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Petite histoire du protestantisme

 

Gilles Castelnau

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XVIIe siècle

 


 

L'édit de Nantes

 

22 mai 2007
Signé en avril 1598, l'édit de Nantes
a été un ultime édit de pacification qui, à la différence des précédents dont il reprenait beaucoup des dispositions, allait longtemps demeurer en vigueur. L'épuisement du pays et l'autorité d'Henri IV assurèrent son succès initial, bien que l'opinion du temps ne vit souvent qu'un pis-aller navrant dans le pluralisme confessionnel qu'il instaurait. L'édit de Nantes n'a été qu'un armistice, qui tentait de stabiliser le rapport de forces entre majoritaires catholiques et minoritaires protestants (de 6 à 8 % de la population du royaume, très inégalement répartis selon les provinces et bien plus nombreux au sud qu'au nord).

Henri IV, après son abjuration avait promis aux protestants qu'il leur donnerait un édit de paix. Mais il était obligé de lutter avec le fanatisme catholique que la Ligue avait partout excité. Il faut se souvenir que son prédécesseur, Henri III avait été assassiné par un moine ligueur et qu'il devait lui aussi rencontrer le même sort avec le ligueur fanatique qu'était Ravaillac ; celui-ci donna pour raison de son crime que « le roi était huguenot et voulait faire la guerre au pape ».

L'édit rétablissait la paix religieuse en France en accordant aux réformés :

- La liberté de professer leur religion sans être troublés.

- Le droit d'être admis à toutes les dignités ou charges.

- Des tribunaux dits chambres mi-parties, où un certain nombre de juges seraient nécessairement protestants.

- Des articles secrets autorisaient les réformés à ouvrir des écoles, des collèges et des académies, à tenir leurs synodes et à conserver pour un temps, des garnisons dans 150 places de sûreté, grandes ou petites, dont ils étaient les maîtres.

Le pape déclara que l'édit « le crucifiait » ; le clergé de France essaya d'empêcher qu'il fut promulgué. Les parlements du royaume refusèrent longtemps de l'enregistrer : le Parlement de Paris ne céda qu'après un an de résistance, ceux de Toulouse, Dijon, Aix et Rennes après deux ans, celui de Rouen après onze ans !

Avec l'édit de Nantes, la minorité réformée se trouva certes légitimée, mais aussi cantonnée géographiquement, gelée en l'état de minorité et même de minorité très diminuée. En effet, on assiste dans le dernier quart du XVIe siècle à un reflux massif des Églises réformées : la moitié des communautés ont disparu pendant cette période. A la fin du siècle, les réformés, dans les limites du royaume donc sans le Béarn, sont moins d'un million. Ce reflux a davantage atteint les provinces au nord de la Loire que celles du Midi, où le tissu réformé était déjà beaucoup plus dense. Les guerres de religion et les violences exercées contre les huguenots pendant ces trente années n'expliquent pas tout. Certes, les massacres de la Saint-Barthélemy, et plus tard les édits imposés par la Ligue, ont eu un effet direct de terreur, provoquant un double mouvement d'abjuration et d'émigration. 

En dehors des affrontements sanglants et des moments de tension extrême, les interdictions et les entraves à la liberté du culte, ont eu un effet d'usure. Le ralliement du roi à l'Église des ancêtres a eu aussi un effet d'entraînement sur la noblesse. Plus profondément, l'échec de la conquête du pouvoir, c'est-à-dire l'échec de la Réforme en France, a pu être interprété comme un désaveu divin. Inversement la minorité réformée a pu renforcer son identité en se considérant comme le « petit reste élu », minorité à part.

Les réformés, affaiblis de toutes manières, profitèrent de l'édit de Nantes pour travailler à leur relèvement : tenue régulière des synodes réunissant les 763 Églises, construction de temples, cultes, étude de la Bible. Éducation des enfants et des jeunes par la création d'écoles, de collèges et d'académies : les réformés entretinrent à grands frais des académies d'enseignement supérieur dans les villes suivantes : Nîmes, Orthez, Orange, Sedan, Montpellier, Montauban, Saumur et Die.

La situation se gâta sous le règne de Louis XIII.

 

Le siège de la Rochelle

 

Le cardinal de Richelieu était devenu ministre de Louis XIII en 1624. Il s'efforçait de réduire la puissance politique des réformés afin de fortifier l'autorité du roi. Pour cela, il fit le siège de La Rochelle. Il dura onze mois et trois jours. La ville contenait 27 000 habitants. Richelieu, désespérant de la prendre d'assaut, fit construire, du côté de la terre, un mur de circonvallation de 12 km et en pleine mer, hors de la portée des canons, une immense digue pour empêcher le ravitaillement.

La famine était terrible. Lorsque la ville se rendit, le 28 octobre 1628, il n'y avait plus que cent soixante soldats et 5 000 habitants dans un état de maigreur effrayante. Après la perte de leur dernière place forte, les protestants furent livrées sans défense à l'autorité royale, qui ne rencontra plus de résistance et s'engagea dans le despotisme à outrance que l'on sait.

Louis XIII signa, en juillet 1629, l'édit de grâce à Alès et à Nîmes, qui confirmait l'édit de Nantes, avec toutefois la restriction importante des places fortes que les protestants ne pouvaient plus avoir.

 

L'académie de Montauban

 

Aussitôt après l'édit de Nantes, le 15e synode national, tenu à Montpellier en 1598, décida la création de deux nouvelles académies d'enseignement supérieur à Saumur et à Montauban. La théologie y occupait la place centrale, mais on y enseignait aussi les lettres, les sciences, la philosophie, le droit et la médecine. C'est là que les pasteurs étaient formés. Celle de Montauban fut ouverte en novembre 1600.

Le 12 décembre 1659, Louis XIV, se trouvant à Toulouse, ordonna le transfert de l'académie à Puylaurens, petite ville près de Castres. Voici le prétexte de cette mesure, destinée, dans la pensée du roi, à réduire l'influence de l'académie :

Le 5 juillet 1659, le principal et les régents catholiques du collège voisin, voulant faire représenter par leurs élèves une pièce dramatique, firent dresser un théâtre dans la cour qui était commune aux deux cultes. Les écoliers protestants y virent un empiétement sur les droits reconnus à ceux de leur culte et renversèrent l'estrade. Il s'ensuivit une bagarre dans laquelle les habitants de la ville intervinrent.

Ce fâcheux incident coûta cher aux réformés. Malgré les démarches de l'un d'entre eux, M. de Viçose, seigneur de Genebrières et Doraudes, auquel le roi refusa audience, plusieurs protestants de la ville furent exécutés, d'autres jetés en prison ; le collège fut entièrement donné aux catholiques et l'académie transportée à Puylaurens. C'est à Montauban et à Puylaurens que de nombreux pasteurs furent formés.

Elle fut supprimée le 5 mars 1685, lors de la révocation de l'édit de Nantes.

 

La reconquête catholique

 

Au service de la stratégie de reconquête pacifique des âmes sur l'hérésie se sont mobilisées les forces vives de l'Église catholique, créées ou rénovées dans l'élan du concile de Trente. Religieux, évêques, prêtres et dévots proches de la Compagnie du Saint-Sacrement ont expérimenté des moyens nouveaux : la controverse, la mission, la  conversion personnalisée.

Sous forme orale - et publique - ou écrite, la controverse est affaire de théologiens. Elle a occupé un  bon nombre de jésuites et de capucins spécialisés dans ce genre et en face, peu nombreux mais pugnaces, des ministres de la R.P.R. (« Religion prétendument réformée ») : on a pu recenser plus de 7 000 éditions de textes des deux bords, tout au long du XVIIe siècle, avec un sommet dans les trois premières décennies. Dans ces duels à répétition, l'enjeu est la déroute de l'adversaire et la conversion des spectateurs ou lecteurs par démonstration de l'erreur. Les lieux de controverse du XVIe siècle se concentrent progressivement sur l'Église et la messe, et les outils s'affinent : les textes scripturaires et historiques réservoirs d'arguments pour les adversaires ont été comme jamais jusqu'alors soumis au feu de la critique réciproque. Si les chants de triomphe n'ont pas manqué de part et d'autre, l'impact de ces joutes savantes, en termes de conquêtes, n'a pu être que limité.

A la différence de la controverse intellectuelle, la pastorale de conversion, vise à déclencher tous les ressorts psychologiques d'une conversion, étant entendu que l'hérésie est fille des passions. D'où les formes variées et souvent cumulées de cette pastorale. La plus massive est la mission utilisée au XVIIe siècle par des religieux, capucins ou jésuites, dans le but de combattre l'ignorance des fidèles des campagnes. Journées de prédication et de catéchisation à l'usage de toute la population d'un village, précédant confessions et communions, les missions ont été spécialement organisées dans les régions à forte composante huguenote (Poitou dès 1617, Cévennes, Dauphiné), à la fois pour protéger les fidèles et pour convertir les hérétiques.

Après une période de succès, vers 1620-1640, notamment dans l'Ouest où les conversions se sont chiffrées par milliers, les missionnaires ont dû généralement constater le « peu de fruit » de leur action.

Les Compagnies de la Propagation de la foi et leurs maisons de conversion se sont multipliées à partir des années 1660, preuve que leur était reconnue une certaine efficacité. A Lyon, entre 1659 et 1685, 568 membres de la « R.P.R. » (pour une communauté d'environ 1600 membres) ont abjuré : orphelins, veuves, enfants de mariages mixtes, étrangers à la ville. Aide sociale et suivi pédagogique des nouveaux convertis nécessitaient des moyens financiers, fournis aux maisons de « nouveaux convertis » par les membres de la Compagnie et par les Assemblées du clergé. A partir de 1677, ces établissements bénéficient de moyens plus importants, mis à disposition par le roi, la « caisse des économats ».

 

Le synode national de Loudun, 1659

 

Depuis l'édit de Nantes, les synodes nationaux se réunissaient avec la permission du roi. A partir du vingt-quatrième synode, réuni à Charenton en 1623, le commissaire royal, choisi parmi les protestants, mais agréable au souverain, assistait aux séances : Louis XIII et Louis XIV purent apprendre de sa bouche qu'on y priait pour eux et qu'on y engageait les fidèles à l'obéissance. Les pasteurs siégeaient en robe et en rabat ; les gentilshommes portaient l'épée...

Quinze années s'étaient écoulées depuis la tenue du dernier synode général à Charenton en 1645. Les Églises n'avaient pas cessé de réclamer auprès du roi et du ministre Mazarin, la convocation d'un nouveau synode. Louis XIV autorisa la tenue d'un synode à Loudun, en novembre 1659. Il s'y fit représenter par deux protestants, membres du Parlement de Paris, le marquis de Ruvigny et Collas de la Madelène chargé de la fonction de commissaire royal.

Le commissaire fit entendre, de la part du roi, un langage hautain, énuméra une longue liste de prétendues infractions aux édits commises par les pasteurs et une autre liste, également longue, de défenses expresses que le roi faisait. Il dit que les pasteurs ne devaient plus avoir « l'insolence » de prêcher dans les annexes de leurs Églises, puisque le roi s'y opposait.

L'assemblée conseilla sans hésiter la résistance, et elle enjoignit aux pasteur « de se maintenir constamment dans tous leurs exercices, nonobstant toutes les prohibitions faites du contraire ».

Le commissaire fit une communication plus dure encore. Il dit « que les synodes nationaux ne pouvant se tenir sans qu'il en coûtât de grandes sommes et sans causer beaucoup d'embarras et de peines à ceux qui y étaient envoyés, Sa Majesté a résolu qu'on n'en assemblerait plus que lorsqu'elle le jugerait expédient, ce qui voulait dire jamais ».

Le modérateur, Jean Daillé, répondit : « nous sommes convaincus de l'utilité de nos assemblées et elles sont tout à fait nécessaires pour nos Églises, après avoir été si longtemps sans en tenir ».

Le synode, désireux de donner au roi une nouvelle marque de fidélité, rédigea une lettre de remerciements pour la tenue du synode de Loudun. Il aurait voulu aussi lui envoyer une liste des griefs des réformés et une réponse aux injustes reproches qu'avait fait entendre le commissaire. Mais celui-ci déclara que les députés chargés de remettre au roi cette lettre ne seraient pas reçus si elle contenait autre chose que des remerciements.

Il n'y eut plus de synode général  et cette suppression fit un grand vide dans les Églises. On dira plus loin que le rétablissement des synodes par Antoine Court fut l'un des principaux instruments de leur relèvement.

 

Composition sociale

 

Figé par l'édit de Nantes dans la situation de la fin du XVIe siècle, le protestantisme reste au XVIIe siècle, relativement, un phénomène de villes et de bourgs, localisé surtout dans le Midi, le sud-est et le sud-ouest du royaume.

Alors que la population du royaume croît, après la dépression des guerres de religion, d'un bout du siècle à l'autre, le groupe réformé décroît, prolongeant, avec moins de brutalité, le mouvement amorcé depuis le dernier quart du XVIe siècle.

On compte un peu plus d'un million de réformés pour 18 millions de Français, Béarnais compris sous Henri IV, 790 000 au début du règne de Louis XIV, 750 000 vers 1680, pour 20 millions de Français. L'érosion est la plus forte dans les Églises urbaines et dans les Églises semi-rurales du nord de la France, de l'Ouest et du Béarn.

Ce rétrécissement sévère (- 21 %), plus marqué au cours de la première moitié du siècle, peut s'expliquer par plusieurs facteurs. L'implantation fortement urbaine des réformés les a fragilisés : plus que les campagnes, les villes ont été touchées par les guerres et les pestes des années 1620-1630 (La Rochelle, Privas, Montauban, Montpellier, Castres...) ; et le remplacement s'est fait par une immigration des campagnes environnantes restées catholiques.

Dans les communautés rurales, l'érosion n'est notable que dans le Poitou et la Saintonge, où les défections nobiliaires semblent avoir eu un effet d'entraînement. Elle est massive et rapide en Béarn : les deux tiers de sa population, comptant alors 100 000 habitants, tous réformés depuis 1570, reviennent au catholicisme sous une pression royale inverse, entre 1600 et 1630.

 

La pratique religieuse au XVIIe siècle

 

La pratique religieuse des réformés a pour cadre le « temple », pour formes le « prêche », la célébration des sacrements et le catéchisme.

Passé le temps de la clandestinité et des guerres, passé aussi le temps de la conquête triomphante des Églises, les communautés réformées se sont mises à bâtir des édifices à usage de leur culte, ainsi que les y autorisait l'édit de Nantes : en 1620, on donne le chiffre de 760 temples. Mais pas de temples à l'intérieur des grandes villes, si possible même très loin d'elles.

De plan généralement rectangulaire (non pas cruciforme), percés de larges baies, parfois surmontés d'un clocher, les temples construits dans la foulée de l'édit de Nantes sont des bâtiments fonctionnels, destinés à l'écoute collective de la Parole ; d'où aussi, à l'intérieur, les murs nus et les rangées de bancs, souvent surplombées de galeries, autour de la chaire du prédicateur. C'est sur ce modèle que Salomon de Brosses a construit en 1624 le plus vaste temples réformés, celui de Charenton, pour la communauté réformée de Paris.

La pratique religieuse communautaire, imposant un déplacement au temple qui est souvent une expédition, a pour temps fort le prêche du dimanche matin.

La prédication porte toujours sur un texte de l'Écriture, lue dans la Bible de Genève (révision de la traduction d'Olivétan par les pasteurs et professeurs de Genève). Quatre dimanches par an sont réservés à la célébration de la cène (répétée matin et après-midi ou souvent deux dimanches de suite, en raison de l'affluence) : les fidèles y sont préparés par des sermons - interrompant la lecture continue des livres du Nouveau Testament ou des Psaumes - et une séance de « grand catéchisme » la semaine précédente.

 

Le temple de Charenton

 

L'édit de Nantes n'autorisait pas de temple à Paris et tout culte protestant y était interdit. On sait seulement que sous Henri IV, lorsque Catherine de Bourbon, soeur du roi, était à Paris, la salle des Caryatides au Louvre servait au culte protestant.

Les parisiens désireux de suivre des prêches se rendaient au temple de Grigny par carrosse ou par coche d'eau en embarquant place de Grève ou au pont de la Tournelle ; plus tard au temple d'Ablon (c'est là que Sully maria sa fille en février 1605), en empruntant le coche d'eau qui reliait Paris à Corbeil, d'où son nom de Corbillard ; enfin au temple de Charenton à partir de 1606 et sur permission expresse du roi : l'édit de Nantes prévoyait en effet que le culte ne pourrait être célébré à moins de cinq lieues d'un siège épiscopal ; certains ayant fait remarquer au roi Henri IV que Charenton était trop près, celui répliqua, dit-on, que désormais Charenton serait réputé être à cinq lieues de Paris !
On embarquait le dimanche matin à la pointe de l'île de la Cité, derrière le chevet de Notre-Dame ; on chantait des psaumes durant le trajet, après avoir dépassé les faubourgs. D'autres y allaient à pied par la porte Saint-Antoine et la rue de Charenton. Ils étaient parfois l'objet d'insultes et de jets de pierres dans les faubourgs. En 1621 le temple de Charenton fut brûlé à la suite d'une émeute. Il fut reconstruit sur les plans de Salomon Debrosse et contenait 4000 places. Les gentilshommes des plus grandes maisons étaient assidus aussi bien que les plus modestes artisans. Sully s'y rendait avec les siens.

Isaac Casaubon, professeur de grec, raconte dans son journal personnel qu'un dimanche matin, le bateau qui conduisait à Ablon ayant chaviré, il était arrivé avec sa famille trop tard pour le premier service et juste à temps pour assister au second, mais qu'il s'était dédommagé en lisant sur le bateau, au retour, une étude sur l'Apocalypse et quelques psaumes.

Le temple de Charenton fut rasé en 1685 à la révocation de l'édit de Nantes ; une stèle marque son emplacement, sur l'actuelle commune de Saint-Maurice, à l'angle nord-est des rues du Maréchal Leclerc et du Val-d'Osne, en face du Moulin de la Chaussée.

 

Encore la pratique religieuse

 

Constamment les synodes se montrent soucieux du catéchisme des enfants. Au milieu du siècle, le Catéchisme de Genève, de Calvin, dont la langue est jugée « surannée »  est concurrencé par celui de Charles Delincourt et par plusieurs autres, visant toujours une meilleurs adaptation du texte au public. Le but est en effet, d'inculquer aux enfants une doctrine cohérente, fondée sur la Bible, pour les amener à « rendre raison de leur foi » et à répondre aux questions de la controverse usuelle avec les catholiques.

De la pratique religieuse privée des réformés français du XVIIe siècle, on peut avoir quelque idée par des témoignages directs - livres de raison, correspondance - et par leurs livres. La pratique du culte de famille, soir et matin, est considérée au XVIIe siècle comme une « coutume des réformés ». Le support de ce culte consiste en deux livres : le psautier et la Bible, toujours en français, ce qui suppose des fidèles sachant lire et munis d'au moins un livre. Aux Églises réformées la Discipline faisait en effet obligation de « dresser des écoles », et aux fidèles d'avoir au moins un psautier par famille, contenant les 150 psaumes traduits et versifiés par Clément Marot et Théodore de Bèze, avec à la suite le Catéchisme de Genève, quelques prières, la Liturgie de Genève et la Confession de foi de La Rochelle.

Comme le montre l'enquête systématique faite à Metz, au milieu du XVIIe siècle, les familles réformées, par rapport aux catholiques, sont plus nombreuses à posséder des livres (80 %, contre 20 % des livres repérés dans les inventaires après décès), et en plus grande quantité (de 6 en moyenne contre 2,5 chez le artisans et marchands, à 124 contre 37 chez les avocats, magistrats, médecins). En tête, la Bible de Genève ou le Nouveau Testament seul : livres transmis de père en fils appropriés par l'inscription sur les pages de garde, du fil des générations, la mémoire des naissances et des morts. La pratique familiale et  individuelle de la Bible et des psaumes, chez l'avocat comme chez l'huilier ou l'aubergiste, est sans doute le plus fort marqueur de la piété réformée, comparée à la piété catholique, à faible rapport au livre.

A côté de la Bible et du psautier, les ouvrages les plus usuels chez les réformés, imprimés à La Rochelle, Charenton, Saumur, Sedan, Genève, sont des recueils de prières, souvent traduits de l'anglais, livres de « consolation », en particulier les  Consolations de l'âme fidèle contre les frayeurs de la mort (1652) de Charles Drelincourt, livres de préparation à la cène, le Livre des martyrs de Crespin, des ouvrages de controverse anticatholique (en tête, ceux de Pierre du Moulin).

Les sermons, le catéchisme, les livres ont construit dans la durée une identité religieuse et culturelle dont le principal trait est sans doute la familiarité avec la Bible.

 

Les préludes à la Révocation

 

Voici les principales mesures prises par Louis XIV, qui ont progressivement étranglé les protestants :

Contre la liberté de conscience. Interdiction des synodes, démolition de temples, interdiction du culte dans les annexes des paroisses, interdiction de chanter des psaumes à haute voix dans les maisons, organisation de la caisse Pélisson pour payer les conversions.

Contre la famille. Droit à l'administration d'enlever les enfants des réformés dès 14 ans pour les garçons, 12 ans pour les filles ; plus tard dès sept ans pour tous, afin de les faire instruite dans les couvents aux frais de leur famille. Droit accordé aux magistrats et aux prêtres d'aller exhorter les malades et les mourants à se faire catholiques. Nullité légale des mariages non bénis à l'Église catholique et nullité légale des naissances. Défense d'ensevelir à une autre heure que l'aube ou le soir, et avec un cortège de plus de trente personnes pour quelques villes importantes, de dix pour les autres.

Contre les droits civils.  Suppression des chambres de l'édit et des chambres mi-partie, exclusion des réformés des emplois publics et des corporations de métiers ; défense de chercher refuge dans un pays étranger.

Enfin les terribles dragonnades à partir de 1681.

 

La révocation de l'édit de Nantes

1685

 

Dans l'été 1681, la première dragonnade, celle du Poitou montra le moyen de surmonter la résistance réformée : il s'agissait de loger dans les maisons huguenotes des soldats, encouragés à toutes les déprédations, dont seule l'abjuration de la famille assurait le départ.

Le 18 octobre, Louis XIV signait l'édit de Fontainebleau qui déclarait celui de Nantes caduc (puisqu'il n'y avait ouvertement plus guère de protestants en France) et, sur ce fondement, l'abrogeait l'édit de Fontainebleau accordait quinze jours aux pasteurs pour abjurer ou être bannis du royaume (en ne pouvant emmener avec eux que leur femme et leurs enfants de moins de sept ans) ; en revanche il était formellement interdit aux laïcs de quitter la France.

On rivalisa d'éloges dithyrambiques pour le roi Soleil qui venait d'assurer, pensait-on, l'unité religieuse du royaume et l'intégration irréversible des minoritaires.

Le comble de l'ironie c'est qu'en dépit des lourdes pénalités (galères ou prison à vie), édictées contre ceux qui seraient surpris dans leur fuite, et de la surveillance accrue des frontières, entre 150 000 et 200 000 « nouveaux convertis » (N. C.) de façade et huguenots de coeur (soit entre 12 et 16 % de leur nombre total) réussirent à partir entre 1680 et 1700. Ils représentaient au plus 1 % de la population française, ce qui était peu de chose, mais le caractère sélectif de cette perte démographique l'aggravait, puisqu'il s'agissait de gens souvent jeunes et toujours d'un aloi moral exceptionnel ; au surplus, les fugitifs allaient grossir les forces économiques et militaires des adversaires de la France. En effet, les pays protestants - Angleterre avec ses colonies américaines, Provinces-Unies avec la colonie du Cap, et plusieurs états allemands, en particulier le Brandebourg - s'empressèrent d'accueillir les huguenots et de les attirer chez eux.

Dans la mesure même où les réfugiés s'adaptaient peu à peu aux civilisations septentrionales, ils s'écartaient insidieusement et inévitablement de leur culture d'origine : la liberté de presse des Provinces-Unies et de l'Angleterre (après 1689) instillait peu à peu une mentalité de citoyen à ces anciens sujets d'un roi absolu.

En juillet 1686, une déclaration royale - qui démentait enfin la fiction officielle de la « douceur » - institua la peine de mort pour les prédicants et l'habituelle condamnation à vie, aux galères ou à la prison, pour les assistants si l'assemblée était surprise.

La Révocation de l'Édit de Nantes
figurée sur l'arc de triomphe du Peyrou
construit de 1691 à 1695 dans la ville si protestante de Montpellier.
L'inscription latine dit :
«  La paix a été rendue sur terre et sur mer par Louis le Grand,
dont les règne fut de soixante-douze années,
qui sépara, contint et s'attacha les peuples alliés
en une guerre de quarante années » 
!

Voici un exemple de la manière dont la Révocation fut vécue. Extraits du livre de raison de M. Rigaud de Crest en Dauphiné :

Jeudi 1er octobre 1685, à l'heure de midi, deux archers ont mis en prison Isabeau Gounon, ma femme, pour l'obliger à changer de religion ; le même jour j'ai fait abjuration par devant M. l'Intendant.

4 octobre. J'ai conduit ma femme au couvent de Ste-Ursule à Crest, où elle a demeuré 14 jours pour l'obliger à changer de religion, ce qu'elle a fait le 18 octobre.

6 octobre 1685, Michel Rigaud, mon fils, a été conduit en prison par 4 sergents du régiment de Vivonne pour l'obliger à changer de religion, ce qu'il a fait.

7 avril 1686, Michel Rigaud, mon fils, m'a quitté pour s'en aller à Lyon et de là à  Genève, pour fait de religion.

12 mai 1686, Isabeau Gounon, ma femme, m'a quitté pour aller à Lyon et de là à Genève...

En dépit des exécutions de prédicants, des envois aux galères, des enlèvements d'enfants, des emprisonnements, des déportations aux Antilles  (Étienne Serres, de Montpellier et Samuel de Péchels de Montauban, ont laissé des récits dramatiques de ces déportations qui touchèrent un millier de protestants, hommes, femmes et enfants), les assemblées ne cessèrent pas et, après 1689, grâce à Claude Brousson (autrefois avocat, devenu pasteur et qui mourut martyr en 1698), on y célébra la sainte cène. Toute une direction de la résistance des N. C. se dessine par là : une vie ecclésiale reprenait, souffreteuse, clandestine, épisodique, mais cependant très effective, et elle se développera lentement, non sans à-coups et terribles difficultés, jusqu'à une véritable restructuration des Églises réformées de France, sous l'impulsion d'Antoine Court, qui devinrent alors « Églises du Désert » avec consistoires secrets, synodes et consécration régulière des prédicants dont elle faisait d'authentiques pasteurs.

Autre exemple de persécution dans un village de province
A Saint-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme, la jeune Blanche Gamond est arrêtée pour cause de religion à l'âge de 21 ans.
Sur la porte de sa maison on peut lire l'inscription que voici :

 

Les six premiers pasteurs arrêtés à Paris

 

Parmi les pasteurs qui ne craignirent pas de s'exposer à la mort en revenant en France, six furent arrêtés à Paris. Leur ministère ne dura que deux années au plus, et pour plusieurs une année à peine.

Ils présidaient clandestinement de petits cultes auxquels assistaient, à Paris, de 12 à 15 personnes. Ils exhortaient les nouveaux convertis à rentrer dans l'Église réformée et distribuaient la cène. Ils ne sortaient jamais le jour, à moins qu'il n'y eut nécessité de visiter les malades. Ils étaient reçus dans des familles qui ne craignaient pas d'exposer pour eux leur liberté et leurs biens.

Ils furent tous arrêtés dans les années 1689 - 1692. Ils furent envoyés, sans jugement, finir leur vie à l'île Sainte-Marguerite, à Cannes. Ils devaient être « privés de toute communication avec qui que ce soit ». Personne ne devait savoir leurs noms. On leur refusa du papier pour écrire. Ils leur était interdit de chanter des psaumes  dans leur prison. Un jour, l'un d'entre eux grava quelquefois lignes sur de la vaisselle d'étain, dans l'espoir qu'il pourrait les faire parvenir à sa famille : on leur donna désormais de la vaisselle de terre. Ils n'eurent « jamais ni bois ni chandelle pour se chauffer et s'éclairer ; ils couchaient sur quatre mauvaises planches, avec une paillasse et un vieux matelas de bourre, sans rideaux et étaient réduits à un seul repas par jour ».

Aucun ne fut libéré. Quatre d'entre eux perdirent la raison.

Paul Cardel. Pasteur de Rouen en 1681 ; emprisonné à l'île Sainte-Marguerite en 1689 il devint fou dix-huit mois après et mourut le 23 mai 1694.

Pierre de Salve de Bruneton. Arrêté à Paris le 10 janvier 1690 presque aussitôt après son arrivée dans la ville. On trouva sur lui un sermon ; le docteur catholique chargé de le lire en fit le rapport suivant : « Il n'y a rien dans ce sermon qui paraisse contraire aux sentiments de l'Église ». Après deux mois de détention il devint fou. On ignore la date de sa mort.

Lestang. Il avait été pasteur en Guyenne. Le roi se montra « très inquiet » de le savoir à Paris. Arrêté, il perdit lui aussi la raison et on n'entendit plus parler de lui.

Mathieu de Malzac. Né à Uzès en 1657. Pasteur près de Castres. Il put exercer à Paris et en Normandie un ministère de deux ans. Sa captivité dura 33 ans, de 1692 à 1725.

Élisée Giraud.  Originaire de Bergerac. Un chasseur de prime alla le chercher en Hollande et réussit à l'amener à Paris. Il fut arrêté le 3 mai 1692.

Gardien Givry.  Né en 1647. son ministère ne dura que sept mois et demi mais pendant ce temps-là il réussit à fonder sept Églises en Normandie. Il fut arrêté le même jour que Giraud. L'un des deux perdit la raison mais on ne sait lequel.

 

 

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