Spiritualité
Le culte tel que je
l'aime
Esaïe 58.6
Prédication
par le pasteur
Jacques Gradt
aumônier des
prisons
émission
protestante de France culture
le dimanche 12 février 2006
16
février 2006
Bonjour à vous tous forts ou
souffrants, aisés ou dans la
difficulté, libres ou non dans vos mouvements !
Arrêtons-nous un instant à l'écoute de ce que
nous dit le prophète Esaïe de la part de
Dieu :
Le culte tel que je l'aime, le
voici, vous le savez bien
c'est libérer les hommes injustement
enchaînés,
c'est les délivrer des contraintes qui pèsent sur
eux,
c'est rendre la liberté à ceux qui sont
opprimés,
bref, c'est supprimer tout ce qui les tient esclaves.
C'est partager ton pain avec celui qui a faim,
c'est ouvrir ta maison aux pauvres et aux
déracinés,
fournir un vêtement à ceux qui n'en ont pas,
ne pas te détourner de celui qui est ton frère.
Alors ce sera pour toi l'aube d'un
jour nouveau,
ta plaie ne tardera pas à se cicatriser.
Le salut te précédera
et la glorieuse présence du Seigneur sera ton
arrière-garde
Quand tu appelleras, le Seigneur te répondra :
quand tu demanderas de l'aide, il te dira :
« J'arrive ! »
Si tu cesses chez toi de faire peser des
contraintes
de ridiculiser les autres en les montrant du doigt
ou de parler d'eux méchamment,
si tu partages ton pain avec celui qui a faim,
si tu donnes à manger à qui doit se priver,
alors la lumière chassera l'obscurité où tu
vis ;
au lieu de vivre dans la nuit, tu seras comme en plein midi
Le Seigneur restera ton guide;
même en plein désert, il te rassasiera et te rendra des
forces
Tu feras plaisir à voir, comme un jardin bien
arrosé,
comme une fontaine abondante dont l'eau ne tarit pas.
Esaïe 58.6-11
Évangile selon
Matthieu :
Jésus prenait un repas
dans la maison de Matthieu ; beaucoup de collecteurs
d'impôts et autres gens de mauvaise réputation vinrent
prendre place à table avec lui et ses disciples. Les
Pharisiens virent cela et dirent à ses disciples :
- « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les
collecteurs d'impôts et les gens de mauvaise
réputation ? » 12
Jésus les entendit et déclara :
- « Les personnes en bonne santé n'ont pas
besoin de médecin, ce sont les malades qui en ont besoin.
Allez apprendre ce que signifient ces mots prononcés par
Dieu : "Je désire la bonté et non des sacrifices
d'animaux."
Car je ne suis pas venu appeler ceux qui s'estiment justes, mais ceux
qui se savent pécheurs. » 9.10-13
.
Jésus est à table avec des
pécheurs. Ce terme de
pécheur ou de péché nous est bien connu tant il
est présent dans l'ancien comme le nouveau testaments.
Le sens de ce mot, à travers
les siècles, s'est rétréci, personnalisé.
Nous sommes en effet portés à penser au
péché sur le plan moral
Les Évangiles ont une conception plus
large, plus globale du péché. Pour eux un
pécheur est un marginal, un exclu de la société,
il est vulnérable, sa santé est mauvaise, son statut
économique ou social est désastreux, il est collecteur
d'impôts, infirme, pauvre, impur, aveugle, lépreux,
démoniaque, étranger, prisonnier, petit. Nous dirions
aujourd'hui clochards, sans domicile fixe, toxicomanes, alcooliques,
malades du sida etc.
Celui-là qui vit en marge de la
société est-il
coupable de sa propre misère ?
Tout au contraire. C'est le mode de vie dans la société
qui le conduit à cette marginalisation. Les justes, c'est
à dire les bien pensants, ceux qui ont su apprivoiser les
règles de vie en société étiquettent ceux
qui souffrent comme pécheurs, pécheurs ou marginaux.
C'est pour ceux-là que Jésus est venu. Il ne rejette
pas cette qualification et s'identifie pleinement aux
pécheurs, aux exclus, aux marginaux et ainsi les rend justes
convenables, comme il faut, devant Dieu. Ce miracle, Luther le nomme
Joyeux échange : Jésus le juste se fait
pécheur pour que le pécheur soit juste.
Jésus a aux yeux de certain une
fâcheuse tendance à fréquenter les pauvres, les
étrangers et les galeux (Luc 14,13 ;
Matthieu 9,10) Pourtant cette communion de table avec les
péagers, les prostituées, et autres impurs que
l'évangile nous raconte est le signe que Jésus le juste
s'identifie à ceux qui sont réputés être
hors de la miséricorde.
Le verbe grec utilisé dans notre
texte (amartano) signifie d'abord
manquer le but ,dévier, s'égarer ou se tromper,
être privé de ou être en manque, passer à
côté du projet et en toute fin commettre une
faute !
C'est ce tout dernier sens que l'on garde
parce que c'est beaucoup plus facile de dire tu devrais
arrêter, de fumer, de boire de te piquer, de jouer alors qu'il
faudrait se rendre à l'évidence que la volonté y
peut guère .On s'efforce, on essaye d'arrêter, on
retombe on s'en veut, on recommence quand même
Pardon de ne pas savoir renoncer à
nos renoncements. comme le chante Jacques Brel. Il s'agit la
plupart du temps de maladie justement de la volonté, d'un
combat permanent dans lequel on est toujours perdant lorsqu'on ne
fait agir que la volonté alors qu'il y faudrait des
soins !
Ceux qui sont chargé de maintenir
l'ordre sont prompt au discours
moralisateur et fort de leur uniforme quelquefois et en tout cas de
l'autorité qui leur est confiée passent à
côté du vrai problème et condamnent trop
rapidement la où il faudrait soigner, pas
nécessairement guérir, mais prendre soin !
Au cours du repas chez Matthieu Jésus
rappelle ces mots du prophète Osée :
C'est la miséricorde que
je veux et non le sacrifice (Osée 6,6)
plus l'acte d'amour que la
fidélité au rite religieux ou aux critères
sociaux ou moraux ambiants.
Cet amour englobe le sort et la souffrance
des pécheurs, apparemment exclus de la
miséricorde. C'est ce sort et cette souffrance que
Jésus réunit, symbolise sur la croix.
C'est cette miséricorde que Jésus implore sur la croix
lorsque exclu de la pire façon par les hommes il ressent avec
horreur le silence de Dieu lui-même :
Mon Dieu mon Dieu pourquoi
m'abandonnes-tu ?
Ce rejet, cet abandon, cette exclusion
c'est justement ce que Jésus est venu combattre. Il est venu
guérir le lépreux.
Dans son ouvrage « Le nom de la
rose » Umberto Eco
écrit ceci :
Le lépreux dans les
Écritures comme dans nos livres d'histoire du Moyen Âge
est le symbole de tous les exclus : Saint François
l'avait compris. Il ne voulait pas seulement aider les lépreux
car son action se serait réduite à un bien pauvre et
impuissant acte de charité. Il voulait signifier autre
chose.
- T'a-t-on raconté son prêche aux oiseaux ?
C'est la question que pose Guillaume de Baskerville
à son novice Adso.
- Oh oui j'ai entendu cette très belle histoire et j'ai
admiré le saint qui jouissait de la compagnie de ces
tendres créatures de Dieu !
- Eh bien ! On t'a raconté une histoire fausse... Quand
François parla au peuple de la ville et à ses
magistrats et qu'il vit que ceux-ci ne le comprenaient pas, il sortit
vers le cimetière et se mit à prêcher aux
corbeaux et aux pies, aux éperviers, à des oiseaux de
proies... des oiseaux exclus, comme les lépreux.
Pour recomposer le troupeau il fallait retrouver les exclus les
réintégrer dans l'église. (poche 5859 pp 254-255 -)
La réintégration des
exclus dans la société
impose la réduction des privilèges et avantages de ceux
qui y vivent : une répartition équitable des
richesses !
Comme le disait Coluche :
Il faut partager. Les riches
auront la nourriture et les pauvres l'appétit
Ou encore ainsi qu'on peut le lire parmi ces
petits poèmes présentés dans les rames du
métro parisien :
Le riche sur la terre
voit seul son nom inscrit dans l'histoire
le pauvre est vainqueur à la guerre
mais c'est le riche qui obtient la victoire.
C'est dans la marge de la
page qu'on inscrit au crayon rouge,
les notes, jugements, appréciations. La marge est cependant
dans la page ! S'agirait-il alors d'intégrer les
commentaires et les notes de bas de page dans le texte !
Remettre en page tous ceux qui sont dans la marge, les
pécheurs du temps de Jésus ou les exclus de notre temps
c'est prendre en compte les paroles d'Ésaïe ou celle du
jugement dernier tel qu'on les voit énoncées dans
l'Évangile de Matthieu 25 et que nos ancêtres
des 13e ou 14e siècles
appelaient les 7 oeuvres de miséricorde et dont
témoignent mainte toile ou fresque dans les hospices et
hôpitaux
bailler (c'est à dire
donner, procurer) à manger à ceux qui ont faim
bailler à boire à ceux qui ont soif
recevoir étrangers et pèlerins, les héberger
vêtir ceux qui sont nus
visiter les malades
consoler les prisonnier
ensevelir les morts
7 peuvres comme les
7 lumières du chandelier qui deviennent un ensemble
agréable au Seigneur
En effet à cette
époque l'assistance aux plus
démunis fonctionne essentiellement à partir de dons
privés qui furent parfois considérables. Mais qu'est-ce
qui incitait riches et moins riches à pratiquer de
manière aussi constante la charité ?
« Aimez-vous les uns les
autres » dit
l'Évangile. Alors très concrètement, aider son
prochain était la condition essentielle pour accéder au
Paradis. Le pauvre est l'incarnation de Jésus souffrant,
l'intercesseur privilégié auprès de Dieu, le
chemin du pardon des péchés. Cette croyance donnait aux
miséreux un statut symbolique et un rôle dans la
société puisqu'ils étaient un
élément essentiel de ce système où
« pauvres et nantis
échangent les fruits du ciel contre les fruits de la
terre ».
S'agirait-il d'aimer l'autre parce qu'il est
à l'image de Dieu ? Eh bien non ! nous sommes
invités à aimer l'autre pour lui-même afin que
chacun ait sa vraie chance, sa vraie place.
C'est également ce que nous dit le Psaume 118
Il est bon de se confier en
Dieu,
en se confiant en l'homme
Il est bon de se confier en Dieu
en ayant entièrement confiance en les êtres
généreux.
Pourquoi faudrait-il opposer la valeur de
Dieu à la déchéance de l'être
humain ?
Nous manifestons une telle tendance à abaisser l'homme, et
à tout simplement dire qu'il n'est rien que fleurissent ces
constants enseignements destructeurs sur l'humilité qui
conduisent, surtout, à être fort méprisant envers
autrui.
Par exemple, ce verset du Psaume 118 que je
viens de lire dans une version inhabituelle (Raphaël Cohen Tora
au présent) est en général expliqué comme
affirmant qu'il faut avoir confiance en Dieu, et surtout pas en
l'être humain, qui ne mérite pas cette confiance ainsi
nous chantons allègrement lors de nos cultes à la
suite de Clément Marot :
Mieux vaut avoir son
espérance en Dieu qu'en l'homme vain
Mieux vaut fonder son espérance en Dieu qu'en un pouvoir
humain
En réalité, ce qu'enseigne
le verset semble être exactement le contraire. Il est excellent de se confier en Dieu,
à partir de la confiance totale que l'on a en tout homme.
Il m'appartient de percevoir Dieu en tout visage humain, De le
déclarer généreux, et de parvenir à cette
générosité. Ce regard, n'est autre que la foi en
Dieu.
La véritable foi en Dieu consiste
à le trouver en quiconque, en exigeant de soi-même le
prodige constamment renouvelé qui consiste, à partir de
l'image, à parvenir à trouver le modèle.
C'est à cette condition que la relation avec Dieu peut
être réelle, et non purement abstraite et fictive,
verbale et sans lien véritable avec notre vie.
Le visage de l'autre homme, c'est ce qui le
marque dans sa singularité, son unicité, dans
l'impossibilité de l'interchanger avec un autre visage. c'est
le contraire du masque. Le visage c'est l'homme lui-même que
l'on rencontre mais qu'on ne « connaît
pas ».
Le visage n'est pas de l'ordre de la
connaissance, de l'appropriation
mais de l'ordre du respect. La relation avec le visage c'est la
bonté comme l'écrit le philosophe Emmanuel
Lévinas. L'autre, je ne peux pas le saisir :
« Ah je le connais bien, il
a toujours été comme
ça ». Eh bien non
l'autre est à rencontrer aujourd'hui, il n'est pas tout
à fait ce qu'il était hier et je ne sais pas ce qu'il
révélera demain ! Lévinas nomme
bonté cette attitude La bonté n'est pas un principe
général : le bon que je ressentirais en moi et qui
me pousserait à être bon ? Non ! la
bonté c'est une rencontre avec le visage, avec la perception
de ce qu'il y a d'unique en l'autre.
Je ne suis pas bon parce que je possède la bonté mais
parce que je vais à la rencontre de l'autre, comme le
Samaritain. Je ne connais Dieu qu'à travers l'homme ..On ne
peut parler de spiritualité que là où la
dignité de l'homme est respectée.
La vraie corrélation
entre l'homme et Dieu dépend d'une relation d'homme à
homme dont l'homme la pleine responsabilité comme s'il n'y
avait pas de Dieu sur qui compter. Emmanuel Lévinas
Le prophète Esaïe nous
exhorte à détruire tout espèce de
joug c'est à dire à
détruire tout ce qui nuit à la personnalité,
à la singularité de chacun, tout ce qui dérobe
la vue de ce visage et dérobe aussi sa vue, l'empêche
lui aussi de voir.
Tout système totalitaire va
nier cet arc-en-ciel des visages et va les voiler sous 1'uniforme ou
le N° d'écrou. Il y a peu, dans certaine prison
centrale les détenus ne sortaient pas, ne se rendaient pas aux
offices religieux par exemple, sans cagoule. Ainsi ils ne pouvaient
ni être reconnus ni reconnaître leurs compagnons de
misère. Le ministère, c'est à dire le service
que peuvent rendre visiteur ou aumônier est justement de
permettre la révélation des visages ?
La fidélité à
Dieu consisterait-elle donc à
savoir reconnaître la faim et la soif de l'autre et de lui
rendre son visage dans sa singularité. Je suis
responsable de l'autre parce qu'il me questionne par le simple fait
de sa singularité, de son visage.
Les pensées généreuses,
générales et organisées peuvent être
menacées à leur tour de totalitarisme en ne tenant pas
compte du visage, de la personne , il y a toujours quelqu'un d'autre
derrière l'apparence .
Si je dis voici Bob, Patrick, Alain, je vois
des visages amis. Si je dis voici trois personnes
détenues en « longues
peines » je les renvoie
à l'institution et je ne rompt aucun joug.
Accueillir un homme, quel qu'il soit,
c'est accueillir Dieu
L'amour délivre de la mort, il
arrache celui qui le reçoit à la solitude et il
découvre dans le ravissement qu'il est aimé. C'est
là que se manifeste le règne (plutôt que le
royaume ) de Dieu, sa présence, son souffle ! Là
l'homme Jésus est présent et dans celui qui donne et
dans celui qui reçoit. Dieu s'est fait homme pour que l'homme
devienne... homme ! On ne gagne rien à abaisser l'homme,
c'est s'abaisser soi-même. Au contraire travailler à sa
plus grande dignité c'est honorer Dieu. La gloire de Dieu
c'est l'homme debout !
C'est ce que disait à sa
manière Vaclav Havel
lorsqu'il est de venu président de ce qui était encore
la Tchécoslovaquie :
Je demande à l'opinion
publique de ne pas avoir peur des prisonniers remis en
liberté, de ne pas leur rendre la vie difficile, et de les
aider à revenir parmi nous, et à retrouver en eux ce
qu'ils n'ont pas trouvé avant l'aptitude et le désir de
vivre normalement.
I1 ne s'agit jamais de détruire
l'homme, réputé
être « indigne », mais de lui donner sa véritable chance. I1
serait bien médiocre ce Dieu qui souhaiterait l'abaissement
des humains
La médiocrité à visage
« spirituel » n'aime l'être humain que parce qu'il
est « à l'image de
Dieu », et que le
« règlement » invite à cet amour. Tandis que le vrai amour
aime chacun pour lui-même, et indépendamment de
Dieu.
La grandeur n'a nul besoin de
condamner, et elle aime au contraire
admirer autre que soi. C'est ce triomphe qui est le véritable
tissu de la vie quotidienne, qui exclut absolument l'indignité
humaine, et qui veut ardemment que chacun ait sa vraie chance, et sa
vraie place.
Avec Christian Bobin je dirais
volontiers :
L'intelligence est la force,
solitaire, d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de
lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que
soi - vers l'autre là-bas, comme nous égaré
dans le noir. (« l'Inespérée » Gallimard 1994, p.28)
.
On dit que tu nous parles
Mais le n'ai jamais entendu ta
voix
De mes propres oreilles;
Les seules voix que
j'entends
Ce sont des voix fraternelles
Qui me disent les paroles essentielles.
On dit que tu fais route avec
nous
Mais je ne t'ai jamais surpris
A mêler tes pas
A ma propre marche.
Les seuls compagnons
Que je connaisse
Ce sont des êtres fraternels
Qui partagent la pluie, le vent le soleil.
On dit que tu nous aimes
Mais je n'ai jamais senti ta main se poser
Sur mes propres épaules
Les seules mains que
j'éprouve
Ce sont des mains fraternelles
Qui étreignent, consolent et accompagnent.
Mais, si c'est toi, ô mon
Dieu
Qui m'offres ces voix ces compagnons, ces mains,
Alors, au coeur du silence et de l'absence,
Tu deviens, par tous ces frères,
Parole et présence
Béni sois-tu. Amen !
Responsable du Service
protestant : Danielle
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