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Antoine Coypel, Démocrite

 

Antoine Coypel, « Démocrite »


1692

 

Musée du Louvre

Tableau du mois

aile Richelieu, 2e étage, salle 18

jusqu’au 30 mai 2011

.


Gilles Castelnau

 

5 mai 2011

Antoine Coypel (1661-1722) était, à Versailles, un brillant peintre de la cour du roi Louis XIV. Quelques années après avoir peint ce tableau, il sera membre et même directeur de l’Académie royale de peinture et Premier peintre du Roi. Il décorera le plafond de la chapelle du Château.

On peut s’étonner de ce tableau où ce personnage rubicond, édenté, goguenard, magnifiquement vêtu, semble interpeller directement le spectateur qu’il désigne de la main : un noble de la cour ? le roi lui-même, s’il veut bien venir regarder ? Se moque-t-il réellement ? Y aurait-il quelque chose à Versailles qui ferait rire ?

Coypel a écrit lui-même de Démocrite, le modèle de sa peinture :

Cet enjoué censeur des sotises des hommes
Et que rien n’a jamais aigry
Que n’a-t-il veu le jour dans le siècle où nous sommes
Il auroit bien autrement ri.

Démocrite était un philosophe grec (460-370 av. JC) d’une immense culture et dont on disait qu’il se moquait toujours de tout : « Toute rencontre avec les hommes fournissait à Démocrite matière à rire. » 
(Juvénal, Satires, X, V)
Ce rire sempiternel surprenait et déstabilisait son entourage car sa grande science aurait dû, pensait-on, lui donner la sagesse d’apprécier les efforts et les réussites de la vie du monde – qui n’est pas sans valeur ! Il avait, en effet, « apprit la géométrie auprès des prêtres d’Égypte, et l’astrologie en Perse. Il avait voyagé en Inde, en Éthiopie et en Babylonie. Il connaissait la physique, l’éthique, les mathématiques, les arts. » Et pourtant il semblait ne rien prendre au sérieux de tout ce qu’il voyait.
Ses contemporains avaient fait appel au célèbre médecin Hippocrate qui était venu le rencontrer et, à l’étonnement général avait déclaré que Démocrite était l’homme le plus sain d’esprit et le plus sensé qui soit : « Ce n'est pas Démocrite qui était fou, mais les habitants de sa ville qui méconnaissaient son authentique lucidité. »

Quel était donc le sens de persistant rire moqueur de Démocrite que l’on oppose souvent aux non moins permanentes lamentations d’un autre philosophe grec, Héraclite, misanthrope, catastrophiste et pleurant sur tout ? Rubens, jouant sur leur contraste, les a même représentés sur une même toile.
Le rire de Démocrite est-il une réponse aux larmes d’Héraclite ? L’ironie s’oppose-t-elle à l’accablement ou au contraire le rejoint-elle en une fuite hors de l’engagement positif et fraternel ? N’est-ce pas plutôt le sourire amical qui marque l’empathie avec le malheur alors que le rire ironique révèle l’indifférence égoïste ?
Peut-être Héraclite était-il sensible au malheur des temps et se lamentait-il sur le sort lamentable de certains de ses contemporains et sur la noirceur du cœur de leurs oppresseurs. Et peut-être le rire de Démocrite était-il en fait l’autre face de sa solidarité, révélant sa condamnation et son mépris du mal dont il était un témoin lucide.

A quoi pensait Coypel lorsqu’il choisit de représenter ainsi Démocrite dans ce somptueux velours qui n’aurait pas déparé à la cour de Versailles ? Malgré sa place enviable de grand artiste intégré au monde des nobles et du roi, se représentait-il en fait lui-même, sous les traits de Démocrite et manifestait-il par ce tableau une prise de distance, un réflexe de défense, de refus de ce qui se passait alors en France, que tout le monde jugeait normal – ou du moins le prétendait – et qui était en fait une politique inhumaine qu’un sage doit récuser et dont on doit se moquer – ou se lamenter.

1692 est la période où après la Révocation de l’Édit de Nantes (en 1685), le flot de réfugiés huguenots franchit les frontières vers la Suisse, l’Allemagne, la Hollande et l’Angleterre. Les enfants arrachés à leurs parents, les hommes envoyés aux galères et les femmes en prison, les pasteurs brûlés vifs ou roués. Toutes ces détresses qui allaient provoquer quelques années plus tard (1704) la Guerre des Camisards, ne prêtaient certes pas à rire.
Mais la prétention de Louis XIV d’être le roi Soleil « par la grâce de Dieu » méritait, bien sûr, l’ironie atroce de ce portrait.

1692 est la période où la persécution des jansénistes redouble de dureté : L’archevêque de Paris, François Harlay de Champvallon - qui avait déjà refusé une sépulture à Molière car il n’aimait pas non plus les comédiens - expulse du monastère de Port-Royal-des-Champs les novices et les confesseurs (soixante-dix personnes) et interdit tout nouveau recrutement. Suite à cette mesure, les principaux ecclésiastiques jansénistes s'exilent : Pierre Nicole dans les Flandres, Antoine Arnauld à Bruxelles.
Rire de Démocrite, dit Coypel, si seulement il « avait vu le jour dans le siècle où nous sommes ».

1692 est aussi l’année de la guerre contre les Provinces Unies : bataille de Namur le 30 juin, de Steinkerque le 3 août et combien d’autres dans cette terrible agression des Flandres espagnoles.
Rire atroce de Démocrite.

Il est terrible ce petit tableau de Coypel. On y pensera en venant contempler le « tableau du mois » que le Louvre a choisi pour nous.

 

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