Libre opinion
Petite histoire du
protestantisme
Gilles
Castelnau
.
XIXe siècle
Situation des
protestants
26 mai 2007
Napoléon promulgua
l'égalité de tous les Français devant la
loi, et organisa un concordat avec
l'Église catholique, comme avec les protestants
luthériens et réformés. Les synodes, trop
démocratiques pour son goût, ne furent pas
autorisés. A Paris, Napoléon attribua, aux protestants
exsangues et incapables de construire des temples, quatre
églises catholiques
désaffectées :
Sainte-Marie, l'Oratoire , Pentemont aux
réformés ; les
Billettes aux
luthériens.
Communauté rassemblant des membres
des diverses catégories de la population au
XVIe siècle, le groupe protestant a vu sa base
sociale se restreindre aux XVIIe et
XVIIIe siècles. Si bien que, contrairement
à l'idée reçue traditionnelle, au début
du XIXe siècle, la plupart des protestants sont
des ruraux, et même des paysans. Il existe, certes, une
bourgeoisie protestante à Paris et dans quelques grandes
villes, comme Nîmes, Strasbourg, Bordeaux, Montpellier ou
Mulhouse, par exemple. Active, industrieuse et
déterminée, elle tient une assez grande place dans la
vie locale. mais la plupart des protestant vivent à la
campagne. L'Alsace et Paris mis à part, ils sont peu nombreux
au nord de la Loire. Au sud, ils sont implantés le long d'une
sorte de couronne entourant le Massif central. Partant de la
région Poitou-Charente, elle longe la vallée de la
Garonne, traverse le sud du Massif Central au niveau de la Montagne
Noire, pour atteindre le môle cévenol (Gard,
Lozère, Hérault) ; puis elle remonte de part et
d'autre de la vallée du Rhône par l'Ardèche et la
Drôme. Dans ces régions peu urbanisées, il n'est
guère surprenant que la majorité des protestants soient
des paysans.
Il ne faut pas croire, d'autre part, que les
protestants sont tous plus aisés que les catholiques : la
situation économique des deux communautés
diffère beaucoup d'une région à l'autre. Il est
vrai, par exemple, qu'en Alsace, les protestants sont souvent
regardés comme plus riches que les catholiques ; mais
dans le Poitou les protestants, presque tous des paysans, sont
souvent de simples métayers, fort peu aisés ; tout
comme en Ardèche, région montagneuse et infertile
où les huguenots, disséminés dans un grand
nombre de hameaux et fermes isolées, sont pauvres, parfois
même très pauvres.
Bien que l'on compte parmi eux un certain
nombre de banquiers, il faut se garder de tenir les protestants
français pour des grands bourgeois et des professeurs
d'université. Au XIXe siècle, la plupart d'entre eux sont des
paysans. Cela ne saurait surprendre : vers 1815 plus de
80 % des Français vivent à la campagne et on
compte encore plus de 75 % de ruraux en 1846.
Au milieu du XIXe siècle,
les protestants ne sont plus que 850 000 environ, et moins
de 600 000 en 1900, une fois l'Alsace-Lorraine
annexée par l'Allemagne, sur un total de 40 millions de
Français. C'est dire qu'ils ont beaucoup perdu en chiffres
absolus, mais surtout relatifs ; bien qu'ils constituent encore
la seconde religion du pays (on ne compte guère que
150 000 juifs en 1900), leur proportion est plus que
minoritaire, proprement infime : 1,6 % de la population
totale.
Cette extrême disproportion
numérique doit être gardée présente
à l'esprit pour comprendre les inquiétudes et les
réflexes durables du petit « reste » calviniste, son attachement à une
mémoire douloureuse mais fondatrice d'identité, et les
côtés exceptionnels - voire exorbitants - de
sa réussite dans la société et la politique
française au XIXe et au
XXe siècle.
Débats
doctrinaux
La controverse naît dès que
la fin de l'Empire permet une
réflexion théologique libre et sereine et lorsque les
idées du « Réveil » , anglais notamment, pénètrent la
France.
Le revivalisme du
« Réveil » propagé par des « missionnaires » puritains britanniques ou piétistes suisses,
enthousiastes et déterminés s'oppose vigoureusement au
libéralisme issu des Lumières du XVIIIe siècle et qui est largement majoritaire
durant toute la première moitié du XIXe siècle.
Les revivalistes, bientôt
appelés évangéliques, guidés par une
volonté d'action, entendent secouer les fidèles de leur
torpeur et leur insuffler une vie nouvelle. Bercés par
l'ambiance romantique de l'époque, ils font davantage appel au
sentiment qu'à la raison ; ils préfèrent
les petites réunions, le soir, chez les particuliers, aux
grandes assemblées, le jour dans les temples. Ils chantent des
cantiques romantiques et non les psaumes traditionnels qui avaient
servi de ralliement au temps des persécutions. Ils remettent
en honneur des thèmes chers à Luther, en particulier
l'horreur du péché ; mais, comme ils croient
très fort, à la véritable conversion du coeur et
à la nouvelle naissance, ils ne se contentent pas de pleurer
sur leurs péchés, (ce qu'ils font abondamment), ils
savent aussi être joyeux et enthousiastes, chantant bien haut
la grâce du Dieu qui pardonne. Mentionnons le plus connu,
Adolphe Monod (1802-1856). Le méthodisme, notamment, est
revivaliste.
Les orthodoxes ne sont pas toujours très
éloignés des options évangéliques
à l'égard desquels ils manifestent souvent de la
compréhension et même de la sympathie. Ils ont un souci
de fidélité à l'égard des formules et des
définitions traditionnelles de la Réforme ;
l'importance est donnée plutôt la bonne doctrine
qu'à la ferveur du coeur. Très dynamiques et
créatifs, ils ont été à l'origine de la
plupart des oeuvres du protestantisme.
Les libéraux, dans la ligne des philosophes des Lumières réagissaient contre l'orthodoxie au nom d'une
foi qui ne serait pas en rupture avec la culture et la science. Plus
sentimentale aussi, centrée sur un Dieu plus
intériorisé ils avaient tendance à traiter
plutôt de questions morales telles que le Devoir, la
Bienséance, le Respect du aux vieillards. Ils croyaient peu au
surnaturel, aux miracles et développaient une réflexion
qui se voulait en relation directe avec la culture
contemporaine ; ils s'opposaient à l'obligation d'une
confession de foi.
C'est dans leur milieu que naîtra l'analyse « historique et
critique » de la
Bible : plutôt que d'admettre par la foi
l'authenticité de l'histoire biblique du peuple hébreu,
de Jésus et des apôtres, on analysait l'origine, la date
et le milieu d'origine des textes bibliques considérés
comme des documents. Ce type de recherche qui a été
longtemps découragé et même interdit dans le
catholicisme (Loisy a été excommunié
en 1908) s'est considérablement développé
dans les milieux protestants.
Félix Neff, un
pasteur du « Réveil »
Félix Neff est né à
Genève le 8 octobre 1798. Engagé, à 17 ans, dans la
garnison de Genève, il y entra en contact avec le mouvement du
Réveil qui venait d'éclater dans la ville en 1816.
Les services religieux du Réveil, nouvellement
organisés étaient occasion de contestation et de
trouble ; la milice fut chargée des les protéger.
Félix Neff y était sergent. C'est ainsi qu'il entendit
les prédicateurs revivalistes, qu'il fut séduit et
qu'il se joignit à eux.
Bien qu'il n'eut pas fait d'études
régulières de théologie, son zèle et ses
aptitudes le firent recevoir pasteur. Il exerça notamment dans
les Hautes-Alpes, dans le Queyras, dans la vallée de
Freyssinières. Sa paroisse était formée de douze
pauvres hameaux suspendus aux flancs de montagnes
déboisées. Félix Neff la visitait à
travers monts et cols, dans la boue et la neige, couchant rarement
plus de trois fois dans le même lit, mangeant le pain noir des
pauvres paysans, ouvrant des écoles dans les étables
et, après tous ces travaux de la semaine, présidant le
dimanche des cultes dans les temples. Il était à la
fois maître d'école, agriculteur, ingénieur,
arpenteur, le premier au travail des champs et le dernier à
quitter le temple.
Il mourut, épuisé, à
l'âge de 34 ans, et l'on rapporte que ses dernières
paroles furent : « l'Évangile est vrai, vrai,
vrai ». On se souvient
qu'il disait : « notre
cœur est semblable à l'hôtellerie de Bethléem
où il n'y avait de place pour Jésus-Christ que dans
l'étable ».
La séparation
entre « orthodoxes » et
« libéraux »
« Orthodoxie » et
« libéralisme » se différencièrent à un tel
point dans la deuxième partie du XIXe siècle,
que la séparation devint inévitable. L'avènement
de la Troisième
République rendit finalement
aux protestants la liberté complète d'organisation et
un synode national se tint à Paris du 6 juin au
10 juillet 1872. Les évangéliques
(orthodoxes) y disposaient de la majorité et firent finalement
voter une « confession de
foi ».
Rédigée de façon modérée, beaucoup
de libéraux auraient pu, à la rigueur, en accepter les
termes, mais ils refusaient qu'on en rende la signature obligatoire
pour les pasteurs et qu'on lui donne force de loi.
Le vote solennel eut lieu le
20 juin ; les votants étaient 106 ; les
bulletins de la majorité orthodoxe étaient blancs, ceux
de la gauche libérale étaient bleus. Le
dépouillement donna 61 bulletins blancs et 45 bleus.
Seize voix de majorité...
C'en était fait de l'unité
protestante. Quelques années
plus tard, les deux grandes unions d'Église, l'orthodoxe et la
libérale s'organisaient avec leurs synodes
indépendants.
Voici le texte de la confession de foi
votée ce jour-là :
« Au moment
où elle reprend la suite de ses synodes interrompus depuis
tant d'années, l'Église réformée de
France éprouve, avant toute choses, le besoin de rendre
grâces à Dieu et de témoigner son amour à
Jésus-Christ, son divin Chef, qui l'a soutenue et
consolée durant le cours de ses épreuves.
Elle déclare, par l'organe de ses
représentants, qu'elle reste fidèle aux principes de
foi et de liberté sur lesquels elle a été
fondée.
Avec ses pères et ses martyrs dans
la Confession de la Rochelle, avec toutes les Églises de la
Réformation dans leurs divers symboles, elle proclame
l'autorité souveraine des Saintes Écritures en
matière de foi, et le salut par la foi en Jésus-Christ,
fils unique de Dieu, mort pour nos offenses et ressuscité pour
notre justification.
Elle conserve donc et elle maintient,
à la base de son enseignement, de son culte et de sa
discipline, les grands faits chrétiens
représentés dans ses sacrements,
célébrés dans ses solennités religieuses
et exprimés dans ses liturgies, notamment dans la confession
des péchés, dans le symbole des apôtres et dans
la liturgie de la sainte-cène. »
Nous verrons, en parlant de la
reconstitution de l'unité de l'Église
réformée de France (en 1938) quels ajouts seront
alors apportés à ce texte, qui demeurera, dans son
ensemble, toujours en vigueur.
Les œuvres
protestantes
Un dynamisme
extraordinaire suscita dans le
protestantisme français une incroyable floraison d'oeuvres
indépendantes : Sociétés bibliques (1818, 1864), Société des Missions (1823), Société d'instruction primaire et
religieuse (1829), Société d'Édition de
Toulouse (1831), Diaconesses (1841),
Société centrale
d'évangélisation
(1846), Asiles John Bost de La
Force (1848), Société des Écoles du
dimanche (1852) etc. etc.
Mentionnons encore la Mission
populaire, fondée à
Paris juste après la Commune par le révérend Mac All (1821-1893), ému par la pauvreté
matérielle et spirituelle de la classe ouvrière. Et le
pasteur Tommy Fallot nommé en 1878 à la Chapelle du Nord,
l'actuelle paroisse de la Rencontre, où il exerça un
ministère social très important dans le quartier des
gares du Nord et de l'Est.
Participation
protestante à la vie publique
Un exemple : Ferdinand Buisson,
collaborateur de Jules Ferry
Ferdinand Buisson, appelé par
Jules Ferry, est aussi directeur de
l'Enseignement primaire au ministère de l'Instruction
publique, un poste hautement stratégique à
l'époque, qu'il occupera dix-sept ans, donc bien après
le départ de Ferry.
L'y attendait une tâche immense :
définir et organiser l'école du peuple gratuite,
obligatoire et laïque. Une véritable révolution
des esprits ! Buisson, personnage très influent
intellectuellement et politiquement, mérite sûrement
mieux que l'appellation habituelle, et injuste, de « collaborateur de Jules
Ferry ».
La religion protestante jouit en ce
XIXe siècle d'une
faveur considérable et le développement du
libéralisme théologique à partir du milieu du
siècle affermit le lien entre protestantisme et
démocratie. Le protestantisme est considéré
alors comme une « religion
laïque » et le
christianisme libéral apparaît à nombre de
républicains comme un spiritualisme religieux compatible avec
leur anticléricalisme. Si Ferdinand Buisson est chargé
de mettre en place l'école républicaine laïque,
son origine protestante libérale n'y est pas
étrangère. Comme sa participation à la fondation
du parti radical-socialiste, de la Ligue des Droits de l'homme ou la présidence de l'Association des libres-penseurs et de la Ligue de
l'Enseignement qu'il assume.
Retour vers
« Petite histoire du
protestantisme »
Retour vers "libres
opinions"
Vos
commentaires et réactions
haut de la page