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Le Jésus de l’histoire

    

  Henri Persoz

 

Émission à la radio Fréquence Protestante

6 novembre 2009

 


7 novembre 2009

Qu’est-ce qui nous prouve que Jésus a existé ?
Et, s’il a existé, qu’est-ce qui nous prouve
que le personnage réellement historique
ait correspondu aux descriptions
que nous lisons dans les évangiles ?



Première question, celle de l’existence de Jésus

En dehors des évangiles, et des écrits des premiers Pères de l’Église, à la fin du premier siècle, existe-t-il des documents non chrétiens, des documents profanes, très anciens, c’est-à dire du premier ou du deuxième siècle, qui parlent de Jésus ou des chrétiens ?
Réponse : Il y en a peu, mais il en existe

Flavius Josèphe, historien juif, écrit vers 93 :

En ce temps-là, il y eut un homme sage nommé Jésus, dont la conduite était bonne. Ses vertus furent reconnues. Beaucoup de juifs et des autres nations se firent ses disciples. Pilate le condamna à être crucifié et à mourir. Ceux qui s’étaient fait ses disciples prêchèrent sa doctrine. Ils racontaient qu’il leur apparut trois jours après sa crucifixion et qu’il était vivant. Peut être était-il le Messie au sujet duquel les prophètes avaient dit des prodiges.

Vous voyez au passage que Flavius Josephe avait  une bonne impression sur Jésus puisqu’il précise que sa conduite était bonne.

 

Lettre de Pline le jeune, gouverneur de Bithynie (aujourd’hui en Turquie), à l’empereur Trajan (vers 112) : En fait, il lui demande conseil avant d’obéir à l’ordre consistant à exécuter tous les chrétiens.

Voici la règle que j’ai suivie envers ceux qui m’étaient présentés comme chrétiens. Je leur demandais s’ils étaient chrétiens. A ceux qui disaient oui, je leur demandais une deuxième fois, puis une troisième, tout en les menaçant du supplice. Ceux qui persistaient, je les faisais exécuter. Toute leur faute consistait à se réunir à date fixe, avant le lever du jour, et à chanter un hymne au Christ comme à un Dieu. Ils s’engageaient, non pas à accomplir tel ou tel crime, mais à ne pas commettre de vols de brigandage ni d’adultère, à ne pas revenir sur un serment

Vous remarquerez également que Pline avait un certain respect pour ces chrétiens. Pline poursuit :

Voici l’affaire m’a paru mériter que je prenne ton avis, surtout à cause du nombre des accusés. Il y a une foule de personnes, de tous âges, de toutes conditions, des deux sexes aussi qui seront ainsi mis en péril. Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes, que s’est répandu la contagion de cette superstition.

Nous sommes donc vers l’an 115, devant une contagion chrétienne qui se répand en Asie Mineure, comme de la poudre.

 

Voici encore le témoignage, à la même époque, de l’historien romain Tacite au sujet de l’incendie de Rome (en 66). L’opinion publique soupçonnait l’empereur Néron d’avoir ordonné l’incendie :

Aussi, pour anéantir la rumeur, Néron imagina des coupables et infligea des supplices raffinés à ceux que leur abomination faisaient détester et que la foule appelait chrétiens. Ce nom leur venait de “ Christ ” que, sous le règne de Tibère, Ponce Pilate avait livré au supplice. Cette superstition détestable, refoulée un moment, se répandait à nouveau, non seulement en Judée, d’où elle était partie, mais encore dans Rome, où se rencontre tout ce que le monde produit d’affreux.

 

Il existe encore quelques autres témoignages du monde non chrétien mais, il est vrai, en nombre restreint. Cependant l’existence de Jésus n’est pas contestée par les historiens, même les plus athées ; d’abord en raison des témoignages que je vous ai lus, mais surtout parce qu’on imagine pas qu’il ait pu exister un tel chambardement dans le bassin méditerranéen, avec tous ces chrétiens partout dont beaucoup furent persécutés, à partir du deuxième siècle, sans qu’il y ait eu une cause forte à l’origine, qui ait profondément marqué les esprits. Il n’y a pas de fumée sans feu.
Par contre, rien ne dit que ce Jésus qui a lancé la dynamique du christianisme, ait été tel que le décrivent les évangiles et encore moins tel que l’a décrit l’Église au long des siècles.
Nous arrivons au vif de notre sujet et je vais essayer de vous expliquer comment a évolué, progressivement et au cours de l’histoire, cette question de la correspondance entre le Jésus de l’histoire et le Jésus des évangiles.

 

2 L’histoire des recherches sur le « Jésus historique »

 

L’Église ancienne ne se posait pas le problème de l’historicité des événements racontés dans les évangiles. L’expression même de Jésus historique était donc inconcevable. Il n’y avait pas de distinction possible entre le Jésus raconté par les évangiles et le Jésus de l’histoire. Car ces évangiles étaient en même temps vérité spirituelle et vérité historique.
Cette question a commencé à évoluer à l’approche du siècle des lumières, alors que se développait la science de l’histoire, qui n’hésitait pas à pratiquer l’étude critique des textes. Celle-ci consiste à s’aider de la raison, et de la connaissance des milieux culturels dans lesquels ont pris naissance les écrits anciens, pour essayer de déceler ce qu’il peut y avoir, dans un texte, de vérité historique et de vérité autre, destinée à servir une cause politique ou religieuse ou les deux à la fois. Car les anciens n’avaient pas du tout la même conception de la vérité historique que nous aujourd’hui. Ils écrivaient pour servir une cause et non pas pour décrire fidèlement l’histoire.

Alors que cette critique historique a commencé au début à être appliquée à des textes profanes, on s’est rendu compte ensuite, et dans certains milieux, que les textes « sacrés » devraient aussi faire l’objet du même type d’analyse critique; et qu’en particulier les évangiles ne devaient plus être nécessairement considérés comme des documents historiques fiables. Déjà, au 17e siècle, quelques protestants, et quelques catholiques romains (dont Richard Simon, oratorien) commençaient à dire qu’il existait un écart certain entre le Jésus historique et celui présenté par le Nouveau Testament. Ils remirent ainsi en cause beaucoup d’idées reçues. Ils ne furent pas du tout suivis par leurs Églises. Et en particulier Bossuet partit en guerre contre Richard Simon. Un peu plus tard, Voltaire fut parmi ceux qui défendaient ces idées.
Sur quoi se basaient ces contestataires-ils pour souligner l’écart entre Jésus historique et Jésus des évangiles ?
En premier lieu, évidemment sur les contradictions ou incohérences entre les textes, ou sur des contradictions avec ce que l’on savait de l’histoire, sur des invraisemblances, des impossibilités matérielles, ou culturelles, mais aussi sur des analyses beaucoup plus fines que nous ne pouvons pas développer ici.

Reimarus, théologien et philosophe allemand du 18e siècle, reprit le flambeau et entreprite une analyse critique détaillée des textes du Nouveau Testament. Il est allé jusqu’à conclure que Jésus n’avait pas la moindre idée des dogmes christologiques qui sont apparus bien après sa mort.  Par exemple les dogmes sur la nature du Christ, vrai Dieu ou vrai homme. Et  que Jésus ne voulait pas fonder une nouvelle Église, ni instituer de nouveaux rites. Mais il voulait recentrer la religion juive, sa religion, sur l’essentiel, l’amour du prochain, le secours aux plus démunis. A l’époque, cela fit scandale. Réaction négative des Églises (catholiques comme protestantes) qui voient la connaissance de Jésus  et l’interprétation des textes dits « sacrés » leur échapper, pour passer dans le domaine de compétence des historiens et des savants.

C’est vraiment au 19e siècle que les théologiens protestants allemands, que l’on regroupera sous le terme général d’« école libérale allemande », tentent de rattraper le retard et prennent le problème à bras le corps. Ils ne veulent pas que le christianisme échappe aux exigences de la pensée moderne ni au domaine de la raison qui prend de plus en plus d’importance à cette époque. Ils ne veulent pas non plus que la connaissance de Jésus leur échappe. Ils cherchent donc notamment à reconstituer des « vies de Jésus » en s’aidant des nouvelles techniques de la critique historique des textes. Celle-ci consiste essentiellement à replacer les textes bibliques dans les lieux, les temps et les cultures où ils ont étés conçus, pour mieux comprendre leurs intentions, leurs sens. Pour ce faire, elle essaye de reconstituer, autant que faire se peut, l’histoire et les problèmes de l’époque, l’histoire du texte et de ses sources. La critique historique consiste aussi à s’aider de la raison pour démêler ce qu’il peut y avoir d’authentique dans les récits, et de non authentique. Pour les tenants de cette méthode, la vérité historique ne peut que servir la vérité spirituelle.

Cette école libérale en vint à conclure que Jésus a surtout prôné des valeurs morales, telles que l’amour, la fraternité universelle, la valeur infinie de la personne humaine, la nécessité du renoncement à soi-même et du souci des plus démunis et que, par la suite, les Églises ont construit tout une dogmatique, transformant le sage Jésus en un Christ de nature divine. Dogmatique qui n’est d’ailleurs pas vraiment contenue dans les évangiles, mais beaucoup plus le résultat de constructions ultérieures.

En France, un partisan de cette école libérale allemande, Ernest Renan, fera beaucoup parler de lui en publiant en 1863 une Vie de Jésus, très scientifique et dégagée de tout présupposé dogmatique. Il écrit notamment : « La vérité ne peut surgir que du travail de l’histoire. L’histoire n’a qu’un souci : la vérité. La théologie n’a qu’un souci : son dogme. » Il voit essentiellement, dans la révolution que voulait faire Jésus, une révolution morale. Pour lui, le Royaume de Dieu, annoncé par Jésus, est un royaume de l’esprit. L’école libérale allemande ne disait pas autre chose. Les idées d’Ernest Renan furent très mal accueillis dans les milieux d’Église.

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Ce premier mouvement, dit des « vies de Jésus »
fut critiqué en raison de son rationalisme excessif. En effet, il avait tendance à expliquer rationnellement tous les phénomènes un peu extraordinaires décrits dans les évangiles : lorsque Jésus marche sur les eaux, il était en fait sur un banc de sable ; lors de la multiplication des pains, la foule a simplement sorti le pain que chacun avait dans son ample vêtement, etc.  De sorte que l’histoire n’est plus si intéressante puisqu’elle n’a rien d’extraordinaire. Les tenants de ce mouvement éliminaient ainsi un grand nombre de textes, tous ceux qu’ils n’aimaient pas, parce qu’ils les trouvaient trop irréels. Ceci  leur fut reproché.

Vers 1850, apparaît (à la Faculté de Théologie de Göttingen) un mouvement complémentaire, qui exerce son rationalisme de manière plus subtile. Il explique que l’extraordinaire du récit biblique est bien normal, compte tenu de l’époque où l’on s’exprimait facilement au moyen de mythes de toutes sortes. Mais le mythe est le support du sens, et ne doit pas être considéré comme une vérité d’histoire (Levy-Strauss, qui vient de mourir avait bien expliqué cela). Pour exprimer des vérités spirituelles, qui sont au-delà de la vie courante, il faut utiliser des images qui sont au-delà de la réalité. Cela permet en plus de mieux retenir le sens, car nous sommes encore à l’époque de la tradition orale. Et celle-ci avait développé depuis longtemps des techniques, des artifices, pour que l’enseignement à transmettre soit retenu. Il faut que l’histoire frappe l’imagination si l’on veut qu’elle se transmette bien, de génération en génération. En résumé, l’extraordinaire du récit biblique n’a pas pour fonction de rapporter un fait historique, mais d’être le support « pédagogique » de la vérité spirituelle que les auteurs veulent signifier. Faisons un parallèle : lorsque van Gogh, peint un champ de blé bleu et un ciel vert, nous ne nous demandons pas s’il a réellement vu cela. Masi nous recevons l’émotion qu’il a voulu transmettre. Il faut recevoir l’émotion du texte biblique de la même façon.
Aujourd’hui, ces idées sont mieux admises, dans le monde protestant, comme catholique, éclairé. Mais elles ne répondent pas à la question : que s’est-il  réellement passé ?

Albert Schweitzer (1875-1965), qui fut théologien avant d’être médecin, tente d’apporter un coup d’arrêt brutal à ce mouvement dit des « vies de Jésus ». Dans un ouvrage magistral ( 1 ), publié  pour la première fois en 1906, il montre que toutes les vies de Jésus publiées ne sont jamais que les représentations que s’en font les auteurs, chacun recherchant et trouvant le Jésus qui lui convient : les rationalistes trouvent un Jésus rationnel, les romantiques trouvent un Jésus romantique, les révolutionnaires trouvent un Jésus révolutionnaire etc. Si A. Schweitzer est un rationaliste, il ne commet pas l’erreur, dans laquelle était tombée l’école libérale allemande, de vouloir retrouver un Jésus rationaliste. Mais il pense que Jésus plaçait son attente du Royaume de Dieu dans le contexte des apocalypses juives, c’est-à-dire d’un bouleversement cosmique qui apportera définitivement la paix sur la terre. A. Schweitzer admet tout à fait que Jésus s’était trompé en croyant que l’avènement du Royaume de Dieu dans l’histoire était imminent. Disant cela, il se mit à dos tous les bien-pensants des Églises !

Rudolf Bultmann (1884-1976), un grand théologien protestant allemand, va encore plus loin, un peu plus tard, en soulignant la séparation radicale, totale, entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. Il pense qu’il n’y a aucun moyen de revenir au Jésus de l’histoire, parce que celui-ci n’est pas l’objet de la foi de l’Église. Bultmann a des accents très pauliniens lorsqu’il écrit : « Ce que Jésus a été, je ne peux et ne veux le savoir ». Pour lui, l’important, c’est la prédication de l’Église au sein de laquelle le Nouveau Testament a pris naissance. C’est cette prédication, centrée sur l’événement de Pâques, qui est l’objet de sa foi. Le Jésus de l’histoire reste inconnaissable, mais cela n’a pas uns grande importance, puisque les chrétiens vivent de la foi de l’Église première. Il concède cependant, un peu du bout des lèvres, que l’analyse critique des évangiles doit pouvoir permettre de remonter à l’enseignement original de Jésus.

Les post-bultmanniens, qui voudraient revenir sur le radicalisme du grand maître, s’engouffrent dans la brèche laissée entrouverte par cette concession. Tout en abandonnant l’idée  de remonter à la vie de Jésus, ils cherchent à déduire des textes dont nous disposons, ce qu’a pu être son enseignement. Parce qu’ils pensent que, s’il est impossible de retrouver ce qu’a été réellement la vie de Jésus, ses paroles peuvent être à peu près retrouvées. En effet, la recherche historique tend à montrer que les premiers écrits chrétiens, les plus anciens, donc les plus authentiques, et aujourd’hui perdus, étaient des recueils de paroles,  Les évangiles de Luc et de Matthieu auraient utilisé cette source « des logia  de Jésus » pour la partie de leur évangile concernant les paroles de Jésus.
Ces théologiens d’après Bultmann rappellent que la religion chrétienne est le résultat d’une histoire qui s’est réellement passée et que donc cette religion ne peut pas faire l’économie de cette histoire qui est en quelque sorte l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Mais ils considèrent que les événements d’avant Pâques sont mieux insérés dans l’histoire que les événements d’après Pâques qui, d’une certaine manière, échappent à l’histoire. Ceci induit un déplacement du discours sur le salut, qui passe d’une résurrection dont on ne sait pas trop ce qu’elle a été, à un enseignement que l’on cerne mieux .
Il devient donc essentiel de disposer de méthodes pour discerner, dans l’ensemble des évangiles, les paroles qui ont le plus de chances d’être authentiques. D’où le développement d’une « critériologie », permettant, avec plus ou moins de bonheur, d’attribuer une probabilité d’authenticité à chaque parole de Jésus.

Je vous ferai grâce de tous ces critères qui deviennent un peu techniques. Mais vous imaginez bien qu’une parole de Jésus a d’autant plus de chances d’être authentique que nous la retrouvons, à peu près dans les mêmes termes dans différents documents anciens, indépendants les uns des autres ; que cette parole est cohérente avec l’ensemble de l’enseignement de Jésus etc  Le sermon sur la montagne par exemple est réputé être très proche de ce qu’a dit Jésus, ainsi qu’un certain nombre de paraboles.
Mais au bout du compte, il faut être un peu bultmanien, et se dire que le fondement du christianisme repose effectivement et principalement sur la foi de cette Église primitive qui a produit  les principaux textes du Nouveau Testament. Lesquels nous permettent de mieux comprendre Dieu et de contribuer à rendre l’homme meilleur, ce dont le monde actuel a bien besoin. Au fond, à la limite, on pourrait démontrer la véracité des récits évangéliques par l’absurde : Ils sont absolument nécessaires à notre monde qui a perdu ses repères, qui ne croit plus en grand-chose et qui a terriblement besoin de se reconstruire sur des valeurs morales solides. Cet homme qui s’appelait Jésus nous l’a rappelé. A nous de l’entendre, même si nous ne disposons pas exactement de ses paroles ; et même si le personnage historique se perd dans l’épaisseur de l’histoire.
                                                                      
             

( 1 ) A. SCHWEITZER, Gechichte der Leben-Jesu-Forschung, Tübingen, 1913.

 

 

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