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Spiritualité

 

 

Relire « Quand je dis Dieu »

de Jacques Pohier

 

Seuil, 1977

« Dieu est Dieu, donc Dieu n’est pas tout »

 


Michel Leconte

 

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Michel Leconte
Jacques Pohier

 

31 octobre 2018

Quand, pour la première fois, il y a quarante ans, j'ai lu « Quand je dis Dieu », tout ce que j'avais reçu de ma catéchèse catholique ainsi que mon engagement de consacrer ma vie à Dieu dans un monastère cistercien trappiste dans ma vingtième année, tout me conduisait à refuser sa théologie. Son Dieu était-il vraiment Dieu ? Conformément à la doctrine catholique très classique, Dieu était pour moi l'Absolu comblant tout désir, la cause première et la cause finale, autrement dit, celui qui donnait réponse à tout et auquel on pouvait nécessairement consacrer sa vie de manière totale, sinon totalitaire dans une vie religieuse consacrée, celui qui, apaisant mon angoisse de la mort, m'accueillerait dans une vie éternelle bienheureuse.
Après le choc initial, je me mis à réfléchir. Ce fut une véritable, mais lente révolution. J'étais psychologue clinicien, j'étais en psychanalyse, il me fallait aller plus avant, laisser travailler en moi les questions que le livre soulève.

J'ai alors lu et étudié les textes antérieurs de Jacques Pohier afin de comprendre les fondements théoriques et théologiques de sa foi chrétienne qui progressivement, travail analytique aidant, transforma peu à peu la mienne profondément. Je lui en suis, aujourd'hui très reconnaissant, car en me dégageant d'une religion fonctionnelle sécurisante, il m'a fait découvrir le Dieu de Jésus Christ.

C'est donc bien sa foi personnelle que Jacques Pohier (1926-2007) expose dans ce livre qui a marqué la pensée chrétienne et suscité bien des débats dans les années 80. Ce livre lui a malheureusement valu de très lourdes sanctions par Rome en 1979. C'était le temps de la reprise en main conservatrice de l'Église catholique par le nouveau pape Jean- Paul II. Les théologiens Hans Küng et Edward Schillebeeckx furent également l'objet, à cette époque, de graves mesures disciplinaires.

Dans ce livre J. Pohier récuse en particulier toute conception sacrificielle substitutive et expiatoire de la mort de Jésus ainsi que toute vision doloriste de la croix qui s'origine dans une culpabilité à laquelle, paradoxalement, nous tenons inconsciemment beaucoup.
« Jamais, écrit-il, Jésus ne présente Dieu et l'homme pécheur comme étant dans une situation de rupture dont la nature ferait que si une mort n'est pas acquittée, la vie ne peut être renouée entre eux. Toujours au contraire il présente Dieu comme quelqu'un qui peut et veut renouer avec le pécheur bien que celui-ci soit pécheur. » « Jésus a blasphémé contre le statut que se confère l'homme coupable. »

Pour lui, Dieu se révèle par mode de Schekinah. Cette image est empruntée à l'espace à la fois situé et ouvert entre les deux chérubins qui ornaient l'Arche d'alliance. Cette présence de Dieu, historique, contingente, dépend de l'homme, car c'est lui qui l'effectue : « La déité devient Dieu quand les créatures disent Dieu » (Maitre Eckhart, que l'auteur cite en exergue de son livre). Jésus de Nazareth est comme une Arche d'alliance, passée parmi nous à un moment du temps pour nous instruire de notre relation à Dieu. Un Dieu créateur qui pose la différence humaine d'avec Dieu comme positive. C'est dans la reconnaissance de la qualité positive de cette différence et non dans sa suppression que nous avons accès à Dieu : le Fils de Dieu l'a humainement vécu comme positive, jusqu'à la mort. Nous n'avons accès à Dieu que de manière humaine, non de manière illusoirement « totale » dans un autre monde : Dieu est Dieu et l'homme n'est pas Dieu, mais il est l'Emmanuel, Dieu avec nous.

C'est sa conception « post-freudienne » de la résurrection de Jésus qui a, certainement, valu à l'auteur les sanctions de la Congrégation pour la doctrine de la foi et celles du maitre de l'Ordre dominicain. La résurrection de Jésus n'est pas conçue par J. Pohier comme son entrée corporelle dans la vie divine, but et sens ultime de notre vie terrestre. La résurrection de Jésus Christ ne signifie pas d'abord que Dieu est plus fort que la mort, mais qu'il a le pouvoir en ressuscitant Jésus de s'attester lui-même. Et c'est ici et maintenant, qu'avec moi, Dieu peut s’attester : « C'est aujourd'hui que Dieu me ressuscite, c'est aujourd'hui qu'il me donne la vie éternelle. » Aujourd'hui, je peux, avec l'aide de l'Esprit, faire resurgir, « ressusciter » le Dieu de Jésus car nul autre que moi, nul autre qu'un humain ne peut le faire. La résurrection n'est pas d'abord une manifestation de ce que fut Jésus mais la manifestation, aujourd'hui, de ce qu'est Dieu : un Dieu-avec-nous, et de ce que peut être l'homme : un homme-avec-qui-est-Dieu.

Alors que Jésus, selon l'auteur, nous invitait à rencontrer Dieu dans l'acceptation joyeuse de nous-mêmes et de notre humanité, la conception classique de la résurrection, oubliant le Jésus terrestre, l'institua Christ rédempteur, ressuscité et divinisé et justifia par-là le mépris du monde et le refus de notre condition humaine : « Dieu s'est fait homme afin que l'homme devienne Dieu » disaient les pères de l'Église, la vraie vie était ailleurs, dans un autre monde…
Cette conception de la résurrection du Christ cachait derrière cette apparente exaltation de l'homme le ressentiment de ne pas être divin. Les représentations communes de notre état de ressuscité sont les symptômes névrotiques de la maladie : abolition de la différence des sexes, perfection et innocence, immortalité, accomplissement de tout désir, connaissance parfaite de Dieu, plénitude de l'amour et du savoir, dénoncent un désir refusant la réalité de notre condition humaine contingente et mortelle. Le « péché originel » ne consiste-t-il pas précisément à refuser notre condition, en abolissant la différence et l'altérité de Dieu, à vouloir être identique à Dieu, voire, secrètement, à vouloir prendre sa place ?

Jésus nous libère de ce rêve insensé d'une condition humaine autre que celle qui nous constitue comme être humain en gratifiant notre désir mégalomane de divinisation : Dieu s'est fait être humain mortel pour nous réconcilier avec nous-mêmes. « Quelqu'un est avec toi. Quelqu'un peut être avec toi. Tu n'es pas pour lui un ennemi parce que tu es malheureux et mortel. Tu ne seras pas chassé ou condamné parce que tu es sujet de la souffrance et de la mort. Tu n'as pas à avoir honte de ce que tu es. A t'en vouloir de ce que tu es. Un homme. Ecce homo. »

En Jésus le Christ, Dieu délivre l'homme du « péché originel » de vouloir être Dieu en lui révélant qui est Dieu et qui est l'homme : la divinité de Dieu n'a pas valu à Jésus de n'être pas un homme, un homme à qui sa filiation divine ne lui a pas valu d'être identique à Dieu, mais, à la fois, différent et semblable.

Ce qui caractérise la pensée de Jacques Pohier est son soucis du réel, de notre condition humaine bonne puisque créée par Dieu, ainsi que son refus de la mégalomanie de notre désir qui conduit à nous sentir coupables et à avoir honte de ce que nous sommes en nous inventant un Dieu et un « monde à l'envers » dans un au-delà contraire à ce qui spécifie notre condition humaine, un Dieu dont la volonté serait de nous en « sauver ». L'idée qu'un être fini, corporel, sexué, temporel, mortel soit créé en vue d'un état aussi différent du sien actuel - à savoir l'état, quel qu'il soit, qu'impliquerait une existence perpétuelle dans [a lumière de l'Absolu - apparaît à l'auteur réellement contradictoire. Pour lui, Jésus nous invite, au contraire, à rencontrer Dieu dans l'acceptation joyeuse de nous-mêmes, en aimant notre humanité : « la contingence de la créature n'est pas blessure, mais nature. »
J. Pohier me semble rejoindre certaines intuitions exprimées par Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) qui « aimerait parler de Dieu non aux limites, mais au centre, non dans les faiblesses, mais dans la force, et donc non à propos de la mort et de la faute, mais dans la vie et la bonté de l'être humain. Près des limites, il me semble préférable de se taire et de laisser irrésolu ce qui est sans solution. » (Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité, Genève, p.332).

« Quand je dis Dieu » est un livre original et tonique qui pousse à la réflexion. Bien que publié en 1977, cet ouvrage n’a pas vieilli ; il jette un défi positif à ceux qui pensent ne pas tirer les mêmes conclusions que son auteur.

 


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