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Spiritualité protestante

 

 

Paolo Ricca

professeur à la faculté de théologie protestante de Rome

prédication au temple de Paris-Oratoire
le 27 novembre 2005

 

 

Ne croyez pas, dit Jésus, que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.

Je suis venu mettre la division entre j'homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère et l'homme aura pour ennemis les gens de sa maison.

Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi.

Celui qui assurera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera. Matthieu 10, 34-39

 

20 avril 2006
Quel texte ! Un texte qui nous prend à rebrousse-poil
, un texte « rabat-joie» pourrions-nous dire, car nous y trouvons les mots qui ne nous plaisent pas, les mots que nous n'aimons pas entendre. Jésus parle de « glaive », mais nous ne voulons pas de glaives, ni matériels ni spirituels. Nous voulons en faire des socs, comme nous le dit le prophète Esaïe (2,4). Jésus parle de « séparation » mais nous ne voulons pas de séparations, il y en a déjà tellement. Nous voulons unité, dialogue, compréhension, nous voulons vivre en bonne harmonie avec tout le monde. Non, nous n'avons pas besoin d'une déchirure en plus.

Jésus nous dit même qu'il vient diviser nos familles, qui ont déjà tellement de problèmes pour leur compte, c'est un miracle qu'elles tiennent le coup. Il ne manque plus que Jésus vienne les diviser... Non, ce n'est pas de cela dont nous avons besoin.

 

Et ce n'est pas tout. Jésus nous dit encore que nous devons l'aimer plus que ceux que nous aimons le plus, c'est-à-dire que l'amour pour lui doit être plus grand que notre vie. Mais qui le pourrait ? Nous avons de la peine à maintenir en vie notre christianisme pâle et quelque peu anémique, à garder une étincelle de foi et à ne pas oublier complètement Dieu au milieu des mille soucis de la vie. Mais ici Jésus prétend à plus, à bien plus : il ne suffit pas que nous lui fassions un peu de place, non, il prétend à la première place. « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ».

S'il en est ainsi, je crains que bien peu de gens parmi nous soient dignes de Jésus. Qui insiste dans son propos, et parle de « croix », c'est-à-dire de ce que nous voudrions en tout cas éviter. Et de « perdre sa vie pour l'assurer », tandis que nous voudrions l'assurer sans la perdre. Comme ce texte nous est étranger, comme nous lui sommes étrangers, comme il nous met mal à l'aise.

 

[...]

 

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive ».
Quel est le glaive de Jésus ? Ce n'est pas le glaive du guerrier. Jésus est désarmé et il ordonne à Pierre qui lui, est armé, de remettre l'épée au fourreau, car « tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée » Matthieu 26,52.
Le glaive de Jésus n'est pas non plus le glaive de la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû, qui récompense les bons, et châtie les mauvais. Non, Jésus n'est pas venu faire justice, il est venu donner justice à ceux qui ne l'ont pas. Il n'est pas venu punir les pécheurs, mais les sauver. Il n'est pas venu les condamner, mais les justifier.

Le glaive de Jésus est le glaive de la Parole. Il n'est ni celui du guerrier ni celui de la justice. Jésus a tout fait par la Parole, rien sans la Parole. Par la Parole, il a annoncé le Royaume, chassé les démons, guéri, consolé, réprimandé, pardonné, ressuscité, appelé hommes et femmes à le suivre. Tout par la Parole, rien sans la Parole.

Quand Jésus dit « je suis venu apporter le glaive », il veut dire « je suis venu placer le glaive de la Parole de Dieu au coeur du monde ». Être protestant veut dire ceci : tout par la Parole, rien sans la Parole. Car la Réformation dont nous sommes issus nous a tout enlevé, et ne nous a laissé que la Bible, c'est-à-dire la Parole.

Cette Parole-]à, qui retentit dans la Bible, est toute notre richesse, et notre pauvreté, car nous n'avons rien d'autre. Cette Parole-là, qui retentit dans la Bible, est toute notre force, et notre faiblesse aussi, car nous n'avons aucun autre appui. Cette Parole-là, qui retentit dans la Bible, est toute notre sagesse, mais notre folie aussi, car nous y puisons toute la connaissance de Dieu et de l'homme, elle est une source inépuisable, qui nous désaltère, tout en renouvelant chaque jour notre soif.

Tout par la Parole, rien sans la Parole : tel est le sens du glaive de Jésus. Tel est son défi, le défi que Jésus nous lance, que la Réforme du XVIe siècle a relevé et que nous voulons relever aujourd'hui encore.

 

Cette Parole, qui est le glaive de Jésus, est « plus tranchante qu'aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit... »  Hébreux 4,12. Le glaive de la Parole de Dieu nous coupe et nous blesse. Oh oui, il blesse ce glaive ! Comme Jacob, après avoir lutté toute la nuit avec l'ange de Dieu, il boitait, il était blessé. Nous aussi, qui avons écouté un jour la Parole de Dieu, nous portons en nous la blessure de Dieu. Heureux êtes-vous si vous portez en vous la blessure de Dieu !

Là où la Parole retentit une division s'opère. La Parole de Dieu ne divise pas seulement âme et esprit, mais aussi foi et superstition, certitude et doute, amour et indifférence, espoir et désespoir. Elle divise en nous le vieil homme, sceptique, agnostique, incrédule, et l'homme nouveau, généreux, confiant, croyant.

La Parole de Dieu ne divise pas seulement en nous, mois aussi en dehors de nous. Elle divise ceux qui l'écoutent et ceux qui ne l'écoutent pas ; elle divise ensuite ceux qui l'écoutent et la mettent en pratique et ceux qui l'écoutent et ne la mettent pas en pratique. Elle divise aussi le bien du mal, la vérité du mensonge, la réalité de l'apparence, l'authenticité de la comédie, la foi de l'idolâtrie, l'espérance de l'illusion.
Or, dans la vie de chaque jour, tout cela n'est pas du tout divisé, séparé, mais au contraire complètement mélangé. Tout est mêlé et il est très difficile de distinguer le bien du mal, la vérité du mensonge, la réalité de l'apparence, Dieu de l'idole. Le diable se plait à tout mélanger, c'est sa spécialité.
La Parole de Dieu, ou contraire, pénètre jusqu'à la division entre le bien et le mal, et tout le reste.

Au XVIe siècle, la Réforme a réussi cette oeuvre tellement difficile et tellement nécessaire de triage, de discernement et de distinction entre la parole du pape et la parole de Dieu. Entre le rôle de la foi et le rôle des oeuvres, entre la valeur de la tradition et l'autorité de l'Écriture, entre la gratuité de la grâce et la liberté du service.
Cette oeuvre de discernement, de distinction, de séparation, c'est le deuxième défi que Jésus nous lance aujourd'hui et que nous voulons relever en tant qu'Église chrétienne : être une poignée d'hommes et de femmes illuminés et guidés par la Parole de Dieu et qui aident notre génération à connaître et reconnaître la différence entre le bien et le mal, entre Dieu et l'idole, entre la foi et la superstition, entre la vérité et le mensonge, etc.
C'est peut-être aujourd'hui le service le plus utile que nous pouvons rendre à notre prochain, car le désarroi est grand et la confusion règne partout.

 

Mais cette Parole qui coupe, qui blesse, qui sépare, qui divise est aussi la Parole qui convoque, qui rassemble, qui unifie. La division est nécessaire car nous-mêmes nous sommes doubles et il faut que le Christ sépare le vieil homme de l'homme nouveau. Tout est mélangé en nous et hors de nous et une purification est indispensable. C'est là, au fond, le sens profond, biblique, de la division dont parle notre texte : c'est la purification, la sanctification. La Parole nous est adressée pour nous sanctifier. « Soyez saints car je suis saint », dit le Seigneur.

Mais le dernier mot n'est pas la sanctification. C'est la communion. « Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai à moi tous les hommes » a dit Jésus Jean 12,32. Il y a un temps pour diviser, et un temps pour unir.

La Parole divise, la Parole unit. D'abord elle divise, ensuite elle unit. Tel est alors le troisième défi que Jésus nous lance aujourd'hui et que nous voulons relever en tant qu'Église chrétienne : être disciples et témoins de cette Parole tranchante, sans l'apprivoiser, sans la domestiquer, sans la normaliser, sons l'accommoder à notre médiocrité, afin qu'elle garde toute sa capacité de couper, de blesser, de pénétrer, de séparer. Et en même temps de savoir la vivre et la proposer comme parole de communion, comme espace de rencontre, de dialogue et de partage. Le troisième défi est que la Parole qui blesse soit aussi la Parole qui guérit, que la Parole qui sanctifie soit celle qui ouvre celles et ceux qui l'écoutent à la communion plus grande - celle que Dieu offre, celle que Dieu est. Car Dieu est communion.

 

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