\u00eatres, \u00e9v\u00eaques) est au service de cette dispensation du salut : il agit \u00ab in persona Christi \u00bb pour pardonner les p\u00e9ch\u00e9s, consacrer l\u2019Eucharistie, etc., selon l\u2019institution divine.<\/td><\/tr><tr><td>Universalit\u00e9 du salut<\/td><td>&nbsp;<\/td><td>Universalisme inclusif. \u2013 Dieu est pr\u00e9sent \u00e0 tous les humains, pas seulement aux chr\u00e9tiens. Tout homme peut vivre la rencontre salvifique (m\u00eame s\u2019il n\u2019en a pas les mots). \u2013 Le salut n\u2019est pas r\u00e9serv\u00e9 ; il tend \u00e0 consid\u00e9rer que personne n\u2019est exclu d\u00e9finitivement de l\u2019amour de Dieu. (La notion d\u2019enfer \u00e9ternel est \u00e9cart\u00e9e ou pass\u00e9e sous silence, donc on esp\u00e8re le salut de tous). \u2013 J\u00e9sus-Christ est source d\u2019inspiration et de salut, mais Pohier laisse entendre que d\u2019autres chemins authentiques vers Dieu existent (il ne met pas l\u2019accent sur l\u2019unicit\u00e9 exclusive du Christ).<\/td><td>Offre universelle, m\u00e9diation unique. \u2013 Dieu veut le salut de tous ; aucun \u00eatre humain n\u2019est cr\u00e9\u00e9 pour la perdition. L\u2019Esprit travaille donc dans chaque c\u0153ur pour l\u2019attirer au salut. \u2013 Mais tous ne r\u00e9pondent pas \u00e0 cette gr\u00e2ce : l\u2019homme peut refuser. La possibilit\u00e9 du refus aboutit \u00e0 la doctrine d\u2019un enfer (auto-exclusion \u00e9ternelle) pour ceux qui meurent en ennemis de Dieu. \u2013 Le salut de tous ceux qui sont sauv\u00e9s (de n\u2019importe quelle nation ou religion) se fait par J\u00e9sus-Christ seul. Lui est l\u2019unique M\u00e9diateur, et l\u2019\u00c9glise, son Corps, est l\u2019 \u00ab instrument universel \u00bb du salut. Il n\u2019existe \u00ab aucun autre nom \u00bb pour \u00eatre sauv\u00e9, m\u00eame si le Christ peut sauver myst\u00e9rieusement ceux qui ne le connaissent pas.<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Michel Leconte Voir aussi&nbsp;: Introduction Jacques Pohier (1926-2007) est un th\u00e9ologien catholique fran\u00e7ais connu pour ses positions novatrices, notamment dans la revue&nbsp;Concilium.&nbsp;Sa conception du salut \u2013 entendue comme l\u2019\u00ab&nbsp;\u0153uvre de Dieu qui sauve l\u2019humanit\u00e9&nbsp;\u00bb \u2013 a suscit\u00e9 la controverse et a m\u00eame valu une mise en garde officielle en 1979 de la part de la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[],"external_author":[47],"cited_author":[],"publisher":[],"book_author":[],"class_list":["post-1145","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","external_author-michel-leconte"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1145","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1145"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1145\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1151,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1145\/revisions\/1151"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1145"},{"taxonomy":"external_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/external_author?post=1145"},{"taxonomy":"cited_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/cited_author?post=1145"},{"taxonomy":"publisher","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/publisher?post=1145"},{"taxonomy":"book_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/protestantsdanslaville.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/book_author?post=1145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}