7 mai 2010
Les pharisiens virent des disciples de Jésus
qui prenaient leur repas
sans avoir accompli les ablutions rituelles
Marc 7.1
Ce texte est celui d’un débat très vif entre juifs et chrétiens qui se poursuit de nos jours. Pas d’agressivité naturellement dans une réflexion théologique et spirituelle. Question pourtant qui se pose chaque fois que des chrétiens ont l’occasion de dîner chez des juifs ou des juifs chez des chrétiens.
Il y a deux grandes différences entre juifs et chrétiens (musulmans aussi) L’une est la notion de peuple élu que les chrétiens n’ont pas et que juifs et musulmans ont. L’autre est justement celle des prescriptions rituelles, alimentaires, de vêtement, de circoncision, de shabbat.
Cette tradition des pharisiens - chefs religieux juifs - des ablutions rituelles avant de manger ne sont pas l’action habituelle et profane que nous faisons tous de se laver les mains : quand on a les mains sales, on les lave d’abord au savon et ensuite seulement on pratique l’ablution rituelle.
Marc juge significatif de rapporter ce débat que les pharisiens ont eu avec Jésus dont les disciples entraient directement, sans ablutions et sans scrupule dans leur repas collectif.
Jean aussi qui nous parle du premier geste de Jésus au début de son ministère, à Cana. Encore un repas. Un repas de mariage avec beaucoup de monde puisqu’on y manque de vin. Et l’eau que Jésus « change en vin » - c’est cela qui est significatif – est justement celle qui était destinée aux purification rituelles juives. Les convives ne pourront plus pratiquer les ablutions rituelles puisque l’eau est désormais du vin. Et du bon vin : du vin de mariage, du vin de fête.
C’est cet acte qui, aux yeux de Jean, introduit le mieux à la compréhension du ministère de Jésus. C’est un geste symbolique très important. Marc le souligne en ajoutant pour ses lecteurs qui semblent ne pas être trop au courant - puisqu’il faut leur expliquer les coutumes juives :
Les pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s'être lavé soigneusement les mains, conformément à la tradition des anciens; et, quand ils reviennent de la place publique, ils ne mangent qu’après s'être purifiés. Ils ont encore beaucoup d'autres observances traditionnelles, comme le lavage des coupes, des cruches et des plats.
Marc souligne la polémique :
Les pharisiens et les scribes lui demandèrent : Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens, mais prennent-ils leurs repas avec des mains impures ?
Le grand mot est lâché : « impur ». Les disciples de Jésus sont « impurs » aux yeux des Pharisiens. La différence entre la spiritualité des juifs et celle des chrétiens est flagrante : Les pharisiens raisonnent avant tout en termes de pur-impur, de permis-interdit. Jésus n’en parle jamais et se préoccupe d’aimer, d’être compatissant, d’aider son prochain. Rappelons-nous la parabole du bon Samaritain (Luc 10) et le grand texte sur le paradis et l’enfer de Matthieu 25 :
Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire, j'étais étranger, et vous m'avez recueilli, j'étais nu, et vous m'avez vêtu, j'étais malade, et vous m'avez visité, j'étais en prison et vous êtes venus vers moi... Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.
Les pharisiens étaient les fondamentalistes, intégristes juifs de l’époque. Observateurs scrupuleux de tous les règlements de la loi de Moïse – ils en rajoutaient même disait-on – de tous les rites et traditions qui montraient leur union à Dieu. Quand à tout instant on doit accomplir certains gestes codifiés, ritualisés, décrits dans les sermons des synagogues, cela fait penser constamment à la présence de Dieu. On ne fait pas n’importe quoi, on ne mange pas son repas comme n’importe qui lorsqu’on respecte les règles dont on croit que ce sont celles mêmes de Dieu. Ce sont deux conceptions très différentes de Dieu.
On dit « il n’y a qu’un seul Dieu » et c’est clair. On a le même Dieu. Mais Jésus concevait Dieu et parlait de lui comme manifestant avant tout dynamisme créateur, fraternité, entraide. Les pharisiens concevaient Dieu avant tout comme intéressé par notre fidélité aux prescription :
Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens, mais prennent-ils leurs repas avec des mains impures ?
« Quelle est la vraie religion ? » Mais chacun a sa religion et elle est « vraie » pour soi. Les juifs sont sensibles à la protection collective qu’apporte le respect de la Loi de Moïse alors que les chrétiens trouvent leur épanouissement dans la liberté créatrice que l’Esprit saint suscite en eux. Certes le conflit entre Jésus et les pharisiens a été une lutte à mort qui ne s’est terminée qu’à Gethsémané et s’est poursuivi par la persécution de Paul sur les chrétiens puis la persécution des juifs par les chrétiens. Mais cette opposition s’est aujourd’hui apaisée en une simple différence théologique qui est vécue dans la tolérance réciproque.
Les collecteurs d’impôts (Marc 2.15). Il y avait déjà eu une histoire lors d’un repas que les disciples de Jésus prenaient avec Jésus chez Lévy, le collecteur d’impôts que Jésus avait appelé et qui l’avait suivi et invité dans sa maison. Cette fois-là les pharisiens avaient reproché aux disciples de prendre un repas avec des gens à la morale discutable. Les collecteurs d’impôts et les prostituées étaient les deux catégories de la population méprisées par les gens pieux. Et les disciples s’étaient cru dispensés des règles de bonne conduite et de pureté morale que les fidèles respectaient jusque là. Les pharisiens n’avaient pas apprécié car ils jugeaient que Jésus ne donnait pas le bon exemple : quand on est fidèle à Dieu, on ne mange pas avec n’importe qui.
Et pourquoi les disciples de Jésus, qui étaient juifs se croyaient-ils dispensés des règles rituelles ? On vient de parler de Jean qui commence par là son évangile. Marc suit. Matthieu et Luc rapportent aussi cet épisode. Paul qui avait écrit bien avant les évangélistes le disait aussi :
Romains 14.14 : Je sais et je suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n'est impur en soi, et qu'une chose n'est impure que pour celui qui la croit impure.
Tite 1.15 : Tout est pur pour ceux qui sont purs, et rien n'est pur pour ceux qui sont impurs.
Il avait aussi dit au Corinthiens (et Marc l’avait sûrement lu) que l’on pouvait même manger si on voulait les viandes qui avaient été sacrifiées dans les temples païens – du moment que cela ne scandalisait pas trop la compagnie.
En ce qui concerne les repas, il n’y avait pas que les ablutions rituelles dont les disciples de Jésus s’estimaient dispensés, il y avait aussi la cacherout, la nourriture cachère. Peut-être pas du temps de Jésus lui-même (on ne trouvait guère à acheter de nourriture pas cachère dans la Palestine de l’époque, mais je parle des disciples de Jésus en Turquie (Paul était Turc, de Tarse), en Grèce, à Rome : Marc habitait Rome et y écrivait pense-t-on, son évangile. Pierre avait eu, disait-il, une vision, une nappe de repas – justement – portant des aliments non casher. Il avait dit :
Je ne mange rien qui ne soit impur.
Et une voix du ciel avait répondu :
Ne dit pas impur quand moi, Dieu, j’ai dit pur.
Lévitique 11. Évidemment cela choquait profondément les pharisiens. Le livre du Lévitique contient en particulier un grand passage à partir du chapitre 11 qui se nomme le code de la pureté et établit la différence entre pur et impur. En voici les exemples les plus typiques.
Animaux impurs. 11.3
Vous mangerez de tout animal qui a les sabots fendus et qui rumine. Mais vous ne mangerez pas de ceux qui ruminent seulement, ou qui ont seulement les sabots fendus.
Ainsi, vous considérerez comme impurs le chameau, qui rumine, mais qui n'a pas de sabots
le daman, qui rumine, mais qui n'a pas de sabots
le lièvre, qui rumine, mais qui n'a pas de sabots
le porc, qui a les sabots fendus, mais qui ne rumine pas. ..
Accouchement 12.1
Si une femme accouche d’un garçon, elle sera impure pendant sept jours [...]
Si c’est une fille, elle sera impure pendant deux semaines.
Lèpre 13.45
[...] Il faut que l’homme atteint de lèpre porte ses vêtements déchirés, ne se coiffe pas et se couvre le bas du visage. Il doit crier : Impur ! Impur !
Maison lépreuse 14.44
[...] le prêtre procédera à un nouvel examen. Si la tache a reparu, c’est que la moisissure ne peut pas être éliminée de la maison : elle est impure. Il faudra démolir la maison, ses parties en pierre et celles en bois et transporter les décombres dans un lieu impur, hors de la ville.
Blennorragie masculine 15.2
Quand un homme est atteint d’une infection de ses organes sexuels, il est impur.
Hémorragie féminine 15.19
Quand une femme a ses règles, que du sang s’écoule de son corps, elles est impure pendant une semaine. Quiconque la touchera sera impur jusqu'au soir.
Espèces différentes 19.19
Tu n'accoupleras pas deux bêtes d’espèces différentes. Tu ne sèmeras pas dans ton champ deux semences différentes. Tu ne porteras pas de vêtement tissé de deux espèces de fils.
Actes homosexuel 20.13
Si un homme couche avec un autre homme comme on couche avec une femme, ils se rendent tous les deux coupables d’une action monstrueuse et doivent être mis à mort.
Le Lévitique et la spiritualité des pharisiens basée sur ce livre constitue un univers en deux parties : d’une part le monde fidèle à Dieu, celui des « purs », respectant les rituels, les lois, les préceptes et d’autre part le monde profane, des « impurs ». Nous nous souviendrons des lépreux qui devaient crier sans cesse : « impur ! impur ! »
Les pharisiens étaient choqués de voir la liberté des disciples de Jésus à l’égard de la cacherout, des ablutions rituelles de pureté car les rites avaient pour but de faire prendre conscience de la communion avec Dieu et de montrer sa fidélité à l’Alliance de Dieu. Jésus n’entrait pas dans cette vision de la « pureté » ou de l’ « impureté » de l’environnement. Il ne pensait pas à se protéger d’un environnement « impur » ou à s’en distinguer : lieu consacré, vêtement consacré, jour consacré, peuple consacré, paroles, langue sacrée.
Sa communion avec Dieu était vécue dans la compassion pour le prochain et le dynamisme créateur de l’Esprit saint qu’il partageait avec tous sans discrimination. Les Évangiles insistent tous sur ce point. J’ai parlé du récit des noces de Cana qui commence le ministère de Jésus dans l’Évangile de Jean. Matthieu, quant à lui, débute son récit par les mages qui étaient tout à fait infréquentables pour les juifs pieux étant étrangers et qui pis est astrologues. Matthieu et Luc rapportent tous deux le dialogue de Jésus avec un centurion romain et Marc dit en 7.24 que Jésus va en territoire païen à Tyr et à Sidon et y rencontre une femme syrienne.
Pour Jésus, pour les chrétiens, Dieu est Dieu de tous les hommes. Plutôt que lecteur du Lévitique, il est dans la ligne des grands prophètes qu’étaient Esaïe, Amos, Osée, Michée et non le Lévitique.
Marc 7.14
Ensuite, ayant de nouveau appelé la foule à lui, il lui dit : Écoutez-moi tous, et comprenez.
Il n'est hors de l'homme rien qui, entrant en lui, puisse le souiller ; mais ce qui sort de l'homme, c'est ce qui le souille. Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende.
Lorsqu'il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l'interrogèrent sur cette parabole. Il leur dit :
Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui du dehors entre dans l'homme ne peut le souiller ? Car cela n'entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis s'en va dans les lieux secrets, qui purifient tous les aliments.
Il dit encore : Ce qui sort de l'homme, c'est ce qui souille l'homme. Car c'est du dedans, c'est du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées, inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidité, méchanceté, la fraude, débauche, convoitise, calomnie, orgueil, déraison. Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans, et souillent l'homme.