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dévoilement de la plaque

Massacre de la Saint-Barthélemy


 

Patrick Cabanel

Historien

 

L'Obs - Bibliobs

article publié à l'occasion de la pose d'une plaque commémorative
le 13 avril 2016, dans le jardin du Vert Galant
par Anne Hidalgo, maire de Paris


 

Discours du pasteur François Clavairoly,
président de la Fédération protestante de France

 

18 avril 2016

Le texte de la plaque dit qu’à la suite de l’amiral Gaspard de Coligny

« plusieurs milliers de protestants furent assassinés à Paris du fait de leur religion »

et donne à lire deux vers du grand poème d’Agrippa d’Aubigné, « Les Tragiques » (publié il y a quatre siècles précisément, en 1616) :

«Jour qui avec horreur parmi les jours se compte
Qui se marque de rouge, et rougit de sa honte ».

La date du 13 avril retenue pour cette cérémonie renvoie à l’entrée d’Henri IV à Nantes, en 1598, et à l’achèvement de la rédaction du texte qui allait devenir quinze jours plus tard l’édit de Nantes et mettre fin aux violences religieuses.

 

La Saint-Barthélemy, c'est quoi ?

Cette Saint-Barthélemy reste aujourd’hui encore un événement en partie énigmatique. Il s’agissait au départ, pour la monarchie, de décapiter le parti protestant en assassinant les principaux représentants de sa noblesse réunis à Paris à l’occasion du mariage d’Henri de Navarre et de Marie de Médicis. Geste certes radical, mais qui conservait une forme de « rationalité » politique, si l’on ose dire. Mais en quelques heures la situation bascule dans tout autre chose: la population parisienne, de longue date chauffée à blanc par des prédicateurs catholiques fanatiques, se persuade qu’elle a reçu permis de piller, violer, tuer, et se lance dans un massacre sans fin – qui est un massacre de voisins – une débauche de sang et de cruauté, sans contrôle de la part de l’autorité royale dépassée.

L’onde de choc se répand loin de la capitale, dans ce que Michelet a appelé la « saison des Saint-Barthélemy », en cette fin d’été et début d’automne 1572; Lyon est sans doute l’autre capitale de la violence extrême. Les fleuves, Seine, Loire, Rhône, charrient les cadavres entiers ou dépecés. Même s’il est impossible de calculer le chiffre des morts, cette Saint-Barthélemy parisienne puis nationale reste dans l’histoire de France le symbole absolu du massacre.

 

Heureux comme un protestant en France

Pourquoi toutefois rendre hommage, en 2016, aux victimes d’un drame vieux maintenant de près de 450 ans ? Y aurait-il eu pression du monde protestant français, en notre époque remplie, et parfois surchargée, par le « devoir de mémoire », la repentance, la « concurrence des victimes », etc. ? Les descendants des huguenots ont-ils voulu obtenir, après d’autres groupes, quelque chose comme une demande de pardon (mais de la part de qui ? on ne sait trop, quand il s’agit de la Saint-Barthélemy) ?

À l’évidence, non. Y compris peut-être parce que l’on ne saurait imaginer « minorité » mieux intégrée, plus comblée de réussites en tous ordres, plus heureuse, en un mot, que les protestants français d’aujourd’hui. La Révolution les avait réintégrés au cœur de la nation, les régimes suivants, spécialement la Monarchie de Juillet puis la IIIRépublique, les ont appelés à prendre toute leur part de la modernisation, de la sécularisation et de la laïcisation des institutions et de l’esprit du pays. Le bonheur laïque des protestants suffirait à les détourner de toute requête de type « communautaire ». La Fédération protestante de France et la Société de l’histoire du protestantisme français (fondée en 1852) ont donc accueilli avec sympathie mais surtout beaucoup de sérénité la démarche entreprise par la Mairie de Paris.

 

Être fidèle aux morts

 

Ce bonheur collectif, cette absence de toute récrimination mémorielle, ne signifient nullement que les protestants auraient « oublié » les malheurs, les violences, les massacres de leur passé. Tout au contraire : la mémoire est au cœur de leur identité. Puissante, fondatrice, elle fait partie de ces éléments qui « gardent » le protestantisme, l’empêchent de se diluer dans une société de plus en plus sécularisée et multiculturelle, marquée par l’épuisement démographique des vieilles forteresses rurales huguenotes (Cévennes, Poitou...), la dissémination, les mariages mixtes, les ruptures dans la transmission familiale.

Rien que de très banal, du reste : chez les protestants comme dans d’autres minorités religieuses, la mémoire est ce qui reste quand la foi, la pratique, l’appartenance proprement confessionnelle se sont usées et dissoutes. Et c’est d’autant plus vrai quand cette mémoire est celle de la persécution, de la mort de masse, de la clandestinité, de l’exil, mais aussi de la fidélité, et de cette capacité à avoir traversé les siècles et les haines.

On osera d’autant plus parler ici d’un sentiment d’« électio », que cette élection est celle de la violence endurée, pas de quelque conquête glorieuse, et qu’elle renvoie à la force de la culture biblique, hébraïsante, prophétique, dans le protestantisme français des siècles de  feu » et de « fer » (comme aurait dit Agrippa d’Aubigné), les XVIe, XVIIe et XVIIIe. Ces gens lisaient presque de préférence l’Ancien Testament, parce qu’ils y recherchaient et y trouvaient des raisons d’espérer, à l’image du peuple qui avait dû franchir la Mer rouge et traverser le désert.



« Fureurs françaises »

Les huguenots ont donc fait mémoire de leurs victimes et de leurs malheurs. Dès le début, et jusqu’à nos jours. Mais ce n’était pas une mémoire pour autrui (contre autrui), une mémoire de revendication, d’avertissement ou de revanche : juste une mémoire pour soi, pour ne pas oublier les morts, pour méditer les exemples donnés par leur fidélité ou leur innocence et en tirer d’éventuelles règles de vie. Et aussi, et cela est très moderne à nos yeux, une mémoire pour ne pas laisser s’installer le récit officiel de l’histoire, celui que fabriquent, véhiculent et souvent parviennent à imposer l’État, les magistrats, les bourreaux, la majorité.

Perdre la bataille historiographique et mémorielle, c’est ensevelir une seconde fois, définitive, les victimes. Si parler de négationnisme, par exemple à propos de la monarchie française au lendemain de la Saint-Barthélemy, serait un anachronisme, on peut évoquer au moins le déni ou la dénégation de ce qui a été, la mise en place d’un récit d’État qui risque de priver les morts des manières et des raisons par et pour lesquelles ils sont morts – et donc du sens de leur mort.

De manière presque spontanée, le monde protestant français a vu se multiplier dans ses rangs chroniqueurs, mémorialistes, historiens, mais aussi graveurs, qui ont rédigé les récits des persécutions, dressé des listes (des « murs des noms », encore en papier, bien sûr), dessiné les principales scènes de massacres, ceux de 1562 à Wassy, Sens, Blois ou Tours, et ceux de la Saint-Barthélemy. Le « Livre des martyrs », publié à Genève par Jean Crespin, un réfugié venu de Picardie (comme Calvin) en 1554, sans cesse augmenté (osons le mot) et réédité dans la seconde moitié du siècle, est l’un des livres qui ont forgé l’identité protestante française, aux côtés de la Bible traduite et des Psaumes de David mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze.

Les victimes de la Saint-Barthélemy ont été intégrées en leur temps à ce martyrologe, mais l’événement a fait l’objet de publications propres, tel ce « De furoribus Gallicis » (« Des fureurs françaises ») imprimé à Bâle dès janvier 1573 par le juriste François Hotman. Echappé de justesse à la Saint-Barthélemy à Bourges, il décrivait son expérience à un collègue :

« Je suis arrivé ici hier, après avoir échappé à cette œuvre de Pharaon. Le reste des vrais chrétiens se cachent dans les forêts. Les bêtes sauvages y sont plus douces, j’en suis sûr, que celles qui ont forme humaine. »   Jean de Léry, père des ethnologues

 


Aux côtés des Juifs


Certes, l’édit de Nantes a mis fin à cette débauche de violences à l’encontre des protestants. Ils ont pu jouir, jusqu’aux années 1660, d’un long répit. Puis le malheur a recommencé, jusqu’à la révocation de cet édit par Louis XIV, en octobre 1685. Il a fallu à nouveau recourir à l’écriture de l’histoire, dresser de nouvelles listes, partir en exil (sans doute 150 à 200 000 exilés dans les années 1680-1690, vers l’ensemble de l’Europe protestante), résister secrètement pour les autres, comme des marranes.

L’épisode de la Révocation, des dragonnades, de la ruine des temples, de la mise à mort d’une Église et d’une culture, puis de la guerre des Camisards, de la prison à vie pour les « opiniâtres » (hommes aux galères à Marseille, femmes à la Tour de Constance à Aigues-Mortes, jusqu’en 1768) a revêtu, du point de vue de la mémoire, deux aspects.

D’une part, il a achevé d’ancrer la mémoire protestante française dans la persécution, la douleur, le martyre. Les descendants n’ont jamais « oublié », ils se sont dotés, aux XIXe et XXe siècles, d’une riche série de lieux de mémoire, de musées, de commémorations, et de toute une littérature historique, romanesque, poétique, chantée... Trait peut-être plus important, cette mémoire a pu se transformer en raisons de s’engager, en capacité à comprendre plus vite que d’autres, et pour cause, la violence qui s’exerce trop souvent contre les minorités: l’immense majorité des protestants ont été dreyfusards; et dans les années 1940 ils ont beaucoup contribué à aider et sauver les juifs (de 10 à 11 % des Justes de France sont protestants, alors que la France des années 1940 comptait moins de 2 % de protestants).

D’autre part, ce triomphe de la Révocation dans la mémoire protestante a tendu à affaiblir l’écho de traumatismes plus anciens, à commencer par la Saint-Barthélemy, qui avait en outre été un phénomène spécifiquement urbain, et principalement septentrional, alors que l’onde de choc de 1685 a touché chaque famille.

Et l’on peut penser que la Saint-Barthélemy n’est en quelque sorte revenue dans la mémoire des protestants que sous l’effet d’influences extérieures, et pas avant la Révolution française puis le XIXe. Marie-Joseph Chénier, Mérimée, Balzac, Michelet – aucun d’eux n’est protestant – ont réinstallé la Saint-Barthélemy dans le roman national, mais aussi dans ce livre noir du catholicisme que véhiculaient les anticléricaux de l’époque, avec les arrière-pensées que l’on devine; et ce fut bientôt au tour de l’école de la République et de ses manuels d’histoire de faire de l’événement un des plus mémorables de l’histoire de France, en attendant le cinéma et « La Reine Margot » (1994).

La Saint-Barthélemy, à cet égard, appartient peut-être beaucoup moins aux seuls protestants, et beaucoup plus à l’ensemble des Français, que la révocation de l’édit de Nantes; peut-être la cérémonie de ce 13 avril en est-elle un signe supplémentaire.
Saint-Barthélemy et Révocation, du reste, peuvent être aisément insérées dans un même ensemble, et donner à réfléchir, à tous et pas seulement aux lointains héritiers des victimes, sur les risques que l’intolérance et la violence de religion font peser sur le corps social. Autre manière de comprendre la sérénité avec laquelle mairie de Paris et instances du protestantisme s’associent dans un geste commémoratif qui est un geste pour tous.


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