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11 manières de comprendre le christianisme

 

 

Libéralisme protestant

 

 

Laurent Gagnebin de Bons

Doyen de la Faculté de Théologie Protestante de Paris

 

 

Le « protestantisme libéral » n'a le monopole ni de l'Évangile ni du libéralisme ! Il y a des catholiques libéraux, des théologiens comme Jacques Pohier, Louis Evely, Maurice Zundel, tous attachés aux deux mots qui me semblent résumer notre pensée : Évangile et liberté.
Le mensuel qui se nomme précisément « Évangile et Liberté » est l'expression la plus visible du protestantisme libéral.

Le protestantisme lui-même est par nature libéral depuis le 16e siècle. En tout cas, le réformateur Sébastien Castellion a illustré clairement l'idée du protestantisme libéral qui estime qu'on ne peut condamner personne au nom d'une doctrine lorsqu'il a reproché à Calvin d'avoir laissé brûler Michel Servet : « Tu as brûlé un homme pour défendre une idée ; tu n'as pas défendu l'idée mais tu as brûlé l'homme ! » Cela ne signifie pas manquer de cohérence ou de force de pensée.

Le libéralisme affirme la primauté de la foi sur les doctrines, refuse tout système autoritaire et croit à la vocation de l'homme à la liberté, à la constante nécessité d'une critique réformatrice et à la valeur relative des institutions ecclésiastiques.
Il a le désir de réaliser une active fraternité entre les hommes qui sont, tous, sans distinction, enfants de Dieu.

Ainsi pour la trinité. Le libéralisme protestant ne veut pas que l'on fasse de Dieu une réalité en trois paragraphes, même s'il reconnaît le Père, le Fils et le saint-Esprit.

A propos de la divinité du Christ, le protestantisme libéral dit qu'elle se trouve dans la perfection de l'humanité de Jésus. Parce que Jésus a été l'homme parfait, on salue en lui quelque chose qui nous vient de Dieu.

Quant à la croix du Christ, les libéraux récusent unanimement l'idée d'un Dieu cruel exigeant de voir le sang couler pour par-donner aux hommes.

Le protestantisme libéral redoute une manière objectivante de parler de Dieu, du Christ, de l'Évangile. On se méfie de tout ce qui pourrait endoctriner les gens, les faire entrer dans un moule. Ce ne sont pas les doctrines qui lui font horreur, mais l'autoritarisme doctrinal ; pas les dogmes eux-mêmes mais bien le dogmatisme ; nous acceptons les rites, mais non pas le ritualisme.
Il y a pour nous primauté de la foi sur les doctrines. Dire ses croyances, les exprimer intellectuellement n'est pas encore véritablement croire. Croire en Dieu est plus signifiant que croire que Dieu est ceci ou cela.

Les doctrines sont, de plus, tributaires de leur époque, de leur contexte. Il convient de conserver une constante critique réforma-trice dans notre manière de dire notre foi, de vivre l'Église.

Les institutions ecclésiastiques sont nécessaires mais ne sont en rien infaillibles ; leur valeur n'est que relative. Sur ce point-là, nous sommes très fortement opposés au catholicisme romain, qui se caractérise par une sone d'envahissement de l'Église.

En ce qui concerne l'autorité de la Bible, une lecture historique et critique est indispensable, car la recherche doit se faire sans préjuger de ses résultats. La conclusion ne saurait être donnée d'avance, comme c'est parfois le cas dans un certain catholicisme romain, voire dans un certain protestantisme.
Dès le 18e siècle et surtout au 19e siècle, le combat a été mené dans le protestantisme libéral pour inscrire dans leur contexte historique les textes de la Bible. Il arrive dès lors que cette enquête scientifique conduise à des interprétations divergentes et discutent l'attribution à Paul, par exemple, de la rédaction de la première épître à Timothée. Sur ce point, les libéraux ont gagné : la traduction oecuménique de la Bible, la fameuse TOB, a été réalisée dans cet esprit par des savants catholiques, orthodoxes et protestants.

Il fut une époque où il était jugé scandaleux de penser que la Genèse avait été rédigée par des auteurs différents, à diverses époques et que ses textes relevaient davantage de la poésie et de la mythologie que de la recherche historique. Ainsi par exemple le serpent d'Adam et Eve ne s'était pas exprimé en hébreu !
Le récit de Jésus calmant la tempête par l'autorité de sa voix a un sens profond qu'il convient de rechercher et qui nous interdit de penser que les événements se sont tout simplement passés ainsi qu'il est raconté. Il ne s'agit pas tant, par conséquent, de voir ce que dit un texte que, plutôt, ce qu'il veut dire et nous dire aujourd'hui.

C'est une attitude contraire à celle du fondamentalisme qui, non seulement affirme la vérité historique ou géographique des faits rapportés dans la Bible, mais encore identifie ces récits avec la Parole de Dieu elle-même. Nous pensons, quant à nous, que ces écrits sont humains, et que l'on peut entendre à travers eux une Parole de Dieu.
Nous avons donc une exigence d'honnêteté intellectuelle, de prise en compte du travail rationnel qui fait de nous des chrétiens du monde d'aujourd'hui, en dialogue avec la culture contemporaine.
Nous ne ressentons pas Dieu comme fondamentalement étranger à notre monde. Le théologien Karl Barth, qui affîrmait la radicale altérité de Dieu, avait une position telle que Dieu ne pourrait finalement pas nous parler s'il était à ce point « totalement autre ».

Dieu profère, certes, un non énergique contre le péché de l'homme ; mais c'est un grand oui qu'il dit à l'homme lui-même. Dieu s'engage dans l'humanité, partage la condition humaine ; il y a en Jésus, la possibilité de construire un humanisme chrétien. Sur ce point les protestants libéraux se séparent du barthisme et se rapprochent des catholiques romains.

Quant au monde contemporain, nous récusons une tendance protestante qui consiste à le rejeter comme pécheur, perdu, satanique même, pour trouver le salut dans une Église coupée du monde, en opposant ainsi le profane au sacré.
On peut s'intéresser à l'art, à Picasso, au centre Pompidou, et cet art-là n'est pas moins sacré que l'art qui porte ce titre ! Il n'y a pas de différence de nature entre le croyant peignant une pomme et l'athée peignant une crucifixion !
Il peut parfaitement y avoir dans la culture qui nous entoure quelque chose qui va dans le sens de l'Évangile, de même hélas, qu'il y a aussi parfois dans les Églises un discours et des pratiques à l'encontre de l'Évangile, à l'encontre du Dieu d'amour !

A la Faculté de théologie protestante de Paris où nous formons les futurs pasteurs, je m'efforce de leur apporter l'idée que la foi chrétienne implique un certain comportement qui est plus fondamental encore que la réflexion théologique, que je ne méprise naturellement nullement.
Certains athées sont d'ailleurs probablement bien plus chrétiens que certains chrétiens. On ne peut pas les récupérer dans le christianisme pour autant, mais ils ont cependant un comportement plus fidèle au Dieu de Jésus-Christ que beaucoup de croyants.
Ce n'est pas par son baptême que l'on devient enfant de Dieu. On l'est parce que Dieu est notre Père, qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou non.

L'« orthopraxie », qui est la fidélité concrète à l'Évangile, est plus importante que l'« orthodoxie » qui est la fidélité à la bonne doctrine. Le blasphème, dont on a beaucoup parlé, ne me semble pas le fait de proférer des horreurs contre Dieu, I'Évangile, le Christ ou l'Église. Ie véritable blasphème est le fait de chrétiens qui ne mettent pas la charité en pratique.
Il est vrai que pour parler comme je le fais de la relativité de la pensée doctrinale, il faut avoir beaucoup étudié ! C'est en étant très exigeant sur le plan doctrinal que l'on voit la relativité des théologies et des dogmes. Le libéralisme protestant n'est en rien la foi du charbonnier, le flou des croyances et des pensées.

La plus grande vertu pour un croyant est l'amour tel que le Christ nous le révèle. Ainsi le pense et le veut le mouvement du Christianisme social qui, né au 19e siècle, dit la foi par les pratiques sociales et politiques ; c'est la foi au Christ qui nous amène à militer contre la torture, contre l'alcoolisme. Il n'est évidemment pas nécessaire d'être chrétien pour le cela mais un chrétien ne peut manquer de participer à un tel combat.
La pasteur Wilfred Monod, de la paroisse de l'Oratoire, disait au début du 20e siècle, qu'aux yeux de l'Éternel, à l'heure décisive des comptes, c'est-à-dire à l'heure du Jugement :

Mieux vaudrait avoir vécu sans religion que d'avoir vécu sans amour
mieux vaudrait avoir servi Jésus-Christ sans le nommer
que d'avoir nommé Jésus-christ sans le servir.

 

 

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