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Le Jésus historique

selon le Jesus Seminar

 

The Road to the Jesus Seminar

 

 

Perry V. Kea
professeur de matières bibliques à l’Université d’Indianapolis
participant actif du Jésus Seminar
Membre laïc de l’Église méthodiste

 

 

19 mai 2009

Le principe fondamental de toute étude historique est de situer les hommes et les événements du passé dans le contexte de leur temps. Ce principe a révolutionné notre lecture de la Bible en nous faisant prendre conscience du fait que ses différents auteurs écrivaient comme des hommes de leur époque à l’intention des hommes de leur époque plutôt que comme les mediums de révélations divines atemporelles. La recherche du Jésus historique ne peut éviter ce principe et nous comprenons donc Jésus comme un sage juif du 1er siècle s’adressant à ses compatriotes juifs et non pas comme un sauveur divin enseignant des vérités éternelles valables pour tous les siècles à venir.

Ce sont les personnalités du siècle des Lumières (18e siècle), comme Locke en Angleterre et Voltaire en France qui sont à l’origine des révolutions américaine et française. C’est aussi à cette époque que commença la recherche du Jésus historique. Les Lumières considéraient la raison et non la tradition de l’Église comme l’unique moyen d’approcher la vérité. La méthode scientifique était née et les conséquences en furent énormes. Les raisons pour lesquelles les événements du passé avaient eu lieu devaient être recherchées dans l’espace-temps des individus concernés et non pas en faisant intervenir une intervention de Dieu. De même que les scientifiques ne peuvent pas faire appel aux forces surnaturelles pour expliquer les événements naturels, de même les historiens ne peuvent pas dire que des événements historiques se sont produits « par ce que Dieu en a décidé ainsi ». C’est dans cet esprit que la recherche du Jésus historique a commencé.

La première tâche des historiens est de rechercher des preuves. En ce qui concerne Jésus les premières preuves sont les textes des évangiles. Ils ont commencé à être examinés de manière scientifique dès la fin du 18e siècle. Il fut rapidement remarqué que les évangiles de Matthieu, Marc et Luc présentaient de nombreux points communs, comme par exemple des passages semblables écrits souvent avec les mêmes mots, des séquences entières. On y remarquait également de nombreuses différences. La question du « problème synoptique » se posa dès lors : comment expliquer ces ressemblances et ces différences ? Plusieurs théories furent imaginées.
A la fin du 19e siècle un consensus s’était fait autour de la principale de ces théories : l’évangile de Marc était le plus ancien et il avait servi de source à Matthieu et à Luc. Et comme Matthieu et Luc avaient en commun des textes qui ne se trouvent pas dans Marc, on fit l’hypothèse qu’ils avaient tous deux connaissance d’une seconde source que l’on appela la « Source Q » (de l’allemand Quelle, source).

Le 19e siècle produisit de nombreuses « vies de Jésus ». Notamment « Le secret historique de la vie de Jésus », d’Albert Schweitzer, publié en allemand en 1906.
Ce livre présentait Jésus comme un prophète apocalyptique, de la fin des temps : Jésus s’attendait à ce que Dieu mette fin de manière surnaturelle au temps d’injustice actuel et il appelait instamment ses contemporains à se préparer à cet événement imminent. L’éthique qu’il enseignait était donc éminemment provisoire dans l’attente de la venue du Royaume de Dieu. Frustré de la non-intervention de Dieu, Jésus vint à Jérusalem afin de forcer les choses. Comme Schweitzer le dit, Jésus se jeta sur la roue de l’histoire en défiant les autorités religieuses de Jérusalem, mais il fut écrasé par la roue.
A l’issue de la première Guerre mondiale, cette conception était adoptée par la majorité des biblistes et il était clair que si elle était vraie, elle ne conviendrait pas aux opinions des chrétiens traditionnels.

Dans l’entre-deux-guerres un changement se produisit avec l’apparition de la « critique des formes » des théologiens allemands Rudolf Bultmann et Martin Dibelius. Jusqu’alors on ne se préoccupait que de rechercher quelle pouvait avoir été le texte le plus ancien concernant Jésus. La critique des formes partait plutôt du principe qu’avant d’être mis par écrit, les récits avaient été transmis oralement. Or l’étude de contes folkloriques avait fait apparaître que les narrations se faisaient toujours suivant des systèmes de formes repérables et prévisibles et qu’il en était sans doute de même pour les récits des évangiles.
En identifiant les différentes formes de récits, ces exégètes pensaient se rapprocher des traditions concernant Jésus avant même qu’elles aient été mises par écrit. Ce qui impliquait donc que l’ordre chronologique des épisodes narrés dans les évangiles ne correspondait pas à une réalité historique mais faisait partie de l’effort de rédaction de l’évangéliste.
L’intérêt des biblistes pour le Jésus historique diminua dès lors sensiblement.
Bultmann admettait que Jésus ait été un prophète de la fin des temps et il écrivit sa reconstitution personnelle du message du Jésus historique. Néanmoins, il estimait que cette reconstitution n’avait que peu d’importance pour la théologie du Nouveau Testament, car celle-ci devait être fondée sur l’expérience de la Résurrection faite par les premiers chrétiens. Comme il le disait, le Jésus crucifié est ressuscité dans la prédication des premiers disciples. C’est de cette prédication des premiers disciples qu’est issue la première théologie et non de ce que Jésus avait enseigné lui-même. C’est pourquoi peu de théologiens ont pris la peine de reconstituer le Jésus historique alors qu’ils se sont beaucoup intéressé à la pensée théologique de la première Église.

Après la Seconde Guerre mondiale l’influence de Bultmann s’est perpétuée. Un bon nombre de ses publications furent traduites en anglais et gagnèrent ainsi une plus grande audience. Certains critiques - Joachim Jeremias en Allemagne et C. H. Dodd en Angleterre -  pensaient que le Jésus de l’histoire était identique au Christ des théologiens mais ce furent des disciples de Bultmann qui se replongèrent dans la question du Jésus historique.
Ernst Käsemann écrivit que nous ne pouvions pas nous attendre à ce que le Jésus historique corresponde exactement à l’enseignement des siècles suivant, mais qu’on avait néanmoins le droit de penser que cet enseignement n’avait pas trahi le Jésus historique.
Le « Jésus de Nazareth » de Gunther Bornkamm est un excellent exemple des recherches allemandes et « A New Quest of the Historical Jesus » de James Robinson (1959) une participation américaine.

Les années 1970 et 1980 furent relativement calmes en ce qui concerne les études du Jésus historique. Celles-ci furent relancées par la découverte et la publication des manuscrits de la mer Morte et de Nag Hammadi dont l’étude révéla que le judaïsme de la période hellénistique et du début de l’Empire romain était plus divers qu’on n’avait pensé. Jusqu’alors le judaïsme était surtout connu par les textes chrétiens qui était évidemment caractérisés par la polémique entre l’Église et la Synagogue. De même la littérature rabbinique ne reflétait que la tendance majoritaire, les autres voix juives ayant été marginalisée ou même totalement effacées.
Les manuscrits de la mer Morte semblent avoir été écrits par un secte de Juifs dont les leaders étaient des prêtres dissidents du Temple de Jérusalem et qui s’étaient installés à Qumran près des bords de la mer Morte. La secte s’était séparée du judaïsme du Temple. Elle avait un haut degré de pureté rituelle et morale et développait un idéal apocalyptique qui l’amenait à se préparer pour la grande bataille cosmique des fils de la lumière contre les fils des ténèbres.
Les manuscrits de la mer Morte démontrent à l’évidence la diversité du judaïsme de cette époque.
La découverte des manuscrits de Nag Hammadi a une signification analogue pour notre compréhension des diverses spiritualités de l’époque du christianisme naissant et donc du christianisme lui-même. Ils datent des 2e et 3e siècles de l’ère commune et proviennent à l’évidence de communautés chrétiennes bien différentes des descriptions traditionnelles que l’ on faisait jusque là de la première Église. Plusieurs de ces textes sont des évangiles, dont notamment l’Évangile de Thomas. Se pourrait-il qu’ils contiennent des renseignements historiques fiables concernant Jésus ou au moins son enseignement ? Dès 1962, le théologien allemand réputé Joachim Jeremias estimait que certains passages de l’Évangile de Thomas pouvaient être considérés comme contenant d’authentiques paraboles de Jésus.

Les paraboles et les aphorismes

Lire les paraboles et les aphorismes de Jésus avec une approche historique et critique plutôt qu’en les prenant à la lettre nous permet de mieux les comprendre. En effet la manière dont une idée est exprimée influence sa signification profonde. On pensait d’abord que le fond d’un message devait être extrait de sa forme comme l’amande est sortie de sa coquille. De nombreux ouvrages parus dans les années 1960-1970 ont, au contraire, montré que la poésie et la beauté des  paroles de Jésus ne leur ajoutait pas seulement une dimension esthétique mais en faisait intrinsèquement partie.
Alors que la majorité des biblistes considérait encore Jésus comme un prédicateur apocalyptique des derniers temps, les études sur les paraboles et les aphorismes ouvraient la voie à une nouvelle compréhension de Jésus comme maître de sagesse. John Crossan dans ses ouvrages «  In Parables: The Challenge of the Historical Jesus » (1973) and « In Fragments: The Aphorisms of Jesus » (1983) étudie les prises de position de Jésus dans le cadre des réalités socio-culturelles de son temps. D’autres aussi évidemment.

L’étude du titre de « Fils de l’homme » que Jésus aimait s’appliquer à lui-même a intéressé les biblistes qui en ont distingué trois utilisations.
L’imminente passion du Fils de l‘homme : « Il ajouta qu'il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup, qu'il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât le troisième jour ». Luc 9.22
- Activité actuelle du Fils de l’homme (par exemple : « Le Fils de l’homme n’a nulle part où reposer sa tête », Matthieu 8.20. « Le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés », Luc 5.24).
mourir et ressusciter des morts).
- La future venue en gloire du Fils de l’homme.
Un consensus s’est établi sur le fait que la notion du Fils de l’homme souffrant et notamment la prédiction que le Fils de l’homme devait mourir, était une création de la première Église qui souhaitait ainsi donner un sens à l’issue fatale du ministère de Jésus.
En ce qui concerne l’activité actuelle du Fils de l’homme, il fut remarqué que ces mots pouvaient être considérés comme une expression juive désignant simplement un « être humain ». Par exemple
« Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui ?
Et le fils de l'homme, pour que tu prennes garde à lui ? 
» Psaume 8.5
Le prophète Ézéchiel est également souvent nommé « Fils de l’homme ».
Dans les années 1980 cette interprétation était dominante parmi les biblistes.

La future venue en gloire du Fils de l’homme confortait, par contre les partisans de la thèse selon laquelle Jésus était un prédicateur apocalyptique de la fin des temps dans la mesure où les mots Fils de l’homme semblaient un véritable titre.
Par ailleurs certaines de ces utilisations des mots Fils de l’homme semblaient opérer une distinction entre Jésus et le futur Fils de l’homme : « Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges. » Luc 9.26.

Bultmann avait accepté l’idée de Schweitzer selon laquelle Jésus était un prédicateur apocalyptique de la fin des temps mais il l’avait infléchi en disant que Jésus ne s’était pas considéré lui-même comme le futur Fils de l’homme céleste. Il pensait que la mission de Jésus et son message étaient de préparer les gens à la venue du Fils de l’homme céleste.

Néanmoins plusieurs travaux des années 1960 et 1970 soutenaient que les annonces du Fils de l’homme céleste étaient des créations de la première Église.
Lorsque le Jesus Seminar fut constitué, le temps était venu de reprendre le débat. Opter pour ou contre l’idée que Jésus ait été un prédicateur apocalyptique de la fin des temps, dépendait largement du fait que l’on attribuait à Jésus lui-même ou à la première Église les mentions du Fils de l’homme céleste.
En fait les paraboles de Jésus et ses aphorismes devaient trouver leur explication dans le contexte de la sagesse juive.

 

L’archéologie et les sciences sociales

De même qu’on s’était tourné, dans les années 1960 et 1970 vers les méthodes d’analyse littéraire, on se tourna ensuite vers la sociologie, l’anthropologie et l‘archéologie pour comprendre mieux les textes datant du 1er siècle.
Les différences entre les cultures méditerranéennes du 1er siècle et celles des sociétés industrielles du 20e siècle ont amené les spécialistes à rechercher des modèles se rapprochant aujourd’hui de ce qu’avaient pu être les sociétés d’autrefois. On trouva ainsi dans le tiers monde des sociétés connaissant une possession démoniaque qui pouvait ressembler aux exorcismes que pratiquait Jésus. Le Jesus Seminar s’y est beaucoup impliqué.

Une des critiques que l’on adresse fréquemment au Jesus Seminar est que l’on y admet la vérité historique des récits d’exorcismes. On lui reproche de n’être pas assez sceptique car, pense-t-on, les démons n’existent pas vraiment et les exorcismes n’ont donc pas de réalité.
Une telle attitude est typique de l’esprit occidental de notre 21e siècle. Pourtant, les études anthropologiques ont permis de découvrir que la croyance aux esprits mauvais n’est pas seulement répandue dans la plupart des civilisations mais encore que l’on peut en prouver l’authenticité par des arguments sociaux. Dans les cultures où les femmes sont réduites à une situation inférieure, on constate que les cas de possession démoniaque sont considérablement plus élevés chez les femmes que chez les  hommes. Et inversement dans les sociétés où les hommes se trouvent en situation politiquement moins importante, les cas de possession démoniaque sont plus nombreux chez eux.
Ce genre d’études, articulé avec les recherches concernant les systèmes sociaux, économiques et politiques du premier siècle ont permis de comprendre mieux les récits d’exorcismes des évangiles. Si au 21e siècle, nous ne croyons plus aux démons et aux récits de possession, les gens du 1er siècle y croyaient. Ces croyances n’étaient pas simplement superstitieuses ; elles révélaient la conception que l’on se faisait alors de la vie et du monde. Dans ces circonstances, un homme qui avait, comme c’était le cas de Jésus, un don d’exorciste, ne pouvait manquer d’être très populaire.
La sociologie et l’anthropologie ont contribué de bien d’autres manières encore à éclairer la conception de la vie qui était celle des auteurs des évangiles (et des autres textes de la première Église).

Les découvertes de l’archéologie ont révolutionné notre connaissance du monde des premiers chrétiens.
C’est tout l’environnement de Jésus de Nazareth qui nous a été ainsi révélé. ainsi découvert avec la connaissance de la Palestine du 1er siècle. Le Jesus Seminar a eu la chance d’être fondé en cette période si féconde.

 

Traduction Gilles Castelnau

 

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