Connaissance de la Bible
Le Noël
que nous connaissons
Pierre-Louis Chantre
« Allez savoir »
Magazine de l’Université de Lausanne
décembre 2007
9 décembre 2009
Le Noël que nous connaissons a été imaginé bien après Jésus-Christ
Sans fondement historique, les figures les plus populaires de Noël (la crèche, le bœuf et l’âne, les Rois mages et l’étoile) ne viennent souvent pas de la Bible. On les doit à d’astucieux écrivains et à des textes apocryphes qui ont été écrits entre deux et six siècles après la Nativité ! Les explications de deux chercheurs de l’UNIL.
Une naissance sans importance
Les trois mages ? Une poignée d’astrologues tardivement transformés en rois. Le 25 décembre ? Une habileté politique. La grotte où se réunissent bergers et moutons pour adorer le nouveau-né divin ? Un truc littéraire. Le bœuf et l’âne qui réchauffent le Messie de leur haleine bienveillante ? Une astuce d’interprétation.
En un mot comme en cent : les figures chrétiennes de Noël, qui ornent crèches d’églises et sapins familiaux, sont de pures constructions de l’imaginaire. Et qui plus est, d’un imaginaire qui le plus souvent ne vient pas de la Bible.
Prenons le Nouveau Testament et ses quatre évangiles consacrés à la vie de Jésus : le plus ancien, l’Évangile selon Marc, ne contient pas un mot sur la naissance de l’enfant divin. Seuls Luc et Matthieu abordent le sujet :
« Les écrivains chrétiens de la première génération, qui composent leurs oeuvres dans les années 50-70, ne s’interrogent absolument pas sur la naissance de Jésus, dit Frédéric Amsler, professeur assistant en Faculté de théologie et de sciences des religions de l’UNIL.
Paul, dans ses épîtres, ne s’y intéresse pas. Marc commence par le baptême de Jésus, puis raconte son ministère, sa mort et sa résurrection. Ce n’est pas surprenant : le noyau dur de la foi chrétienne, à cette époque, c’est la mort et la résurrection. La naissance n’a pas encore de valeur christologique. Elle ne correspond à rien de symboliquement fort. Ce n’est que vers les années 80-90 que ce thème apparaît. »
Aucune trace de bœuf, ni d’âne, ni de grotte
Les débuts littéraires de la nativité du Christ restent néanmoins très timides. Après avoir évoqué l’ange qui annonce à Joseph la naissance du fils divin,
l’Évangile selon Matthieu se contente de situer la naissance du Christ à Bethléem, raconte brièvement l’histoire de mages venus d’Orient, d’une étoile qui les conduit au « lieu où était l’enfant », puis des trois cadeaux qu’ils apportent en signe d’adoration.
Évangile selon Luc est encore moins bavard. Il précise qu’à Bethléem Marie coucha son nouveau-né « dans une crèche », et raconte que des bergers s’en
furent l’adorer, sans autre précision. Aucune trace de bœuf, ni d’âne, ni de grotte, ni d’étable dans l’un ou dans l’autre de ces récits. Les mages de Matthieu ne sont ni rois ni dénombrés. Quant à la date de naissance du Sauveur, on ne la donne tout simplement pas. Chez Luc, Jésus naît pendant un recensement qui a lieu durant le règne d’un gouverneur de Syrie nommé Quirinius. Chez Matthieu, le Messie est contemporain du roi Hérode. Mais si l’on suit l’un ou l’autre de ces repères, Jésus-Christ naîtrait, selon les cas, en + 6 de son ère ou en - 4 avant lui-même.
Ainsi vint la grotte
En vérité, il faut attendre le IIe siècle pour que la naissance du Christ prenne plus de place dans les écrits. En 180 apparaît un nouveau récit, le Protévangile de Jacques. Son auteur y développe librement ce que Luc et Matthieu n’ont qu’esquissé. Originellement intitulé Nativité de Marie, le texte raconte en détail l’histoire de cette dernière jusqu’à la naissance de son fils. On y retrouve la figure des bergers, la présence de l’étoile, le passage des mages. Pour la première fois, la naissance de Jésus est située dans une grotte, dans laquelle Joseph et Marie s’arrêtent sur le chemin de Bethléem. Le texte s’attarde aussi sur l’accouchement et ses suites, avec des détails un peu scabreux. Juste après la naissance de l’enfant divin, une sage-femme vérifie de sa main si Marie est encore vierge, comme il se doit lorsqu’on accouche d’un dieu.
Bien que taxé d’apocryphe par l’Église, le Protévangile de Jacques exerce une influence importante. Il nourrit la première iconographie chrétienne et participe à l’effort d’élaboration de la doctrine chrétienne mené par les Pères de Église dès le IIe siècle. Chercheuse en théologie à l’UNIL, Emmanuelle Steffek insiste sur le rôle de certains d’entre eux pour les icônes de Noël : « Irénée, Justin puis Origène ont abondamment commenté la nativité de Jésus. Ils se sont avant tout occupés d’écrire des traités de théorie et de donner une portée symbolique forte aux histoires qu’ils connaissaient. Mais en développant leur théologie, ils ont aussi enrichi les récits d’éléments nouveaux. »
Tous des apocryphes
Il faut cependant plusieurs siècles supplémentaires pour que la scène de Noël trouve définitivement sa place dans l’orthodoxie chrétienne. Au début du VIIe siècle apparaît en Occident un nouveau texte apocryphe, Évangile dit du Pseudo-Matthieu. Véritable réécriture du Protévangile de Jacques auparavant proscrit, il remet son contenu au goût du jour. Abondamment copié, diffusé dans tout l’Occident, il assoit définitivement les icônes de Noël dans les églises. Le texte n’est pas intégré dans le canon, mais les prédicateurs puisent abondamment dans ses récits et ses images. Rien d’étonnant à cela pour Frédéric Amsler : « Certains apocryphes prenaient plus d’importance que les textes bibliques. Le Moyen-Age a d’ailleurs été un grand producteur d’apocryphes. On en compte des dizaines. Même si on ne peut pas toujours la déterminer, leur influence est évidente. »
La liste des textes qui ont apporté leur grain de sel dans l’imagerie de Noël n’est ainsi pas terminée. Emmanuelle Steffek et Frédéric Amsler citent encore le Livre arménien de l’enfance, le Livre des cavernes, le Livre de la nativité de Marie, le Livre arabe de l’enfance de Jésus. Des textes apocryphes écrits entre le VIe et le Xe siècle.
Sus aux gnostiques !
Mais comment comprendre qu’un tel patchwork d’influences non bibliques se soit imposé comme une tradition officielle ? Frédéric Amsler et Emmanuelle Steffek avancent plusieurs explications.
« D’une part, les premiers théologiens chrétiens ont dû multiplier les arguments pour asseoir la nature divine de Jésus, dit Frédéric Amsler. D’autre part, à partir de cette théologie savante, le motif de la naissance de Jésus a connu en Occident de tels développements populaires que les autorités ecclésiastiques n’ont pas vraiment eu d’autre choix que de les officialiser peu ou prou. »
« L'Église devait se définir par rapport à une nébuleuse de courants qu’elle considérait comme déviants ou hérétiques, rassemblés sous le terme de «gnostiques», dit Emmanuelle Steffek. A l’époque des Pères de Église, tout était à construire. Une bonne partie des idées se sont élaborées jusqu’aux Ve et Vie siècles. Mais ce n’est qu’au milieu du Moyen-Age que récits et images se sont définitivement fixés. »
« Pas de fondements historiques »
Auteurs d’apocryphes et Pères de Église se sont ainsi livrés à des prodiges de subtilité pour prouver leurs croyances. « Ils relisaient les textes anciens comme des annonces de ce qui s’est passé ensuite, dit Frédéric Amsler. Ils les interprétaient pour démontrer la naissance miraculeuse du Christ. Mais leurs commentaires faisaient dire à la Bible juive ce qu’elle ne disait pas à l’origine. Leurs textes sont des interprétations théologiques, évidemment sans aucun souci de fondements historiques. »
D’où, quelquefois, des raisonnements qui paraissent aujourd’hui tirés par les cheveux :
« Origène était un grand spécialiste de la construction allégorique, dit Emmanuelle Steffek. Il était capable de faire une lecture christologique de n’importe quel texte. »
Il est vrai que sa méthode pour installer le bœuf et l’âne auprès de l’enfant Jésus tient de l’exploit
Ce qu’on ne saura jamais
Reste encore à savoir qui, des textes ou des croyances, était là en premier. Bibliques ou apocryphes, les récits et autres traités n’ont peut-être pas le poids qu’on leur attribue, du moins dans la production d’images populaires comme celles de Noël. « A l’origine, les textes n’ont fait que mettre des croyances par écrit, dit Frédéric Amsler. Ensuite, les textes ont aussi suscité des pratiques, et aujourd’hui encore perdure un va-et-vient entre les pratiques et les récits ou contes de Noël. Au moment où s’écrivent le Protévangile de Jacques ou le Pseudo-Matthieu, existaient sans doute déjà des pratiques religieuses particulières liées à la nativité. »
Les traces de ces dernières sont cependant presque inexistantes. On ne saura donc jamais exactement d’où viennent les rites de Noël...
« Quoi qu’il en soit, conclut Frédéric Amsler, ils illustrent une étonnante capacité à créer un monde symbolique, dont même l’Occident semble encore avoir besoin... »
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Le bœuf et l’âne
Voilà peut-être l’une des plus belles constructions intertextuelles des Pères de Église. Du bœuf et de l’âne qui entourent l’enfant de Marie dans la paille de la crèche, on ne trouve pas un poil dans les quatre évangiles du canon. Il faut
attendre Origène, au IIIe siècle, pour avoir une première évocation des deux bestiaux. Sa trouvaille donne cependant une idée des méthodes que les fondateurs de la théologie chrétienne utilisent parfois pour justifier leur foi.
Dans le bref passage de Évangile de Luc qui évoque la naissance de Jésus, on trouve le mot « mangeoire ». Or voici que ce terme, exactement
le même, se trouve dans l’Ancien Testament, précisément dans le livre d’Esaïe. Voici la phrase :
« Le bœuf connaît son maître et l’âne la mangeoire de son propriétaire. »
Peu importe que la naissance du Messie ne soit pas évoquée, ni avant ni après cette ligne. L’occasion est trop belle pour ne pas opérer un rapprochement fécond. Allégoriste de haut vol, Origène décide que Jésus naît entouré des deux
bestiaux. D’une part, c’est plus poétique. D’autre part, l’image permet au théologien de développer un raisonnement symbolique :
« Dans son esprit, le bœuf représentait les chrétiens et l’âne symbolisait les juifs, qui refusaient la nature divine de Jésus, dit Emmanuelle Steffek. L’image de Jésus entouré des deux animaux montre ainsi l’allégeance de deux peuples, qui reconnaissent le Roi des juifs. Plus tard, on raconte même que les deux animaux se mirent à genoux devant le nouveau-né... Sauf erreur, cette image-là n’est pas restée. »
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