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La conception du travail selon Jésus

 

 

 

pasteur Jean Besset

 

.

Le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya à sa vigne.
Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire.
Il leur dit :
- Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable.
Et ils y allèrent.
Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième, et il fit de même.
Etant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient sur la place, et il leur dit :
- Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ?
Ils lui répondirent :
- C'est que personne ne nous a loués.
- Allez aussi à ma vigne, leur dit-il.
Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant :
- Appelle les ouvriers, et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers.
Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier.
Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage ; mais ils reçurent aussi chacun un denier.
En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, et dirent :
- Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur.
Il répondit à l'un d'eux : Mon ami, je ne te fais pas tort ; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t'en.
Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi.
Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Ou vois-tu de mauvais oeil que je sois bon ? Matthieu 20

 

24 septembre 2008
En fait, selon cette parabole
, on pourrait déduire que Jésus avait une conception surprenante du travail qui ne correspond pas à nos valeurs ? Les Évangiles ne nous le montrent pas au travail, à la différence de Paul qui avait un métier et le pratiquait.
Jésus a-t-il seulement travaillé ? Si la mère de Jésus est venue le rencontrer avec ses frères n'était-ce pas parce qu'il avait déserté l'atelier familial dont il était le responsable en tant que fils aîné (Marc 3/31) ? Alors de quoi vivait-il ? Des subsides que quelques femmes de la haute société lui faisaient parvenir (Luc 8/3) ? Toutes ces questions nous permettent d'approcher la question du travail selon Jésus avec une plus grande liberté.

 

Si on se réfère à cette parabole dans laquelle Jésus raconte qu'un propriétaire de vigne donne le même salaire à ceux qui ont travaillé 8 heures et ceux qui ont travaillé une heure, on pourrait faire une boutade de mauvais goût en disant que Jésus préconise la formule selon laquelle dans le Royaume qu'il veut instaurer, le but à atteindre est de « travailler moins pour gagner plus » ! En fait, ce n'est pas cela que Jésus essaye de faire comprendre, mais c'est pourtant ainsi que ceux qui ont travaillé toute la journée sous le soleil comprendront l'attitude de Jésus vis à vis des ouvriers qui n'ont travaillé qu'une heure. Avec un tel patron, tous viendront en fin d'après midi travailler une heure dans l'espoir de gagner le salaire d'une journée.

 

Mais trêve de plaisanteries, revenons au texte. Seule une petite partie des ouvriers de la parabole ont reçu le salaire d'une journée complète de travail. Ceux qui ont travaillé le plus sont ceux qui ont été embauchés les premiers, ce sont sans aucun doute les plus grands, les plus forts, les plus qualifiés, les plus compétents. Dans les heures qui suivent, ce sont ceux qui ont de moins en moins de capacité qu'on a dû embaucher au fil des heures. Dans la logique de ce récit se sont les ouvriers les moins compétents, qui ont le moins travaillé qui ont gagné le plus en fonction de leur travail. Mais nous l'avons compris, ils n'ont pas été payés en fonction de leur travail mais de leurs besoins.
En effet, le salaire versé dans cette histoire est celui qui correspond à la somme nécessaire pour nourrir une famille pendant une journée. Il y a là une conception révolutionnaire des choses qu'aucun syndicat n'oserait soutenir et qui provoque en nous consciemment ou pas un sentiment d'injustice profonde, à savoir que le travail quel qu'il est, doit servir à nourrir la famille de celui qui a travaillé, quelque soit le travail fourni. Une telle attitude ne peut être que le fait d'une société idéale constituée de gens sans aucun esprit de rivalité. Dans le cas contraire, le sort réservé à ceux qui ont le plus travaillé nous parait vraiment injuste. Dieu serait-il injuste ? La justice divine serait-elle en contradiction avec la justice humaine ?

 

Nous allons essayer d'y répondre. Pour le moment contentons-nous de constater que si cette situation nous parait injuste ici bas, sur terre, Jésus la propose pour nous dire qu'elle se rapproche au mieux de la justice qui sera de règle dans le Royaume. Ce qui paraît inapplicable ici bas, dans ce monde-ci, le sera plus tard, dans le monde futur. En attendant d'y être, il nous faudra réfléchir sur la conception du travail telle que l'Écriture nous la propose.

 

Il nous faut d'abord tenir compte du fait que la Bible a été écrite sur une durée de mille ans d'histoire. En un millénaire d'histoire le peuple de Dieu est passé de l'état nomade, qui est perçu par les prophètes comme une période idéale, à un état sédentaire géré d'une manière féodale qui prendra diverses formes. C'était encore le cas à l'époque de Jésus où l'économie était aux mains des grands propriétaires qui possédaient la quasi-totalité de tout. Ils avaient à leur service des journaliers, c'est le cas de notre histoire. A cela il faut encore ajouter une minorité de petits artisans, de petits commerçants et de pécheurs qui formaient un groupe plus aisé. Nous sommes très loin d'une société comparable à la nôtre.
Pourtant, c'est pour l'édification spirituelle de ce peuple, vivant d'une profonde injustice sociale que la Bible a été transmise. Écriture présente l'homme comme l'être le plus achevé de la Création. Il est destiné à y travailler pour faire progresser la nature afin qu'elle soit belle et qu'elle révèle la gloire de Dieu. Elle est aussi destinée à nourrir les hommes qui l'entretiennent. Dieu nous est-il dit « mit l'homme dans le jardin des origines pour qu'il l'entretienne et qu'il y travaille ». Le travail étant lié à la mise en valeur de la création dont l'homme tirera sa subsistance, sa nourriture sera le produit de son travail et de la grâce de Dieu.

 

Ce travail de l'homme n'est pas limité dans la durée, ni à une période quelconque de la vie de l'homme. Pas question de vacances ou de retraite, qui l'une et l'autre pourraient être considérées comme une période de travail d'une autre manière. Le travail est lié à la vocation de l'homme devant Dieu. Il est lié à la création et donc à la subsistance qu'en retire l'homme. Il est semble-t-il, contre nature de priver l'homme de travail. Il est donc contraire à l'esprit de la création de contraindre l'homme à ne pas travailler. De même qu'il sera contraire à l'ordre de la création de contraindre l'homme à travailler dans un but qui n'est pas celui d'entretenir la création mais d'entretenir les privilèges d'une minorité. Pas de chômeurs et pas d'esclaves.

 

Il est donc contraire à l'ordre de la création de contraindre l'homme à ne pas travailler puisque sa vie matérielle et sa subsistance en dépendent et que c'est ainsi que Dieu semble avoir prévu l'ordre des choses dans l'esprit de la création. Cette situation apparemment idyllique dans le jardin d'Eden ne va pas subsister. Après que l'homme et la femme se soient émancipés de la tutelle paternelle de Dieu et qu'ils aient été contraints de quitter le jardin d'Eden, ils découvriront que le travail peut être pénible et contraignant, mais la vocation de l'homme à travailler restera la règle. Le travail subsiste comme vocation spéciale du couple humain mais les textes insistent alors sur sa pénibilité. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Telle est la règle. Mais c'est la peine et la fatigue qui sont perçues comme une malédiction et non pas le travail. C'est la peine et la fatigue qui sont aliénantes, mais pas le travail qui reste lié à la fonction première de l'homme.

 

Ainsi la parabole, loin d'instaurer une injustice nous rappelle que le droit à la vie est lié au travail et que faute de mieux, on pourrait envisager un système apparemment injuste pour rétablir l'homme dans sa dignité de collaborateur de Dieu, donc de travailleur. Ainsi ce bref sondage dans quelques textes connus de l' Écriture nous a rappelé que le travail est constitutif de la vocation de l'homme devant Dieu et de sa dignité. Celui qui ne peut pas travailler ne peut accomplir sa vocation d'homme. Celui qui disait que le chômage devait être déclaré hors la loi n'avait pas tort. En faisant cela, sans s'en rendre compte il retrouvait les fondements de la théologie biblique sur l'homme.
Mais en disant cela on se rend bien compte que sont aussi mises en cause toutes les aides allouées aux personnes qui ne travaillent pas, car le travail doit prendre le pas sur la charité. Les choses ne sont pas prévues par Dieu pour être autrement. Il ne semble pas bibliquement convenable que l'on puisse organiser une société où des catégories d'individus seraient prévues comme étant dispensées de travail ou interdits de travail, car le travail est lié à la vie, même si aux yeux des hommes on ne peut y arriver qu'en commettant ce qui pour un temps sera perçu comme une injustice.

 

Cette injustice est liée à l'interrogation finale sur laquelle s'achève la parabole : « vois-tu de mauvais oeil que je sois bon ? » L'action du maître est perçue comme une injustice parce qu'il est « bon ». La bonté ne consiste pas à exercer la charité ni d'être altruiste. C'est beaucoup plus profond que cela, c'est l'art de rétablir les hommes dans la dignité qui était la leur dans le récit de la Création. Nous savons dans ce récit que ce qui est « bon », dans ce récit c'est ce qui est conforme à la volonté de Dieu.
Il est dit après chaque intervention créatrice de Dieu que ce qu'il fit était bon. Le maître de la parabole quand il commet apparemment une injustice dit qu'il le fait parce qu'il est bon, ce qui veut dire qu'il est de la volonté de Dieu qu'on rétablisse les hommes dans leur dignité, et ici c'est la dignité du travail. Ce qui est vrai pour le travail est vrai pour toutes les situations où l'homme perd sa dignité. Il s'agit pour le croyant de le rétablir dans cet état premier. Celui que les vicissitudes de la vie ont privé de toit, celui qui est frustré, de quelle que manière que ce soit, même s'il est responsable de son mauvais sort, celui qui en prison et au nom de la justice humaine est privé de sa dignité humaine puisqu'il y perd jusqu'à son nom qu'il doit troquer contre un numéro matricule. Il nous appartient d'entendre cette interpellation dans toutes les situations que nous connaissons et où nous sommes témoins de la privation de dignité des êtres humains.

 

Les esprits contestataires répondront que je prends pour référence un texte mythique, celui de la création, pour éclairer une parabole qui est une forme de conte et qu'il faudrait bien démontrer que ces textes sur lesquels on s'appuie si souvent, ont même valeur que les paroles des prophètes qui étaient directement inspirés de Dieu. Il n'y a rien à répondre si non pour dire que ces textes ont toujours exprimé la volonté de Dieu, pour les prophètes que l'on invoque ou pour Jésus lui-même. Pourquoi auraient-ils une valeur différente pour nous ?

 


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