Libre opinion
Petite histoire du
protestantisme
Gilles
Castelnau
.
XVIIe siècle
L'édit de
Nantes
22 mai 2007
Signé en avril 1598,
l'édit de Nantes a été un ultime édit de
pacification qui, à la différence des
précédents dont il reprenait beaucoup des dispositions,
allait longtemps demeurer en vigueur. L'épuisement du pays et
l'autorité d'Henri IV assurèrent son succès initial, bien que l'opinion du
temps ne vit souvent qu'un pis-aller navrant dans le pluralisme
confessionnel qu'il instaurait. L'édit de Nantes n'a
été qu'un armistice, qui tentait de stabiliser le
rapport de forces entre majoritaires catholiques et minoritaires
protestants (de 6 à 8 % de la population du royaume,
très inégalement répartis selon les provinces et
bien plus nombreux au sud qu'au nord).
Henri IV, après son abjuration
avait promis aux protestants qu'il leur donnerait un édit de
paix. Mais il était obligé de lutter avec le fanatisme
catholique que la Ligue avait partout
excité. Il faut se souvenir que son
prédécesseur, Henri III avait
été assassiné par un moine ligueur et qu'il
devait lui aussi rencontrer le même sort avec le ligueur
fanatique qu'était Ravaillac ;
celui-ci donna pour raison de son crime que « le roi était huguenot et voulait
faire la guerre au pape ».
L'édit rétablissait la paix
religieuse en France en accordant aux
réformés :
- La liberté de professer leur religion sans
être troublés.
- Le droit d'être admis à toutes les
dignités ou charges.
- Des tribunaux dits chambres mi-parties, où un
certain nombre de juges seraient nécessairement
protestants.
- Des articles secrets autorisaient les
réformés à ouvrir des écoles, des
collèges et des académies, à tenir leurs synodes
et à conserver pour un temps, des garnisons dans
150 places de sûreté, grandes ou petites, dont ils
étaient les maîtres.
Le pape déclara que l'édit « le
crucifiait » ; le
clergé de France essaya d'empêcher qu'il fut
promulgué. Les parlements du royaume refusèrent
longtemps de l'enregistrer : le Parlement de Paris ne
céda qu'après un an de résistance, ceux de
Toulouse, Dijon, Aix et Rennes après deux ans, celui de Rouen
après onze ans !
Avec l'édit de Nantes, la
minorité réformée se trouva certes
légitimée, mais aussi cantonnée
géographiquement, gelée en l'état de
minorité et même de minorité très
diminuée. En effet, on assiste dans le dernier quart du
XVIe siècle à un reflux massif des
Églises réformées : la moitié des
communautés ont disparu pendant cette période. A la fin
du siècle, les réformés, dans les limites du
royaume donc sans le Béarn, sont moins d'un million. Ce reflux
a davantage atteint les provinces au nord de la Loire que celles du
Midi, où le tissu réformé était
déjà beaucoup plus dense. Les guerres de religion et
les violences exercées contre les huguenots pendant ces trente
années n'expliquent pas tout. Certes, les massacres de la
Saint-Barthélemy, et plus tard les édits imposés
par la Ligue, ont eu un effet direct de terreur, provoquant un double
mouvement d'abjuration et d'émigration.
En dehors des affrontements sanglants et des
moments de tension extrême, les interdictions et les entraves
à la liberté du culte, ont eu un effet d'usure. Le
ralliement du roi à l'Église des ancêtres a eu
aussi un effet d'entraînement sur la noblesse. Plus
profondément, l'échec de la conquête du pouvoir,
c'est-à-dire l'échec de la Réforme en France, a
pu être interprété comme un désaveu divin.
Inversement la minorité réformée a pu renforcer
son identité en se considérant comme le « petit reste
élu »,
minorité à part.
Les réformés, affaiblis de
toutes manières, profitèrent de l'édit de Nantes
pour travailler à leur relèvement : tenue
régulière des synodes réunissant les 763
Églises, construction de temples, cultes, étude de la
Bible. Éducation des enfants et des jeunes par la
création d'écoles, de collèges et
d'académies : les réformés entretinrent
à grands frais des académies d'enseignement
supérieur dans les villes suivantes : Nîmes,
Orthez, Orange, Sedan, Montpellier, Montauban, Saumur et Die.
La situation se gâta sous le
règne de Louis XIII.
Le siège de la
Rochelle
Le cardinal de Richelieu était devenu ministre de Louis XIII en 1624. Il s'efforçait de réduire
la puissance politique des réformés afin de fortifier
l'autorité du roi. Pour cela, il fit le siège de La
Rochelle. Il dura onze mois et trois jours. La ville contenait
27 000 habitants. Richelieu, désespérant de la
prendre d'assaut, fit construire, du côté de la terre,
un mur de circonvallation de 12 km et en pleine mer, hors de la
portée des canons, une immense digue pour empêcher le
ravitaillement.
La famine était terrible. Lorsque la
ville se rendit, le 28 octobre 1628, il n'y avait plus que
cent soixante soldats et 5 000 habitants dans un
état de maigreur effrayante. Après la perte de leur
dernière place forte, les protestants furent livrées
sans défense à l'autorité royale, qui ne
rencontra plus de résistance et s'engagea dans le despotisme
à outrance que l'on sait.
Louis XIII signa, en juillet 1629,
l'édit de grâce à Alès et à
Nîmes, qui confirmait l'édit de Nantes, avec toutefois
la restriction importante des places fortes que les protestants ne
pouvaient plus avoir.
L'académie de
Montauban
Aussitôt après l'édit
de Nantes, le 15e synode national,
tenu à Montpellier en 1598, décida la
création de deux nouvelles académies d'enseignement
supérieur à Saumur et à Montauban. La
théologie y occupait la place centrale, mais on y enseignait
aussi les lettres, les sciences, la philosophie, le droit et la
médecine. C'est là que les pasteurs étaient
formés. Celle de Montauban fut ouverte en
novembre 1600.
Le 12 décembre 1659, Louis XIV, se trouvant à Toulouse, ordonna le transfert
de l'académie à Puylaurens, petite
ville près de Castres. Voici le prétexte de cette
mesure, destinée, dans la pensée du roi, à
réduire l'influence de l'académie :
Le 5 juillet 1659, le principal et
les régents catholiques du collège voisin, voulant
faire représenter par leurs élèves une
pièce dramatique, firent dresser un théâtre dans
la cour qui était commune aux deux cultes. Les écoliers
protestants y virent un empiétement sur les droits reconnus
à ceux de leur culte et renversèrent l'estrade. Il
s'ensuivit une bagarre dans laquelle les habitants de la ville
intervinrent.
Ce fâcheux incident coûta cher
aux réformés. Malgré les démarches de
l'un d'entre eux, M. de
Viçose, seigneur de
Genebrières et Doraudes, auquel le roi refusa audience,
plusieurs protestants de la ville furent exécutés,
d'autres jetés en prison ; le collège fut
entièrement donné aux catholiques et l'académie
transportée à Puylaurens. C'est à Montauban et
à Puylaurens que de nombreux pasteurs furent
formés.
Elle fut supprimée le
5 mars 1685, lors de la révocation de l'édit
de Nantes.
La reconquête
catholique
Au service de la stratégie de
reconquête pacifique des âmes sur l'hérésie se sont
mobilisées les forces vives de l'Église catholique,
créées ou rénovées dans l'élan du
concile de Trente. Religieux, évêques, prêtres et
dévots proches de la Compagnie
du Saint-Sacrement ont
expérimenté des moyens nouveaux : la controverse,
la mission, la conversion personnalisée.
Sous forme orale - et publique -
ou écrite, la controverse est affaire de théologiens.
Elle a occupé un bon nombre de jésuites et de
capucins spécialisés dans ce genre et en face, peu
nombreux mais pugnaces, des ministres de la R.P.R. (« Religion prétendument
réformée »)
: on a pu recenser plus de 7 000 éditions de textes
des deux bords, tout au long du XVIIe siècle,
avec un sommet dans les trois premières décennies. Dans
ces duels à répétition, l'enjeu est la
déroute de l'adversaire et la conversion des spectateurs ou
lecteurs par démonstration de l'erreur. Les lieux de
controverse du XVIe siècle se
concentrent progressivement sur l'Église et la messe, et les
outils s'affinent : les textes scripturaires et
historiques réservoirs d'arguments pour les adversaires
ont été comme jamais jusqu'alors soumis au feu de la
critique réciproque. Si les chants de triomphe n'ont pas
manqué de part et d'autre, l'impact de ces joutes savantes, en
termes de conquêtes, n'a pu être que
limité.
A la différence de la controverse
intellectuelle, la pastorale de conversion, vise à
déclencher tous les ressorts psychologiques d'une conversion,
étant entendu que l'hérésie est fille des
passions. D'où les formes variées et souvent
cumulées de cette pastorale. La plus massive est la mission
utilisée au XVIIe siècle par des religieux, capucins ou
jésuites, dans le but de combattre l'ignorance des
fidèles des campagnes. Journées de prédication
et de catéchisation à l'usage de toute la population
d'un village, précédant confessions et communions, les
missions ont été spécialement organisées
dans les régions à forte composante huguenote (Poitou
dès 1617, Cévennes, Dauphiné), à la
fois pour protéger les fidèles et pour convertir les
hérétiques.
Après une période de
succès, vers 1620-1640, notamment dans l'Ouest où
les conversions se sont chiffrées par milliers, les
missionnaires ont dû généralement constater le « peu de
fruit » de leur
action.
Les Compagnies de la Propagation de la
foi et leurs maisons de conversion
se sont multipliées à partir des
années 1660, preuve que leur était reconnue une
certaine efficacité. A Lyon, entre 1659 et 1685,
568 membres de la « R.P.R. » (pour une
communauté d'environ 1600 membres) ont
abjuré : orphelins, veuves, enfants de mariages mixtes,
étrangers à la ville. Aide sociale et suivi
pédagogique des nouveaux convertis nécessitaient des
moyens financiers, fournis aux maisons de « nouveaux
convertis » par les
membres de la Compagnie et par les Assemblées du
clergé. A partir de 1677, ces établissements
bénéficient de moyens plus importants, mis à
disposition par le roi, la « caisse des
économats ».
Le synode national de
Loudun, 1659
Depuis l'édit de Nantes, les
synodes nationaux se réunissaient avec la permission du
roi. A partir du
vingt-quatrième synode, réuni à Charenton
en 1623, le commissaire royal, choisi parmi les protestants,
mais agréable au souverain, assistait aux
séances : Louis XIII et Louis XIV purent
apprendre de sa bouche qu'on y priait pour eux et qu'on y engageait
les fidèles à l'obéissance. Les pasteurs
siégeaient en robe et en rabat ; les gentilshommes
portaient l'épée...
Quinze années s'étaient
écoulées depuis la tenue du dernier synode
général à Charenton en 1645. Les
Églises n'avaient pas cessé de réclamer
auprès du roi et du ministre Mazarin, la convocation d'un
nouveau synode. Louis XIV autorisa la tenue d'un synode à
Loudun, en novembre 1659. Il s'y fit
représenter par deux protestants, membres du Parlement de
Paris, le marquis de Ruvigny et
Collas de la
Madelène chargé de la
fonction de commissaire royal.
Le commissaire fit entendre, de la part du
roi, un langage hautain, énuméra une longue liste de
prétendues infractions aux édits commises par les
pasteurs et une autre liste, également longue, de
défenses expresses que le roi faisait. Il dit que les pasteurs
ne devaient plus avoir « l'insolence » de prêcher dans les annexes de leurs
Églises, puisque le roi s'y opposait.
L'assemblée conseilla sans
hésiter la résistance, et elle enjoignit aux pasteur « de se maintenir
constamment dans tous leurs exercices, nonobstant toutes les
prohibitions faites du contraire ».
Le commissaire fit une communication plus
dure encore. Il dit « que
les synodes nationaux ne pouvant se tenir sans qu'il en
coûtât de grandes sommes et sans causer beaucoup
d'embarras et de peines à ceux qui y étaient
envoyés, Sa Majesté a résolu qu'on n'en
assemblerait plus que lorsqu'elle le jugerait expédient, ce
qui voulait dire jamais ».
Le modérateur, Jean Daillé,
répondit : « nous sommes convaincus de
l'utilité de nos assemblées et elles sont tout à
fait nécessaires pour nos Églises, après avoir
été si longtemps sans en
tenir ».
Le synode, désireux de donner au roi
une nouvelle marque de fidélité, rédigea une
lettre de remerciements pour la tenue du synode de Loudun. Il aurait
voulu aussi lui envoyer une liste des griefs des
réformés et une réponse aux injustes reproches
qu'avait fait entendre le commissaire. Mais celui-ci déclara
que les députés chargés de remettre au roi cette
lettre ne seraient pas reçus si elle contenait autre chose que
des remerciements.
Il n'y eut plus de synode
général et cette suppression fit un grand vide
dans les Églises. On dira plus loin que le
rétablissement des synodes par Antoine Court fut l'un des
principaux instruments de leur relèvement.
Composition
sociale
Figé par l'édit de Nantes
dans la situation de la fin du XVIe siècle, le protestantisme
reste au XVIIe siècle, relativement, un
phénomène de villes et de bourgs, localisé
surtout dans le Midi, le sud-est et le sud-ouest du royaume.
Alors que la population du royaume
croît, après la dépression des guerres de
religion, d'un bout du siècle à l'autre, le groupe
réformé décroît, prolongeant, avec moins
de brutalité, le mouvement amorcé depuis le dernier
quart du XVIe siècle.
On compte un peu plus d'un million de
réformés pour 18 millions de Français,
Béarnais compris sous Henri IV, 790 000 au
début du règne de Louis XIV,
750 000 vers 1680, pour 20 millions de
Français. L'érosion est la plus forte dans les
Églises urbaines et dans les Églises semi-rurales du
nord de la France, de l'Ouest et du Béarn.
Ce rétrécissement
sévère (- 21 %), plus marqué au cours de la
première moitié du siècle, peut s'expliquer par
plusieurs facteurs. L'implantation fortement urbaine des
réformés les a fragilisés : plus que les
campagnes, les villes ont été touchées par les
guerres et les pestes des années 1620-1630 (La Rochelle,
Privas, Montauban, Montpellier, Castres...) ; et le remplacement
s'est fait par une immigration des campagnes environnantes
restées catholiques.
Dans les communautés rurales,
l'érosion n'est notable que dans le Poitou et la Saintonge,
où les défections nobiliaires semblent avoir eu un
effet d'entraînement. Elle est massive et rapide en
Béarn : les deux tiers de sa population, comptant alors
100 000 habitants, tous réformés
depuis 1570, reviennent au catholicisme sous une pression royale
inverse, entre 1600 et 1630.
La pratique religieuse
au XVIIe siècle
La pratique religieuse des
réformés a pour cadre
le « temple », pour formes le « prêche », la célébration des sacrements
et le catéchisme.
Passé le temps de la
clandestinité et des guerres, passé aussi le temps de
la conquête triomphante des Églises, les
communautés réformées se sont mises à
bâtir des édifices à usage de leur culte, ainsi
que les y autorisait l'édit de Nantes : en 1620, on
donne le chiffre de 760 temples. Mais pas de temples à
l'intérieur des grandes villes, si possible même
très loin d'elles.
De plan généralement
rectangulaire (non pas cruciforme), percés de larges baies,
parfois surmontés d'un clocher, les temples construits dans la
foulée de l'édit de Nantes sont des bâtiments
fonctionnels, destinés à l'écoute collective de
la Parole ; d'où aussi, à l'intérieur, les
murs nus et les rangées de bancs, souvent surplombées
de galeries, autour de la chaire du prédicateur. C'est sur ce
modèle que Salomon de
Brosses a construit en 1624 le
plus vaste temples réformés, celui de Charenton, pour la
communauté réformée de Paris.
La pratique religieuse communautaire,
imposant un déplacement au temple qui est souvent une
expédition, a pour temps fort le prêche du dimanche
matin.
La prédication porte toujours sur un
texte de l'Écriture, lue dans la Bible de Genève
(révision de la traduction d'Olivétan par les pasteurs
et professeurs de Genève). Quatre dimanches par an sont
réservés à la célébration de la
cène (répétée matin et après-midi
ou souvent deux dimanches de suite, en raison de l'affluence) :
les fidèles y sont préparés par des sermons
- interrompant la lecture continue des livres du Nouveau
Testament ou des Psaumes - et une séance de « grand
catéchisme » la
semaine précédente.
Le temple de
Charenton
L'édit de Nantes n'autorisait pas
de temple à Paris et tout
culte protestant y était interdit. On sait seulement que sous
Henri IV, lorsque Catherine de Bourbon, soeur du roi,
était à Paris, la salle
des Caryatides au Louvre servait au
culte protestant.
Les parisiens désireux de suivre des
prêches se rendaient au temple de Grigny par carrosse
ou par coche d'eau en embarquant place de Grève ou au pont de
la Tournelle ; plus tard au temple d'Ablon (c'est
là que Sully maria sa fille en février 1605), en
empruntant le coche d'eau qui reliait Paris à Corbeil,
d'où son nom de Corbillard ; enfin au temple de Charenton à partir de 1606 et sur permission
expresse du roi : l'édit de Nantes prévoyait en
effet que le culte ne pourrait être
célébré à moins de cinq lieues d'un
siège épiscopal ; certains ayant fait remarquer au
roi Henri IV que Charenton était trop près, celui
répliqua, dit-on, que désormais Charenton serait
réputé être à cinq lieues de
Paris !
On embarquait le dimanche matin à la pointe de l'île de
la Cité, derrière le chevet de Notre-Dame ; on
chantait des psaumes durant le trajet, après avoir
dépassé les faubourgs. D'autres y allaient à
pied par la porte Saint-Antoine et la rue de Charenton. Ils
étaient parfois l'objet d'insultes et de jets de pierres dans
les faubourgs. En 1621 le temple de Charenton fut
brûlé à la suite d'une émeute. Il fut
reconstruit sur les plans de Salomon
Debrosse et contenait
4000 places. Les gentilshommes des plus grandes maisons
étaient assidus aussi bien que les plus modestes artisans.
Sully s'y rendait avec les siens.
Isaac Casaubon, professeur de grec, raconte dans son journal
personnel qu'un dimanche matin, le bateau qui conduisait à
Ablon ayant chaviré, il était arrivé avec sa
famille trop tard pour le premier service et juste à temps
pour assister au second, mais qu'il s'était
dédommagé en lisant sur le bateau, au retour, une
étude sur l'Apocalypse et quelques psaumes.
Le temple de Charenton fut rasé
en 1685 à la révocation de l'édit de
Nantes ; une stèle marque son emplacement, sur l'actuelle
commune de Saint-Maurice, à l'angle nord-est des rues du
Maréchal Leclerc et du Val-d'Osne, en face du Moulin de la
Chaussée.
Encore la pratique
religieuse
Constamment les synodes se montrent
soucieux du catéchisme des enfants. Au milieu du siècle, le Catéchisme de Genève, de Calvin, dont la langue est
jugée « surannée » est concurrencé par celui de Charles Delincourt et par plusieurs autres, visant toujours une
meilleurs adaptation du texte au public. Le but est en effet,
d'inculquer aux enfants une doctrine cohérente, fondée
sur la Bible, pour les amener à « rendre raison de leur
foi » et à
répondre aux questions de la controverse usuelle avec les
catholiques.
De la pratique religieuse privée des
réformés français du XVIIe siècle,
on peut avoir quelque idée par des témoignages directs
- livres de raison, correspondance - et par leurs livres.
La pratique du culte de famille, soir et matin, est
considérée au XVIIe siècle
comme une « coutume des
réformés ».
Le support de ce culte consiste en deux livres : le psautier et
la Bible, toujours en français, ce qui suppose des
fidèles sachant lire et munis d'au moins un livre. Aux
Églises réformées la Discipline
faisait en effet obligation de « dresser des
écoles », et aux
fidèles d'avoir au moins un psautier par famille, contenant
les 150 psaumes traduits et versifiés par Clément Marot et Théodore de
Bèze, avec à la suite
le Catéchisme de
Genève, quelques
prières, la Liturgie de
Genève et la Confession de foi de La Rochelle.
Comme le montre l'enquête
systématique faite à Metz, au milieu du
XVIIe siècle, les familles réformées,
par rapport aux catholiques, sont plus nombreuses à
posséder des livres (80 %, contre 20 % des livres
repérés dans les inventaires après
décès), et en plus grande quantité (de 6 en
moyenne contre 2,5 chez le artisans et marchands,
à 124 contre 37 chez les avocats, magistrats,
médecins). En tête, la Bible de Genève ou le Nouveau Testament seul : livres transmis
de père en fils appropriés par l'inscription sur les
pages de garde, du fil des générations, la
mémoire des naissances et des morts. La pratique familiale
et individuelle de la Bible et des psaumes, chez l'avocat comme
chez l'huilier ou l'aubergiste, est sans doute le plus fort marqueur
de la piété réformée, comparée
à la piété catholique, à faible rapport
au livre.
A côté de la Bible et du
psautier, les ouvrages les plus usuels chez les
réformés, imprimés à La Rochelle,
Charenton, Saumur, Sedan, Genève, sont des recueils de
prières, souvent traduits de l'anglais, livres de « consolation », en particulier les Consolations de l'âme fidèle contre les
frayeurs de la mort (1652) de
Charles Drelincourt, livres de préparation à la
cène, le Livre des
martyrs de Crespin, des
ouvrages de controverse anticatholique (en tête, ceux de Pierre du Moulin).
Les sermons, le catéchisme, les
livres ont construit dans la durée une identité
religieuse et culturelle dont le principal trait est sans doute la
familiarité avec la Bible.
Les préludes
à la Révocation
Voici les principales mesures prises par
Louis XIV, qui ont progressivement étranglé les
protestants :
Contre la liberté de conscience.
Interdiction des synodes, démolition de temples, interdiction
du culte dans les annexes des paroisses, interdiction de chanter des
psaumes à haute voix dans les maisons, organisation de la
caisse Pélisson pour payer les conversions.
Contre la famille. Droit à
l'administration d'enlever les enfants des réformés
dès 14 ans pour les garçons, 12 ans pour les
filles ; plus tard dès sept ans pour tous, afin de les
faire instruite dans les couvents aux frais de leur famille. Droit
accordé aux magistrats et aux prêtres d'aller exhorter
les malades et les mourants à se faire catholiques.
Nullité légale des mariages non bénis à
l'Église catholique et nullité légale des
naissances. Défense d'ensevelir à une autre heure que
l'aube ou le soir, et avec un cortège de plus de trente
personnes pour quelques villes importantes, de dix pour les
autres.
Contre les droits civils. Suppression
des chambres de l'édit et des chambres mi-partie, exclusion
des réformés des emplois publics et des corporations de
métiers ; défense de chercher refuge dans un pays
étranger.
Enfin les terribles dragonnades à
partir de 1681.
La révocation de
l'édit de Nantes
1685
Dans l'été 1681, la
première dragonnade, celle du
Poitou montra le moyen de surmonter la résistance
réformée : il s'agissait de loger dans les maisons
huguenotes des soldats, encouragés à toutes les
déprédations, dont seule l'abjuration de la famille
assurait le départ.
Le 18 octobre, Louis XIV signait
l'édit de
Fontainebleau qui déclarait
celui de Nantes caduc (puisqu'il n'y avait ouvertement plus
guère de protestants en France) et, sur ce fondement,
l'abrogeait l'édit de Fontainebleau accordait quinze jours aux
pasteurs pour abjurer ou être bannis du royaume (en ne pouvant
emmener avec eux que leur femme et leurs enfants de moins de sept
ans) ; en revanche il était formellement interdit aux
laïcs de quitter la France.
On rivalisa d'éloges dithyrambiques
pour le roi Soleil qui venait d'assurer, pensait-on, l'unité
religieuse du royaume et l'intégration irréversible des
minoritaires.
Le comble de l'ironie c'est qu'en
dépit des lourdes pénalités (galères ou
prison à vie), édictées contre ceux qui seraient
surpris dans leur fuite, et de la surveillance accrue des
frontières, entre 150 000 et 200 000 « nouveaux convertis »
(N. C.) de façade et
huguenots de coeur (soit entre 12 et 16 % de leur nombre
total) réussirent à partir entre 1680
et 1700. Ils représentaient au plus 1 % de la
population française, ce qui était peu de chose, mais
le caractère sélectif de cette perte
démographique l'aggravait, puisqu'il s'agissait de gens
souvent jeunes et toujours d'un aloi moral exceptionnel ; au
surplus, les fugitifs allaient grossir les forces économiques
et militaires des adversaires de la France. En effet, les pays
protestants - Angleterre avec ses colonies américaines,
Provinces-Unies avec la colonie du Cap, et plusieurs états
allemands, en particulier le Brandebourg - s'empressèrent
d'accueillir les huguenots et de les attirer chez eux.
Dans la mesure même où les
réfugiés s'adaptaient peu à peu aux
civilisations septentrionales, ils s'écartaient insidieusement
et inévitablement de leur culture d'origine : la
liberté de presse des Provinces-Unies et de l'Angleterre
(après 1689) instillait peu à peu une
mentalité de citoyen à ces anciens sujets d'un roi
absolu.
En juillet 1686, une déclaration
royale - qui démentait enfin la fiction officielle de la « douceur » - institua la peine de mort pour les
prédicants et l'habituelle condamnation à vie, aux
galères ou à la prison, pour les assistants si
l'assemblée était surprise.

La Révocation de l'Édit de Nantes
figurée sur l'arc de triomphe du Peyrou
construit de 1691 à 1695 dans la ville si protestante de Montpellier.
L'inscription latine dit :
«
La paix a été rendue sur terre et sur mer par Louis le Grand,
dont les règne fut de soixante-douze années,
qui sépara, contint et s'attacha les peuples alliés
en une guerre de quarante années » !
Voici un exemple de la manière dont la Révocation fut
vécue. Extraits du livre de raison de M. Rigaud de
Crest en Dauphiné :
- Jeudi 1er octobre 1685, à l'heure de midi, deux archers ont mis en
prison Isabeau Gounon, ma femme, pour l'obliger à changer de
religion ; le même jour j'ai fait abjuration par devant
M. l'Intendant.
- 4 octobre. J'ai conduit ma femme au couvent de Ste-Ursule à
Crest, où elle a
demeuré 14 jours pour l'obliger à changer de
religion, ce qu'elle a fait le 18 octobre.
- 6 octobre 1685, Michel Rigaud, mon
fils, a été conduit en prison par 4 sergents du
régiment de Vivonne pour l'obliger à changer de
religion, ce qu'il a fait.
- 7 avril 1686, Michel Rigaud, mon fils, m'a
quitté pour s'en aller à Lyon et de là
à Genève, pour fait de religion.
- 12 mai 1686, Isabeau Gounon, ma femme, m'a
quitté pour aller à Lyon et de là à
Genève...
En dépit des exécutions de
prédicants, des envois aux galères, des
enlèvements d'enfants, des emprisonnements, des
déportations aux Antilles (Étienne Serres, de Montpellier et Samuel de Péchels de Montauban, ont laissé des récits
dramatiques de ces déportations qui touchèrent un
millier de protestants, hommes, femmes et enfants), les
assemblées ne cessèrent pas et, après 1689,
grâce à Claude
Brousson (autrefois avocat, devenu
pasteur et qui mourut martyr en 1698), on y
célébra la sainte cène. Toute une direction de
la résistance des N. C. se dessine par là :
une vie ecclésiale reprenait, souffreteuse, clandestine,
épisodique, mais cependant très effective, et elle se
développera lentement, non sans à-coups et terribles
difficultés, jusqu'à une véritable
restructuration des Églises réformées de France,
sous l'impulsion d'Antoine
Court, qui devinrent alors
« Églises du
Désert » avec
consistoires secrets, synodes et consécration
régulière des prédicants dont elle faisait
d'authentiques pasteurs.
Autre exemple de persécution dans un village de province
A Saint-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme, la jeune Blanche Gamond est arrêtée pour cause de religion à l'âge de 21 ans.
Sur la porte de sa maison on peut lire l'inscription que voici :

Les six premiers
pasteurs arrêtés à Paris
Parmi les pasteurs qui ne craignirent pas
de s'exposer à la mort en
revenant en France, six furent arrêtés à Paris.
Leur ministère ne dura que deux années au plus, et pour
plusieurs une année à peine.
Ils présidaient clandestinement de
petits cultes auxquels assistaient, à Paris, de 12
à 15 personnes. Ils exhortaient les nouveaux convertis
à rentrer dans l'Église réformée et
distribuaient la cène. Ils ne sortaient jamais le jour,
à moins qu'il n'y eut nécessité de visiter les
malades. Ils étaient reçus dans des familles qui ne
craignaient pas d'exposer pour eux leur liberté et leurs
biens.
Ils furent tous arrêtés dans
les années 1689 - 1692. Ils furent
envoyés, sans jugement, finir leur vie à l'île Sainte-Marguerite, à
Cannes. Ils devaient être « privés de toute
communication avec qui que ce soit ». Personne ne devait savoir leurs noms. On leur
refusa du papier pour écrire. Ils leur était interdit
de chanter des psaumes dans leur prison. Un jour, l'un d'entre
eux grava quelquefois lignes sur de la vaisselle d'étain, dans
l'espoir qu'il pourrait les faire parvenir à sa famille :
on leur donna désormais de la vaisselle de terre. Ils n'eurent « jamais ni bois ni
chandelle pour se chauffer et s'éclairer ; ils couchaient
sur quatre mauvaises planches, avec une paillasse et un vieux matelas
de bourre, sans rideaux et étaient réduits à un
seul repas par jour ».
Aucun ne fut libéré. Quatre
d'entre eux perdirent la raison.
- Paul Cardel. Pasteur
de Rouen en 1681 ; emprisonné à l'île
Sainte-Marguerite en 1689 il devint fou dix-huit mois
après et mourut le 23 mai 1694.
- Pierre de Salve de Bruneton. Arrêté à Paris le
10 janvier 1690 presque aussitôt après son
arrivée dans la ville. On trouva sur lui un sermon ; le
docteur catholique chargé de le lire en fit le rapport
suivant : « Il n'y a
rien dans ce sermon qui paraisse contraire aux sentiments de
l'Église ».
Après deux mois de détention il devint fou. On ignore
la date de sa mort.
- Lestang. Il avait
été pasteur en Guyenne. Le roi se montra « très
inquiet » de le savoir
à Paris. Arrêté, il perdit lui aussi la raison et
on n'entendit plus parler de lui.
- Mathieu de Malzac.
Né à Uzès en 1657. Pasteur près de
Castres. Il put exercer à Paris et en Normandie un
ministère de deux ans. Sa captivité dura 33 ans,
de 1692 à 1725.
- Élisée Giraud. Originaire de Bergerac. Un chasseur de prime
alla le chercher en Hollande et réussit à l'amener
à Paris. Il fut arrêté le
3 mai 1692.
- Gardien Givry.
Né en 1647. son ministère ne dura que sept mois et
demi mais pendant ce temps-là il réussit à
fonder sept Églises en Normandie. Il fut arrêté
le même jour que Giraud. L'un des deux perdit la raison mais on
ne sait lequel.

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