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Procès de la mystique ?

 



Richard Cadoux

pasteur de l'Église protestante unie de Menton-Monaco


 

14 avril 2019

J’ai longtemps été fasciné par la mystique et les mystiques. « Je veux voir Dieu », affirmait Thérèse d’Avila. Une expérience immédiate du divin, une reconnaissance de l’ultime, seraient-elles possibles ici et maintenant ? Cette requête peut paraître exorbitante. Certes, la mystique comporte une dimension d’excès et de radicalité, de l’ordre du pathos : Dieu à la folie !
Mais pourquoi ne pas accepter un contre temps ? Pourquoi vouloir anticiper cette rencontre ? Pourquoi vouloir tout et tout de suite ? Pourquoi désirer vivre une « expérience personnelle du divin » ?

Je pense au titre du livre de Guy Coq : Que m’est-il donc arrivé ? C’est peut-être cela l’expérience : quelque chose qui m’arrive. C’est à moi que cela arrive. Expérience subjective, elle ne saurait se soumettre à quelque norme que ce soit, ne reconnaissant d’autre loi que celle de la liberté qui la fonde et qui l'anime. Ce qui arrive, c’est Dieu. Si cette expérience a Dieu pour objet, on peut aussi avancer que Dieu en est le sujet.

En tout cas celui ou ce qui advient est sans commune mesure à celui qui en fait l’expérience. Le mystique est toujours dépassé par Dieu. L’expérience de Dieu est toujours insuffisante de Dieu. Il n’est donc pas surprenant que la mystique s’exprime dans les mots et les catégories du désir.
Il y a de l’addiction dans la mystique. Le mystique est en manque de son Dieu, même s’il connaît parfois des moments de plénitude. Il ne peut s’arrêter ; il est toujours relancé dans sa quête. Toujours inquiet et sans repos, à peine comblé, le désir inassouvi laisse alors surgir une parole qui invente et s’invente une histoire, voire même parfois des histoires.

Le mystique qui rêve du silence de l’intimité et du secret avec son Dieu se met à parler. Il a fait l’expérience, il met des mots sur cette expérience pour lui d’abord. Et il en parle aux autres. Situation paradoxale : au cœur de la subjectivité la plus profonde et la plus incommunicable apparait la volonté de communiquer cette expérience aux autres.
Sans doute existe-t-il des mystiques qui n’ont rien dévoilé de ce qui leur est arrivé, des mystiques inconnus en quelque sorte. Mais beaucoup de mystiques entreprennent de publier ce que les mots ne peuvent pourtant dire, la présence à la fois saturante et manquante de Dieu. Expérience et communication sont ainsi étroitement liées.

La communication de l’expérience fait partie de l’expérience. On s’est d’ailleurs souvent demandé si la communication de l’expérience mystique par l’écriture ou dans l’oralité n’est pas le lieu où cette expérience se constitue, s’invente, comme si l’expérience qui se prétend immédiate devait néanmoins être médiatisée par le truchement de la parole pour s’instituer. De fait les mystiques, qui par ailleurs font l’éloge du silence, prennent la parole. Pour témoigner, pour se raconter, pour faire le récit de ce qui leur est arrivé (Autobiographie de Thérèse d’Avila).
Soumise au temps comme n'importe quelle expérience, l'expérience mystique se déploie comme histoire. Ils parlent également pour tenter une cartographie et proposer des itinéraires (« le Château intérieur » ou « le Chemin de Perfection »).

L'expérience mystique revendique un ailleurs, un non-lieu ou un lieu dans lequel il est impossible à l'homme de se tenir. Elle se présente comme un voyage initiatique, celui de la grande découverte. Le mystique compte au nombre des hommes de la route, engagé dans un pèlerinage, une quête éperdue, où en fin de compte le chemin importe peut-être plus que le terme.
Ils parlent enfin pour théoriser cette expérience : « Traité de l’amour de Dieu » de François de Sales, « Explications des Maximes des Saints » de Fénelon, par exemple. Elle est analysée à travers différentes catégories : expérience de l’être ou « expérience océanique », pour reprendre le terme de Romain Rolland : le mystique se vit comme la goutte d’eau dans la mer.

Expérience nuptiale : on connaît la transverbération de Thérèse d’Avila ou encore les visites du Verbe chères à Bernard de Clairvaux et à tant d’autres qui ont commenté le Cantique des cantiques. Et puis encore expérience de Dieu comme néant et comme nuit : sur un quai de gare désert, j’attends un train qui ne viendra jamais. C’est dans cette absence que Dieu est paradoxalement présent.

Mais quelle que soit la forme du discours mystique, on se trouve devant une immédiateté qui se médiatise. Un ineffable qui ne peut pas ne pas tenter de s’exprimer. C’est à partir de là qu’on peut porter un regard critique sur la mystique. En tant qu'expérience, elle s'affirme à la fois ineffable et incontestable. Elle ne saurait être mise en question, elle en appelle, au cœur même de la subjectivité la plus profonde, à une vérité et à une objectivité qui sont celles de Dieu lui-même.
Mais en même temps elle parle de ce Dieu, elle se veut communication. Elle apparaît dans l’espace du langage et doit consentir à se soumettre aux règles du langage, de la grammaire et de la syntaxe, et plus globalement aux règles de la communication.

En communiquant avec d’autres, le mystique accepte de soumettre son expérience aux règles de « la communauté langagière » de ses lecteurs. Le « Que m’est-il donc arrivé ? » suscite inévitablement un « Que t’est-il donc arrivé ? ».

Alors l’expérience est reconnue ou pas ! D’autre part, si en se communiquant, cette expérience se confesse comme expérience chrétienne, elle doit alors consentir à affronter une autre instance de discernement. En se revendiquant comme expérience de Dieu, l'expérience mystique revendique une vérité qui est celle de Dieu. Elle se voit alors dans l'obligation de se mesurer à la parole de Dieu, à l’écoute de laquelle se place la communauté chrétienne.

Le Dieu dont parle expérimentalement le mystique est-il le Dieu dont nous parle la Bible ? Il est alors opportun d’entrer dans un conflit des interprétations. En christianisme, Dieu se révèle dans une parole dont les traces sont consignées dans des Ecritures, anciennes et nouvelles, qui font autorité et qui sont règles de foi.
L'expérience mystique, lorsqu'elle entreprend de se raconter et dès lors qu’elle se revendique chrétienne, prend le risque d’être évaluée à l’aune de la parole du Dieu qui se révèle en plénitude en Christ.

Toute expérience mystique, en effet, est habitée par le risque de l'idole, le risque d'un dieu manquant et manqué, façonné à l’image du désir du mystique. Le discernement de l'expérience mystique consiste bien à s'interroger sur cette image. Il s'agit, au cœur de l'expérience la plus profonde, de rappeler le croyant à un principe de foi.
Le croyant qui « expérimente » Dieu se tient préalablement dans l'écoute d'une parole. Autrement dit l’expérience ne saurait prétendre dépasser la foi ou se passer d'elle.

En christianisme, l’expérience est suscitée par une parole venant d’ailleurs qui précède et qui « dérange » le croyant. C'est ce qu'on appelle la grâce, la catégorie fondatrice de l'existence chrétienne : l'existence humaine, qui a les raisons et le sens qu'elle se donne, est appelée, pour devenir chrétienne, à exister dans la gratuité d'un don qui peut la délivrer de ses peurs, de ses fantasmes, de ses attentes, de ses idoles.
A cet égard, le mystique ne peut rester à l’écart d’une « histoire du salut » et cette histoire l’oblige aux médiations qui instaurent la communication de Dieu avec l’humanité. Il en ressort que la mise en œuvre de ces deux médiations, celle du langage et celle des Ecritures, devrait conduire une mystique qui se réclame du christianisme à renoncer au désir d'immédiateté de Dieu dont elle rêve.

Si l'expérience mystique se décline comme mise en œuvre du désir eschatologique de voir Dieu ; lorsqu’elle se réclame du Dieu de Jésus-Christ, elle conduite à renoncer à une eschatologie réalisée pour consentir à l’histoire et à ses obscurités, au pas encore de la foi, de l’espérance et de la charité. En assumant cette réalité, le mystique entre sur chemin de « conversion » et découvre que son désir peut devenir un désir sans désir.

La communauté chrétienne ne s'arroge pas le droit de juger l'expérience mystique. Elle n’a pas à instruire « le procès des mystiques ». C'est cette expérience, en se revendiquant comme expérience chrétienne, qui se place dans l'espace du christianisme dans son irréductible diversité et qui est questionnée par lui. L'expérience mystique ne saurait donc se refermer sur elle-même ou se considérer comme l’absolu de toute expérience, exclusive des autres expériences de foi et de vie chrétienne.

Le christianisme accueille et reconnaît la mystique, mais la met en garde contre le risque de sombrer dans la démesure, la vanité ou l’illusion.

 

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