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La Réforme

Matin du monde moderne


Michel Grandjean

professeur d’histoire du christianisme
à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève

 

Ed. Cabédita

96 pages – 16 euros €

 

recension Gilles Castelnau

 

17 avril 2016

En moins de 90 pages écrites assez gros, l’auteur réussit à faire le tour de personnages et d’événements importants de la Réformation protestante du 16e siècle.

- Luther, les indulgences, le salut par la grâce seule, la publication de la Bible allemande.

- Le mariage de Catherine Schütz, premier mariage d’un prêtre catholique devenu « protestant », célébré par le Réformateur Martin Bucer.

- Le droit de résistance au pouvoir temporel par Calvin

- Sébastien Castellion et l’affaire Michel Servet. La naissance de la pensée moderne.

Un livre agréable à lire, très intéressant, dans la mesure où il révèle des réalités peu connues.

En voici des passages qui en montrent l’intérêt.

 

.

 

page 20

Pas d'indulgence pour les indulgences (1517)

[...]
Accepter d'être accepté

Le malheur des théologiens, c'est qu'ils désignent parfois par des termes abscons des réalités qui relèvent en fin de compte d'une expérience spirituelle accessible à tous. C'est pourtant l'expérience seule, comme Luther l'a dit ailleurs, qui fait le théologien. Il en va ainsi de cette expérience par laquelle Luther découvre qu'il n'a pas à avoir peur de Dieu ni à accumuler, pour vaincre sa peur de ne pas être sauvé, bonne œuvre sur bonne œuvre. On parle traditionnellement ici de « justification par la foi seule » (sola fide) pour désigner ce renversement de la conception des relations entre Dieu et l'humain, auquel ouvre la Réforme. A la question que cet homme de loi posait à Jésus : « Que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle ? » (Luc 10 25), Luther - comme avant lui Augustin et avant eux l'apôtre Paul - répond qu'il n'y a précisément rien à faire.

Ce n'est qu'au siècle dernier qu'un théologien états-unien d'origine allemande, Paul Tillich (1886-1965), est parvenu à dire en termes plus accessibles l'intuition fondatrice de Luther. Le courage d'être (titre même de son livre de 1952), qui était pour Tillich l'acte par lequel l'humain affirme son propre être en dépit de tous les éléments contraires de l'existence, n'est pas autre chose que la confiance que les réformateurs fondaient non en eux- mêmes, mais en Dieu. Au cœur de ce que Tillich appelait le « courage de la Réforme » ou le « courage protestant », il y a, écrivait-il, « le courage d'être accepté en dépit de la conscience de la culpabilité » :

On pourrait dire que le courage d'être est le courage de s'accepter soi-même comme accepté en dépit du fait que l'on soit inacceptable. Il n'est pas nécessaire de rappeler aux théologiens que c'est là le sens authentique de la doctrine paulino-luthérienne de la « justification par la foi » (doctrine qui, dans sa formulation première, est devenue incompréhensible même pour les étudiants en théologie)

 

 

page 61

Le droit de résistance au pouvoir (1552)

Genève, début août 1552. Comme chaque jour, une semaine sur deux, Calvin prêche en continu sur l'un des livres bibliques. Il en est ce jour-là au livre de Daniel, le prophète qui ne craignit pas de désobéir au roi Darius le Mède, ce qui lui valut de se faire jeter dans une fosse aux lions. Il faut obéir aux princes même s'ils nous insupportent, déclare Calvin en chaire, « mais s'ils s'élèvent contre Dieu, il faut qu'ils soient mis en bas ; il ne faut pas tenir compte d'eux davantage que de savates ». Et plus loin : ces princes « ne sont pas dignes d'être réputés princes, ni qu'on leur reconnaisse aucune autorité ».

Or, en 1552, Darius s'appelle Henri II et il est roi de France. Il a promulgué l'année précédente un édit répressif contre les hérétiques (édit de Châteaubriant) : pas de pitié pour les séditieux, pour ceux qui sont en contact avec Genève, pour ceux qui « en prenant leur repas ou bien en allant par les champs » discutent d'affaires religieuses et chuchotent leurs doutes sur le sacrement de l'autel ou la forme de l'Eglise. Pour les évangéliques de France, c'est le temps des « bûchers du roi » (David El Kenz).

En termes prudents, Calvin vient de dire à ses paroissiens qu'il ne faut pas avoir pour Henri II davantage de considération que pour une vieille savate. Quelques jours plus tôt, dans un autre sermon, il avait déjà parlé de ces souverains qui refusent de s'humilier devant Dieu comme de vers ou de poux, dignes qu'on leur « crache au visage » - des propos qui, une fois imprimés à La Rochelle en 1565, ne manqueront pas de venir aux oreilles de la Ligue catholique et de nourrir, comme on pense, le dossier de la haine envers les réformés. Bref, le Réformateur de Genève laisse entendre qu'il est des situations, comme en France au moment où il parle, qui imposent que l'on résiste au pouvoir.

Dès les premières années de la Réforme, la question des limites du pouvoir temporel avait été au cœur de la réflexion théologique et politique ; avec les premiers disciples de Calvin, la résistance au tyran donne lieu à des développements que le réformateur lui-même n'aurait probablement pas toujours cautionnés ; par la suite, la philosophie politique trouvera dans la notion même de résistance au pouvoir l'impulsion qui contribuera à la naissance des Etats démocratiques. Les chemins de cette « lente mais sûre prise de conscience qui s'opéra dans le protestantisme » sont sans doute tortueux, mais on peut tenter d'y placer quelques balises.
[...]

 

 

page 80

Castellion ou la liberté de conscience (1562)

La modernité de Castellion

Ne cédons pas à l'illusion : Castellion n'est pas notre contemporain. Il ne frémit pas devant la peine de mort du criminel ou du blasphémateur. Il n'estime pas que l'Eglise devrait prendre en main sa destinée indépendamment du pouvoir séculier. Mais il nous semble faire preuve en son jugement d'un bon sens résolument moderne.

D'abord, brûler un homme pour le faire taire va à fins contraires. Les premiers livres théologiques de Servet ont passé à peu près inaperçus (on oublie que son texte le plus vendu était un traité des sirops !). Le bûcher de Genève lui aura donné une audience universelle : « Maintenant que tu as brûlé l'homme avec ses livres, tout le monde a l'ardent désir de les lire et pense qu'il doit s'y trouver quelque chose de bon contre toi, puisque tu as voulu les détruire par le feu. » Rien n'a jamais mieux assuré la publicité d'un écrit que sa mise à l'index ; et pour prendre un sinistre exemple plus proche de nous, les odieux assassinats de janvier 2015 ont valu à l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo des tirages que personne n'aurait osé imaginer. On ne tue pas davantage la pensée avec une kalachnikov aujourd'hui qu'avec une hallebarde au XVIe siècle.
[...]

 

 

page 85

Conclusion

Rome, 5 octobre 1582. Cette date a bien existé à Wittenberg, à Zurich, à Strasbourg ou à Genève, mais il n'y a pas eu de 5 octobre, cette année-là, à Rome.

Les habitants de Rome et de toute l'Italie s'étaient en effet endormis au soir du jeudi 4 octobre pour se réveiller au matin du vendredi 15 octobre. Les dix jours qui manquaient allaient faire le renom du pape Grégoire XIII, promulgateur de ce calendrier « grégorien » sous lequel nous vivons aujourd'hui. Les savants experts du pape avaient eu raison de proposer cet ajustement, mais les Etats protestants de l'Europe ne l'entendaient pas de cette oreille : ils sont d'ailleurs restés longtemps, jusqu'à l'orée du XVIIIe siècle pour la plupart, sous l'ancien calendrier julien. Ce qui fera dire avec malice à l'astronome Johannes Kepler, lui-même luthérien, que « les protestants aiment mieux être en désaccord avec le soleil qu'en accord avec le pape ».

Ce seul exemple, certes anecdotique, permet de rappeler qu'il est vain de chercher à identifier sans autres formes de procès la cause de la Réforme et la modernité, comme il est vain de voir dans l'autre Réforme, la catholique, la tentative désespérée de prolonger le Moyen Age. On l'a dit dès le seuil de ces pages : les réformateurs ne sont pas modernes en tout point ; on ne peut par exemple pas les créditer d'avoir inventé la démocratie ou les droits de l'homme.

Et pourtant. L'Europe moderne n'aurait pas eu le visage ni la trajectoire qui ont été les siens sans le discours que les réformateurs ont tenu sur la valeur de l'humain face à Dieu, sur la responsabilité de l'individu qui ne doit pas agir contre sa conscience, sur le sacerdoce universel qui abolit la frontière entre les clercs et les laïcs, sur la nécessité de traduire la Bible dans les langues que parlent les peuples, sur le droit de résister au souverain injuste ou encore, avec ce marginal de la Réforme qu'a été Castellion, sur la liberté des consciences.

Peut-être la plus grande force de la Réforme aura-t-elle été non pas de livrer clés en main une nouvelle société, voire une nouvelle civilisation, mais de féconder par ses intuitions cette vaste transformation du monde occidental que nous appelons la modernité. Ainsi, la fidélité à la Réforme ne saurait consister en une simple transposition, dans un autre contexte, de la vision que les réformateurs avaient du monde et de la société. Semblable fidélité, toute faite d'apparence, d'anachronismes et de superficialité, conduirait sans doute tous les protestants à être créationnistes ou fondamentalistes, à justifier la peine de mort ou à cantonner la femme à son foyer domestique.

Non, La véritable fidélité à la Réforme impose bien au contraire, comme on l'a entrevu, d'en prolonger les impulsions initiales : la doctrine du sacerdoce universel devait tôt ou tard ouvrir les portes du pastorat aux femmes comme aux hommes ; le recours à l'argument de la conscience devait tôt ou tard faire admettre la liberté fondamentale de cette conscience ; les bornes mises au pouvoir temporel et l'élaboration du droit de résistance devaient tôt ou tard interroger sur le rôle du peuple dans la construction politique et suggérer l'idéal démocratique.

Surgissant au matin du monde moderne, la Réforme constitue l'une des composantes - non la seule mais non la moindre non plus - de notre monde. A ce titre, son héritage n'est pas aujourd'hui la seule propriété des protestants, mais bien de l'ensemble de celles et de ceux qui se réclament de la modernité et pour qui importent la valeur de la personne et la défense des libertés humaines.

 


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