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L’humanité de Dieu

et la divinité de l’homme


 

Laurent Gagnebin


Prédication/conférence
Foyer de l’Âme

 

 

 

31 janvier 2016

L’humanité de Dieu

 

J’aimerais placer cette prédication-conférence sous l’égide de deux versets de la première Épître de Jean :

- « Voyez à quel point le Père nous a aimés ! Son amour est tel que nous sommes appelés enfants de Dieu, et c’est ce que nous sommes réellement. » (3,1)
- « Voici comment nous savons que nous demeurons unis à Dieu et qu’il est présent en nous : il nous a donné son Esprit. » (4,13)

Il y a 60 ans, en 1956, le théologien bâlois protestant Karl Barth, représentant d’une orthodoxie réformée, publiait une conférence donnée la même année et intitulée : L’humanité de Dieu. Elle eut un succès considérable. Karl Barth, après avoir maintes et maintes fois insisté sur un Dieu « Tout autre » et parlé de son « isolement », de son « absolutisme », de son « abstraction », reconnaissait subitement en surprenant et ses disciples et ses adversaires (le plus souvent libéraux) qu’il avait ainsi dessiné une « idole » et déclarait même que ses affirmations passées avaient quelque chose d’un peu « hérétique ».

Avec l’idée de l’humanité de Dieu, il insistait alors sur la rencontre de Dieu et de l’homme. On pourrait dire qu’il insistait sur la conception d’un Dieu relatif, c’est-à-dire en relation avec l’homme. Certes, Barth déclarait, contrairement à ce que l’on a souvent prétendu, n’avoir jamais soutenu que Dieu est tout et que l’homme n’est rien. Je dirais pour ma part, de manière un peu triviale, il est vrai, qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Barth, en effet, avait tout fait pour qu’on le comprenne ainsi, hélas.

Il écrit de Dieu dans cette conférence : « Son approbation de l’homme, sa participation à son existence, son intervention en faveur de sa créature – tout ceci dans la pleine liberté, voilà l’humanité de Dieu. » Il écrit aussi ceci que j’ai, depuis 1956, cité à d’innombrable reprises : « Une fois pour toutes, il a été décidé en Jésus-Christ que Dieu n’existe pas sans l’homme. » Dieu avec nous ? C’est ce que signifie exactement le surnom donnée à Jésus d’après l’évangile de Matthieu : Emmnanuel (Mt 1,23).

On a parfois pensé que Barth avait forgé cette expression de l’humanité de Dieu. C’est inexact. On la trouve par exemple déjà dans les cadres du mouvement du Christianisme social ou, des dizaines d’années avant Barth, sous la plume de Nicolas Berdiaeff (1874-1948), mon penseur préféré, orthodoxe russe libéral, qui peut être considéré comme le premier dissident soviétique. Dieu avec nous ?

Il me semble indispensable de combattre une certaine idée de Dieu. Je ne crois pas simplement en « Dieu ». Que veut-on dire quand on prétend que l’on croit en « Dieu » ? De quel « Dieu » s’agit-il ? Je ne crois pas en un Dieu cruel, juge impitoyable, auquel il faut sans cesse rendre des comptes, un Dieu vengeur, qui condame une part de l’humanité à des peines éternelles en enfer, un Dieu despote, tyran, potentat, responsable de tous les malheurs du monde. Ce Dieu, comme aimait à le dire ici-même, dans la chaire du Foyer de l’Âme, le pasteur Georges Marchal (1905-1982), n’est même pas à la hauteur de ce qu’on appelle une honnête homme.

Je crois au Dieu de Jésus-Christ, ce Dieu dont la première Épître de Jean affirme à deux reprises qu’il « est amour » (4,8 et 16). Dans son dialogue avec Ferdinand Buisson, le pasteur Charles Wagner déclare : « L’Évangile a fait cette transformation prodigieuse, il a humanisé Dieu. » L’image d’un Dieu cruel correspond le plus souvent pour les chrétiens à une certaine compréhension de la Croix. Cette vision conduit aux doctrines de la rédemption, de l’expiation ; elle constituent une théologie du marchandage, d’un calcul sordide : Dieu a voulu que le sang coule pour pouvoir pardonner aux hommes. Il me semble que Nicolas Berdiaeff a raison de dire que « Dieu est humain et qu’il n’y a que les hommes qui puissent être inhumains. »

Affirmer l’humanité de Dieu, c’est renoncer à la représentation d’un Dieu, - sorte d’absolu immobile et fixe -, pétrifié, embaumé dans son éternité. Il convient de revenir à ce passage de l’Exode (3, 14) concernant le nom divin confié à Moïse. On traduit ainsi le plus souvent ce verset : « Je suis celui qui est [...] Celui qui est m’envoie vers vous. » Or le verbe être n’existe pas à proprement parler en hébreu. Le verbe traduit ainsi signifie plutôt devenir. Chouraqui, ce théologien juif qui a traduit toute la Bible en français, y compris le Nouveau Testament, écrit ceci : « Je serai qui je serai [...] Je serai m’a envoyé vers vous. » Le futur utilisé ici fait bien entendre cette notion d’un devenir divin.

Dieu est le Dieu d’une Révélation, d’une histoire, d’un devenir, il est en marche et, comme on le dit souvent, il est le Dieu d’Abraham, d’ Isaac et de Jacob. On demanda un jour à Ernest Renan (1823-1892) si Dieu existait. Il répondit par une boutade très profonde : « Pas encore ». Dieu n’est pas seulement derrière nous (le Dieu de la croix, par exemple), avec nous (Emmanuel) ; il est un Dieu devant nous. C’est ce que font entendre les théologiens de « la théologie du process » (cf. John Cobb), ou Nicolas Berdiaeff, ou encore le pasteur Wilfred Monod (1867-1943).

André Gide écrivait il y a 100 ans dans son Journal ces mots significatifs : « Si j’avais à formuler un credo, je dirais : Dieu n’est pas en arrière de nous. Il est à venir. » (30 janvier 1916) La Révélation de Dieu n’est pas achevée, intégrale ; tant que l’homme n’est pas encore devenu l’humain, la manifestation suprême de Dieu est devant nous. Au sujet de ce Dieu en devenir, il serait plus juste de ne pas parler de son « humanité », mais bien plutôt de son « humanisation », comme le fait souvent Berdiaeff. Cette humanité, en effet, est toujours à l’œuvre, en cours, en voie de réalisation. Il nous faut alors combattre pour la pleine réalisation de Dieu, lutter pour le règne de Dieu (le Royaume de Dieu).

Croire en Dieu, c’est vouloir que Dieu devienne véritablement Dieu en plénitude, plus préciséement qu’il advienne. Wilfred Monod écrit ainsi de Dieu : « Il faut que toutes nos facultés deviennent les complices de son avènement, les alliées de sa cause. » Dans une lettre d’Albert Schweitzer (1875-1965) écrite au professeur Maurice Carrez le 11 juillet 1952, on trouve ces lignes : « Dans votre article vous me reprochez de situer le centre de gravité de la foi chrétienne dans l’avenir au lieu de le placer dans le drame rédempteur lors de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Le reproche est juste... Seulement c’est Jésus lui-même qui situe le centre de gravité de la foi chrétienne dans l’avenir ! Je ne fais que m’y conformer comme le faisaient le christianisme primitif et saint Paul... et comme nous devons le faire nous-mêmes. Le centre de gravité de la foi chrétienne n’est pas le drame rédempteur de notre dogmatique, mais le venue du Royaume de Dieu en notre cœur et dans le monde. »

 

 

La divinité de l’homme

 

Toute la théologie grecque et russe orthodoxe est l’héritière des Pères grecs, plus particulièrement ceux du 4e siècle, surtout à Alexandrie et en Cappadoce ; cette théologie des Pères peut se résumer par cette affirmation décisive : « Dieu est devenu homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. » On retrouve cette idée chez le mystique allemand Maître Eckhart (1260-1328). Il déclare que Dieu est devenu homme « pour que Dieu naisse en l’homme et que l’homme naisse en Dieu ».

J’ai souvent repris cette dialectique en l’illustrant par les fêtes de Noël et de l’Ascension. On peut en effet affirmer, de manière symbolique car ce n’est qu’une manière de dire, qu’à Noël, en Jésus, Dieu descend vers l’homme et qu’à l’Ascension, en Jésus, l’homme est élevé à Dieu. Il y a une symétrie entre la première et la deuxième étape de cette prédication-conférence ; en effet, là aussi, il convient de parler d’un dynamisme, d’un mouvement, d’une réalisation. À la théologie du process correspond ainsi une anthropologie du process. Cette divinité de l’homme n’est pas un état passé et fixe, mais une « divinisation », une « déification », une « théandrie » unissant, selon les termes de Berdiaeff, Dieu et l’homme dans une histoire inachevée et toujours en cours.

La divinisation de l’homme, selon Berdiaeff, désigne trois réalités. D’abord, comme cela vient d’être dit, le fait qu’en Christ l’homme est élevé à Dieu. Ensuite, le Dieu créateur fonde et appelle notre vocation créatrice. Créés à l’image du Dieu créateur, nous sommes donc créés créateurs. C’est là l’essence de l’homme et cela sur tous les plans : culturel, affectif, social... Il y a donc pour nous une libre participation à l’œuvre divine. Nos actions créatrices, déclare même Berdiaeff, peuvent étonner Dieu lui-même. Enfin, cette divinisation de l’homme est la condition même de notre humanisation, de notre humanité en devenir, inachevée.

L’homme en effet n’est pas encore l’humain en plénitude. Il suffit d’ouvrir les yeux sur le spectacle du monde et sur nous-mêmes pour s’en convaincre. On peut reprendre la question posée à E. Renan sous cette forme : l’homme existe-t-il ? Et là aussi, on peut répondre : pas encore.

On trouve cette idée chez le philosophe Nietzsche (1844-1900), par exemple dans Ainsi parlait Zarathoustra où il est question du « surhomme », traduction un peu malheureuse car il serait préférable de dire le « surhumain », à savoir que l’homme doit être surmonté, dépassé, accompli.

Avec le langage des paléontologues, Théodore Monod (fils de Wilfred Monod), affirme quant à lui que « l’homme doit encore s’hominiser ». Et il précise : « Mais le primate, la veut-il vraiment cette difficile, cette héroïque hominisation ? Est-il décidé à devenir un homme ? »

Cette divinisation et cette illumination de la créature concernent et comprennent toute la création. On pense ici à l’Épître aux Romains (8, 21-22) où Paul évoque la création tout entière qui « gémit » en attendant une libération pour connaître la plénitude de la gloire divine. Olivier Clément, probablement le plus important théologien de l’orthodoxie française au 20e siècle, qui s’était converti adolescent au christianisme en lisant Esprit et liberté de Nicolas Berdiaeff, écrit : « Selon les Pères grecs, l’homme a été créé pour participer de tout son être – y compris le corps – à la vie divine, et la communiquer à l’univers. » Cette solidarité de l’humain avec tous les êtres vivants et cela dans une perspective que l’on appelle aujourd’hui écologique, on la trouve sous la plume de Wilfred Monod, Théodore Monod et, bien sûr, Albert Schweitzer.

Dans la conclusion de notre première partie, j’ai mentionné l’importance du Royaume de Dieu quand on lutte pour la pleine réalisation de l’humanisation divine. Là encore, il y a, quand on parle de la divinisation de l’homme, un parallèle à établir. C’est Albert Schweitzer qui écrit : « Je crois à l’avenir de l’humanité, mais il faut le construire. » Ce combat dans le cadre d’un christianisme éthique, pratique et social, est essentiel ; il participe de cette lutte pour le Royaume de Dieu. Paraphrasant, comme je l’ai souvent fait, une page (cf. Morale et Mystique) de Maurice Zundel (1897-1975), ce théologien suisse catholique et mystique, je tiens à dire ceci : au cœur de notre foi et de nos cultes, ce souci de l’autre est si profondément inscrit que la cène, avec sa belle et significative appellation de « communion », n’aurait aucun sens si elle n’était pas cautionnée, au moins dans quelques cœurs, par cet amour sans frontières qui exige que nous partagions notre pain (spirituel, culturel, mais aussi matériel) avec tous, en étant les premiers à réclamer des réformes économiques, sociales, écologiques, pour participer sans sacrilège à la fraction du pain.

Retrouver une théologie du Saint Esprit me paraît indispensable. Elle dépasse le passé et la théologie de la rédemption centrée sur la Croix ; elle inscrit le message, l’enseignement, la vie et la personne de Jésus dans notre existence présente et future. Dans l’évangile de Jean, ce qui est dit de Jésus est presque toujours repris à notre sujet. Principalement, Jésus est déclaré Fils de Dieu, mais nous aussi sommes fils et filles de Dieu. C’est le lieu de rappeler ce verset inscrit en tête de cette prédication-conférence : « Voyez à quel point le Père nous a aimés ! Son amour est tel que nous sommes appelés enfants de Dieu, et c’est ce que nous sommes réellement. » (1 Jn 3,1) Dans le chantier du monde, l’Esprit nous anime et nous porte. Il dit notre magnifique et exaltante responsabilité, notre vocation créatrice, notre condition divino-humaine, - celle d’enfants de Dieu, précisément - et notre dignité. Et je cite alors aussi l’autre verset sous l’égide duquel cette prédication-conférence est placée : « Voici comment nous savons que nous demeurons unis à Dieu et qu’il est présent en nous : il nous a donné son Esprit. » (1 Jn 4,13)

Nous venons d’écrire le mot « dignité » ; il nous relie fortement à la prédication-conférence du pasteur Vincens Hubac, dimanche dernier. C’est avec ce mot que j’aimerais conclure maintenant.

 

 

Notre dignité

 

Tout d’abord 3 citations : d’un orthodoxe, d’un catholique, d’un protestant.

- « La personne humaine est la révélation en l’homme de l’image de Dieu. » (Nicolas Berdiaeff) Notons que pour Berdiaeff, la « personne » est ce qu’il y a de plus profond en nous ; elle est un peu ce que d’autres appelleraient l’âme. Elle est à distinguer de l’individu.
- « L’incarnation divine n’est [...] aucunement une descente du Ciel, puisque le Ciel est en nous. » (Maurice Zundel)
- « La plus haute révélation de Dieu se trouve en chaque être humain. » (Ralph Waldo Emerson, 1803-1882. Pasteur, penseur, théologien et philosophe américain)

Ces représentants de trois grandes confessions chrétiennes nous disent, à travers ces citations et chacun à sa manière, la dignité de l’homme. Il est frappant de constater que Karl Barth aussi déduit de son affirmation de l’humanité de Dieu l’affirmation de la « dignité » humaine.

Dieu n’a pas besoin de notre écrasement pour être Dieu, pour être Dieu en plénitude. Ludwig Feuerbach (1804-1872), le maître à penser du jeune Marx pour les questions religieuses, dénonce cette aliénation religieuse des croyants pour lesquels la foi correspond à une dépossession, un anéantissement en Dieu. Il affirme ainsi du croyant, dans L’essence du christianisme, qu’il « affirme en Dieu ce qu’il nie en lui-même ».

Au contraire, dans la perspective divino-humaine, la foi en Dieu implique une foi en l’homme. Il ne s’agit pas là d’une idolâtrie, celle d’un certain humanisme s’affirmant contre Dieu, puisque c’est cette divino-humanité avec laquelle Dieu et l’homme sont solidaires, unis, inséparables, qui rend possible et même nécessaire la foi en l’homme.
On trouve cela sous la plume du pasteur Wagner quand il écrit : « L’homme est une espérance de Dieu. » Et non pas simplement Dieu est une espérance de l’homme. J’ai sous les yeux cette citation de Wagner chaque fois que je prêche ; elle m’interdit alors de ne présenter qu’une image négative de l’être humain, comme le font tant de prédicateurs.

Le christianisme ne peut pas affirmer et vouloir Dieu sans affirmer et vouloir l’homme. S’il est toujours possible de construire la cité des hommes avec l’homme et sans Dieu, il devrait au moins être impossible de vouloir la construire pour Dieu et contre l’homme, comme nous le montrent tant de dictatures politiques et religieuses.

Tendre vers l’humain, combattre pour son avènement, c’est tendre vers Dieu et vouloir son avènement. Aller vers Dieu, croire concrètement en lui, c’est aller vers l’être humain et c’est vouloir son avènement ; c’est lutter pour sa réalisation.

Le pasteur Wagne en fondant le Foyer de l’Âme, en 1907, a dit : « Ici, on enseigne l’humanité. » J’espère l’avoir montré, mais avoir indiqué qu’ici on enseigne aussi l’humanité de... Dieu.

 

 

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