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Jésus et les gens « de mauvaise vie »

 

 

 

Prédication

par le pasteur Jacques Gradt

aumônier des prisons

 

10 juillet 2006

Jésus était à table. Beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie vinrent se mettre à table avec lui et avec ses disciples.

Les pharisiens virent cela, et ils dirent à ses disciples :

- « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les gens de mauvaise vie ? »

Ce que Jésus ayant entendu, il dit :

- « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez, et apprenez ce que signifie :

"Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices."

Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

Matthieu 9. 10 à 13

 

.

 

Jésus est à table avec des pécheurs. Ce terme de pécheur ou de péché nous est bien connu tant il est présent dans l'ancien comme le nouveau testaments.

Le sens de ce mot, à travers les siècles, s'est rétréci, personnalisé. Nous sommes en effet portés à penser au péché sur le plan moral

Les évangiles ont une conception plus large, plus globale du péché. Pour eux un pécheur est un marginal, un exclu de la société, il est vulnérable, sa santé est mauvaise, son statut économique ou social est désastreux, il est collecteur d'impôts, infirme, pauvre, impur, aveugle, lépreux, démoniaque, étranger, prisonnier, petit. Nous dirions aujourd'hui clochards, sans domicile fixe, toxicomanes, alcooliques, malades du sida etc.

Celui-là qui vit en marge de la société est-il coupable de sa propre misère ?

Tout au contraire. C'est le mode de vie dans la société qui le conduit à cette marginalisation. Les justes, c'est à dire les bien pensants, ceux qui ont su apprivoiser les règles de vie en société étiquettent ceux qui souffrent comme pécheurs, pécheurs ou marginaux. C'est pour ceux-là que Jésus est venu. Il ne rejette pas cette qualification et s'identifie pleinement  aux pécheurs, aux exclus, aux marginaux et ainsi les rend justes convenables, comme il faut, devant Dieu. Ce miracle  Luther le nomme Joyeux échange : Jésus le juste se fait pécheur pour que le pécheur soit juste.

Jésus a, aux yeux de certains, une fâcheuse tendance à fréquenter les pauvres, les étrangers et les galeux. Pourtant cette communion de table avec les péagers, les prostituées, et autres impurs que l'évangile nous raconte est le signe que Jésus le juste s'identifie à ceux qui sont réputés être hors de la miséricorde.

Le verbe grec utilisé dans notre texte (amartanw) signifie d'abord manquer le but, dévier, s'égarer ou se tromper, être privé de ou être en manque, passer à côté du projet et en toute fin commettre une faute !

C'est ce tout dernier sens que l'on garde parce que c'est beaucoup plus facile de dire tu devrais arrêter, de fumer, de boire de te piquer, de jouer alors qu'il faudrait se rendre à l'évidence que la volonté y peut guère .On s'efforce, on essaye d'arrêter, on retombe on s'en veut, on recommence quand même

Pardon de ne pas savoir renoncer à nos renoncements.  comme le chante Jacques Brel. Il s'agit la plupart du temps de maladie justement de la volonté, d'un combat permanent dans lequel on est toujours perdant lorsqu'on ne fait agir que la volonté alors qu'il y faudrait des soins !

Ceux qui sont chargé de maintenir l'ordre sont prompt au discours moralisateur et fort de leur uniforme quelquefois et en tout cas de l'autorité qui leur est confiée passent à côté du vrai problème et condamnent trop rapidement  la où il faudrait soigner, pas nécessairement guérir , mais prendre soin !

Au cours du repas chez Matthieu Jésus rappelle ces mots du prophète Osée :

C'est la miséricorde que je veux et non le sacrifice  (Osée 6,6) :

Plus l'acte d'amour que la fidélité au rite religieux ou aux critères sociaux ou moraux ambiants

Cet amour englobe le sort et la souffrance des pécheurs, apparemment exclus de  la miséricorde.

C'est ce sort et cette souffrance que Jésus réunit, symbolise sur la croix.

C'est cette miséricorde que Jésus implore sur la croix lorsque exclu de la pire façon par les hommes il ressent avec horreur le silence de Dieu lui-même :

 Mon Dieu mon Dieu pourquoi m'abandonnes-tu ?

Ce rejet, cet abandon, cette exclusion  c'est justement ce que Jésus est venu combattre. Il est venu guérir le lépreux.

Dans son ouvrage Le nom de la rose, Umberto Eco écrit ceci :

« Le lépreux dans les Écritures comme dans nos livres d'histoire du Moyen Âge est le symbole de tous les exclus : Saint François l'avait compris. Il ne voulait pas seulement aider les lépreux car son action se serait réduite à un bien pauvre et impuissant acte de charité. Il voulait signifier autre chose.

- T'a-t-on raconté son prêche aux oiseaux ?

C'est la question que pose  Guillaume de Baskerville à  son novice Adso.

- Oh oui j'ai entendu cette très belle histoire et j'ai admiré le saint  qui jouissait de la compagnie de ces tendres créatures de Dieu !

- Eh bien ! On t'a raconté une histoire fausse... Quand François parla au peuple de la ville et à ses magistrats et qu'il vit que ceux-ci ne le comprenaient pas, il sortit vers le cimetière et se mit à prêcher aux corbeaux et aux pies, aux éperviers, à des oiseaux de proies... des oiseaux exclus, comme les lépreux.

Pour recomposer le troupeau il fallait retrouver les exclus et les réintégrer dans l'église. »

 

La réintégration  les exclus  dans la société impose la réduction des privilèges et avantages de ceux qui y vivent : une répartition équitable des richesses !

Comme le disait Coluche :

« il faut partager. Les riches auront la nourriture et les pauvres l'appétit »

Ou encore ainsi qu'on peut le lire parmi ces petits poèmes présentés dans les rames du métro parisien :

« Le riche sur la terre

voit seul son nom inscrit dans l'histoire

le pauvre est vainqueur à la guerre

mais c'est le riche qui obtient la victoire »

 

C'est dans la marge de la page qu'on inscrit au crayon rouge, les notes, jugements, appréciations. La marge est cependant dans la page ! S'agirait-il alors d'intégrer les commentaires et les notes de bas de page dans le texte !

 Remettre en page  tous ceux qui sont dans la marge, les pécheurs du temps de Jésus ou les exclus de notre temps c'est prendre en compte les paroles d'Esaïe ou celle du jugement dernier tel qu'on les voit énoncées dans l'évangile de Matthieu  25 et que nos ancêtres des 13 ou 14e siècles appelaient les 7 oeuvres de miséricorde et dont témoignent mainte toile ou fresque dans les hospices et hôpitaux

 bailler (c'est à dire donner, procurer) à manger à ceux qui ont faim

bailler à boire à ceux qui ont soif

recevoir étrangers et pèlerins, les héberger

vêtir ceux qui sont nus

visiter les malades

consoler les prisonnier

ensevelir les morts

7 oeuvres comme les 7 lumières du chandelier qui deviennent un ensemble agréable au Seigneur

 

En effet à cette époque l'assistance aux plus démunis fonctionne essentiellement à partir de dons privés qui furent parfois considérables. Mais qu'est-ce qui incitait riches et moins riches à pratiquer de manière aussi constante la charité ? « Aimez-vous les uns les autres » dit l'Évangile.

Alors très concrètement, aider son prochain était la condition essentielle pour accéder au Paradis. Le pauvre est l'incarnation de Jésus souffrant, l'intercesseur privilégié auprès de Dieu, le chemin du pardon des péchés. Cette croyance donnait aux miséreux un statut symbolique et un rôle dans la société puisqu'ils étaient un élément essentiel de ce système où "pauvres et nantis échangent les fruits du ciel contre les fruits de la terre.

S'agirait-il d'aimer l'autre parce qu'il est à l'image de Dieu ? Eh bien non !  nous sommes invités à aimer l'autre pour lui-même afin que chacun ait sa vraie chance, sa vraie place.

 

C'est également ce que nous dit le Psaume 118

Il est bon de se confier en Dieu, en se confiant en l'homme

Il est bon de se confier en Dieu en ayant entièrement confiance en les êtres généreux (Psaume 118, 8).

 

Pourquoi faudrait-il opposer la valeur de Dieu à la déchéance de l'être humain.

Nous manifestons une telle tendance à abaisser l'homme, et à tout simplement dire qu'il n'est rien que fleurissent ces constants enseignements destructeurs sur l'humilité qui conduisent, surtout, à être fort méprisant envers autrui.

Par exemple, ce verset  du Psaume 118 que je viens de lire dans une version inhabituelle (Raphaël Cohen Tora au présent) est en général expliqué comme affirmant qu'il faut avoir confiance en Dieu, et surtout pas en l'être humain, qui ne mérite pas cette confiance ainsi nous chantons allègrement lors de nos cultes à la suite de Clément Marot :

Mieux vaut avoir son espérance en Dieu qu'en l'homme vain

Mieux vaut fonder son espérance en Dieu qu'en un pouvoir humain

 En réalité, ce qu'enseigne le verset semble être exactement le contraire.  Il est excellent de se confier en Dieu, à partir de la confiance totale que l'on a en tout homme.

 

Il m'appartient de percevoir Dieu en tout visage humain, De le déclarer généreux, et de parvenir à cette générosité. Ce regard, n'est autre que la foi en Dieu.

La véritable foi en Dieu consiste à le trouver en quiconque, en exigeant de soi-même le prodige constamment renouvelé qui consiste, à partir de l'image, à parvenir à trouver le modèle.  C'est à cette condition que la relation avec Dieu peut être réelle, et non purement abstraite et fictive, verbale et sans lien véritable avec notre vie.

Le visage de l'autre homme, c'est ce qui le marque dans sa singularité, son unicité, dans l'impossibilité de l'interchanger avec un autre visage. c'est le contraire du masque. Le visage c'est l'homme lui-même que l'on rencontre mais qu'on ne « connaît pas ».

 

Le visage n'est pas de l'ordre de la connaissance, de l'appropriation mais de l'ordre du respect. La relation avec le visage c'est la bonté comme l'écrit le philosophe Emmanuel Lévinas. L'autre, je ne peux pas le saisir : « Ah je le connais bien, il a toujours été comme ça ». Eh bien non l'autre est à rencontrer aujourd'hui, il n'est pas tout à fait ce qu'il était hier et je ne sais pas ce qu'il révélera demain !

Lévinas nomme bonté cette attitude La bonté n'est pas un principe général : le bon que je ressentirais en moi et qui me pousserait à être bon ? Non ! la bonté c'est une rencontre avec le visage, avec la perception de ce qu'il y a d'unique en l'autre.  Je ne suis pas bon parce que je possède la bonté mais parce que je vais à la rencontre de l'autre, comme le Samaritain. Je ne connais Dieu qu'à travers l'homme ..On ne peut parler de spiritualité que là où la dignité de l'homme ,est respectée.

« La vraie corrélation entre l'homme et Dieu dépend d'une relation d'homme à homme dont l'homme la pleine responsabilité comme s'il n'y avait pas de Dieu sur qui compter. »  Emmanuel Lévinas

 

Le prophète Esaïe nous exhorte à détruire tout espèce de joug c'est à dire à détruire tout ce qui nuit à la personnalité, à la singularité de chacun, tout ce qui dérobe la vue de ce visage et dérobe aussi sa vue, l'empêche lui aussi de voir.

 Tout système totalitaire va nier cet arc-en-ciel des visages et va les voiler sous 1'uniforme ou le numéro d'écrou. Il y a peu, dans certaine prison centrale les détenus ne sortaient pas, ne se rendaient pas aux offices religieux par exemple, sans cagoule. Ainsi ils ne pouvaient ni être reconnus ni reconnaître leurs compagnons de misère. Le ministère, c'est à dire le service que peuvent rendre visiteur ou aumônier est justement de permettre la révélation des visages ?

 

La fidélité à Dieu consisterait-elle donc à savoir reconnaître la faim et la soif de l'autre et de lui rendre son visage dans sa singularité.  Je suis responsable de l'autre parce qu'il me questionne par le simple fait de sa singularité, de son visage.

Les pensées généreuses, générales et organisées peuvent être menacées à leur tour de totalitarisme en ne tenant pas compte du visage, de la personne , il y a toujours quelqu'un d'autre derrière l'apparence .

Si je dis voici Bob, Patrick, Alain, je vois des visages amis.  Si je dis voici trois personnes détenues en « longues peines » je les renvoie à l'institution et je ne rompt aucun joug.

Accueillir un homme, quel qu'il soit, c'est accueillir Dieu

L'amour délivre de la mort, il arrache celui qui le reçoit à la solitude et il découvre dans le ravissement qu'il est aimé. C'est là que se manifeste le règne (plutôt que le royaume) de Dieu, sa présence, son souffle ! Là l'homme Jésus est présent et dans celui qui donne et dans celui qui reçoit. Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne... homme ! On ne gagne rien à abaisser l'homme, c'est s'abaisser soi-même. Au contraire travailler à sa plus grande dignité c'est honorer Dieu. La gloire de Dieu c'est l'homme debout !

 C'est ce que disait à sa manière Vaclav Havel lorsqu'il est de venu président de ce qui était encore la Tchécoslovaquie :                           

 

Je demande à l'opinion publique de ne pas avoir peur des prisonniers remis en liberté, de ne pas leur rendre la vie difficile, et de les aider à revenir parmi nous, et à retrouver en eux ce qu'ils n'ont pas trouvé avant l'aptitude et le désir de vivre normalement.

I1 ne s'agit jamais de détruire l'homme, réputé être « indigne », mais de lui donner sa véritable chance. Il serait bien médiocre ce Dieu qui souhaiterait l'abaissement des humains.

La médiocrité à visage « spirituel » n'aime l'être humain que parce qu'il est « à l'image de Dieu », et que le « règlement » invite à cet amour. Tandis que le vrai amour aime chacun pour lui-même, et indépendamment de Dieu.

 

La grandeur n'a nul besoin de condamner, et elle aime au contraire admirer autre que soi. C'est ce triomphe qui est le véritable tissu de la vie quotidienne, qui exclut absolument l'indignité humaine, et qui veut ardemment que chacun ait sa vraie chance, et sa vraie place. 

Avec Christian Bobin je dirais volontiers :

L'intelligence est la force, solitaire, d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi - vers l'autre là-bas, comme nous égaré dans le noir.

(l'Inespérée, Gallimard 1994  p.28)

 

 On dit que tu nous parles

 Mais le n'ai jamais entendu ta voix

De mes propres oreilles;

 

Les seules voix que j'entends

Ce sont des voix fraternelles

Qui me disent les paroles essentielles.

 

On dit que tu fais route avec nous

Mais je ne t'ai jamais surpris

à mêler tes pas

A ma propre marche

 

Les seuls compagnons

que je connaisse

Ce sont des êtres fraternels'

Qui partagent la pluie, le vent le soleil.

 

On dit que tu nous aimes

Mais je n'ai jamais senti ta main se poser

Sur mes propres épaules

 

Les seules mains que j'éprouve

Ce sont des mains fraternelles

Qui étreignent, consolent et accompagnent.

 

Mais, si c'est toi, ô mon Dieu'

Qui m'offres ces voix ces compagnons, ces mains,

Alors, au c�ur du silence et de l'absence,

 

Tu deviens, par tous ces frères,

parole et présence

Béni sois-tu

 

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