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Le Royaume


 

Emmanuel Carrère

 

éd. P.O.L.
638 pages – 23,90 €



Gilles Castelnau


16 avril 2015

Emmanuel Carrère est un homme sympathique et agréable à fréquenter. Il a aussi une bonne culture, de la verve et un style alerte. Son gros livre se dévore avec plaisir et intérêt, comme un roman, comme une conversation avec un ami.
Il parle de lui, de ses relations avec la religion, de l’époque où il avait « la foi », où il lisait la Bible, la commentait. Il était catholique, il s'efforçait de pratiquer la « charité », les « vertus »...


page 102

Je suis arrivé, dans l'Évangile de Jean, au récit de la multiplication des pains et au grand discours de Jésus sur « le pain de vie ». On y lit des phrases aussi stupéfiantes, et à vrai dire aussi choquantes, que « Celui qui me mange vivra en moi » ou « Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous ». Avoir la vie en soi, qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas, mais je sais que j'y aspire. J'aspire sans la connaître à une autre manière d'être présent au monde, à autrui, à moi-même, que ce mélange de peur, d'ignorance, de préférence étroite pour soi, d'inclination au mal quand on voudrait le bien, qui est notre maladie à tous et que l'Église désigne d'un seul mot, générique : le péché.
Au péché je sais depuis peu qu'il existe un remède, aussi efficace que l'aspirine contre les maux de tête. Le Christ l'assure, au moins dans l'Évangile de Jean. Jacqueline ne cesse de me le répéter. Il est curieux, si c'est bien vrai, que tout le monde ne se rue pas dessus. Pour ma part, je suis preneur.

 

page 115

Seigneur, tu ne veux peut-être pas que je devienne un grand écrivain, ni que j'aie une vie facile et heureuse, mais je suis certain que tu veux me donner la charité. Je te la demande avec mille arrière-pensées, mille pesanteurs et réticences que je perds trop de temps à analyser, mais je te la demande. Donne-moi les épreuves et les grâces qui, peu à peu, m'ouvriront à la charité. Donne-moi le courage de supporter les unes et de saisir les autres, de savoir que le même événement peut être à la fois l'une et l'autre. Je ne peux pas dire que je ne désire rien d'autre, ce ne serait pas vrai. Je désire bien plus l'objet de mes convoitises. Je désire être grand plutôt que petit. Mais je ne te demande pas ce que je désire. Je te demande ce que je désire désirer, ce dont je désire que tu me donnes le désir.

 

Et puis il recommence à lire la Bible, en tenant compte désormais de la connaissance historique et critique que les savants biblistes lui en ont donnée. Il pénètre ce monde ancien. Il fréquente surtout l’apôtre Paul et l’évangéliste Luc.
Il nous les raconte de manière si vivante, si vraie, si bien dite et de manière probablement si juste, qu’on a envie d’entrer avec lui dans ces histoires, de lui répondre, de suggérer, dialoguer.


page 214

Pour un théologien, les lettres de Paul sont des traités de théologie – on peut même dire que toute la théologie chrétienne repose sur elles. Pour un historien, ce sont des sources, d’une fraîcheur et d'une richesse incroyables. Grâce à elles, on saisit sur le vif ce qu’était la vie quotidienne de ces premières communautés, leur organisation, les problèmes qui les agitaient. Grâce à elles aussi, on peut se faire une idée des allées et venues de Paul, d'un port à l’autre de la Méditerranée, entre 50 et 60, et quand les spécialistes du Nouveau Testament, quelle que soit leur obédience, cherchent à reconstituer cette période, ils ont tous sur leur table les lettres de Paul et les Actes des apôtres. Ils savent tous qu'en cas de contradiction c'est Paul qu'il faut croire, parce qu’une archive brute a plus de valeur historique qu'une compilation plus tardive, et à partir de là chacun fait sa cuisine. C'est ce que je fais à mon tour.

 


page 543

Luc était le contraire d'un jouisseur comme Martial. Il N’allait aux bains que pour se laver. S'il avait des esclaves, il ne couchait pas avec eux. Un repas lui était une occasion de rendre grâce, pas de colporter des ragots. Mais dans son déroulement extérieur, sa vie de vieux garçon lettré a dû ressembler beaucoup à celle de Martial. C’était une vie de Romain moyen, et les chrétiens de Rome à ce moment-là avaient compris la leçon de Paul : ils se conduisaient en Romains moyens. Pas de vagues, pas de conduites bizarres, pas de grandes barbes de prophètes et encore moins de réunions clandestines dans les catacombes. On se retrouvait pour l’agape dans les maisons de familles respectables, qui de plus en plus souvent étaient des familles païennes, discrètement converties ou en voie de conversion. Même s'il gagnait sa vie en exerçant son métier de médecin, cela n'empêchait pas Luc d'avoir un patron, comme tout un chacun. L’Évangile et les Actes sont dédiés à un certain Théophile, dont on ne sait si c'est un personnage symbolique - son nom veut dire « ami de Dieu » - ou s'il a vraiment existé. À la façon dont Luc s'adresse à lui dans les prologues de ses deux livres, il est en tout cas clair que c’est un païen, curieux du christianisme et qu'il s'agit de convaincre avec des arguments à sa portée. Pour ma part, j'imagine très bien que ce Théophile ait été le patron de Luc, que Luc soit passé auprès de lui du statut de parasite matinal à celui de familier de la maisonnée, éventuellement de médecin traitant, et qu'il ait à son bénéfice rodé les éléments de langage qu’on retrouvera dans son Évangile.

Il fallait tenir compte, pour commencer, de l'extrême méfiance de Théophile et en général des Romains convenables à l’égard des Juifs. Même ceux qu'attirait autrefois leur ferveur religieuse en étaient revenus et ne les voyaient plus que comme de dangereux terroristes. C'est là que Luc faisait merveille, en démontrant par son propre exemple que les chrétiens n'étaient pas des Juifs, qu'en fait ils n'avaient rien à voir avec les Juifs. Certains d'entre eux l'étaient par leur naissance, on ne pouvait pas le nier, mais très peu, de moins en moins, et ceux-là avaient abjuré la Loi juive. Ils n'observaient aucun de ces rituels qu'on avait longtemps trouvés pittoresques et qu'on trouvait maintenant menaçants. Ils n'étaient affiliés à aucun parti de l'étranger. Ils respectaient Rome, ses fonctionnaires, ses institutions, son empereur. Ils payaient leurs impôts, ne prétendaient à aucune exemption.

Quand même... - opposaient quelquefois à Luc des gens mieux informés que la moyenne. Quand même, ce maître dont vous vous réclamez, dont vous nous dites qu’il est ressuscité, il était bien juif non ? Il a bien été crucifié sur ordre du gouverneur romain, pour s'être rebellé contre l’empereur ? C'est plus compliqué que ça, répondait Luc. Il était juif, c'est vrai, mais par son loyalisme à l'égard de l’Empire il s’est rendu insupportable aux Juifs : c’est même pour cela qu'ils l'ont fait mettre à mort. Le gouverneur romain n'a fait qu'appliquer une sentence juive - bien forcé, l'honnête homme, et à contrecœur, croyez le.

Cette propagande portait ses fruits. Une fois écarté l'obstacle de la juiverie, ce que racontait Luc plaisait à
Théophile et aux siens. Ils étaient fiers d'adhérer à une doctrine aussi élevée et aussi respectueuse en même temps de leur propre statut social. Ils s’étaient mis à donner aux pauvres, ce qui ne se faisait pas à Rome - on donnait à ses clients, pas à des gens trop miséreux pour avoir un patron. Ils songeaient à recevoir le baptême. Luc, quant à lui, songeait de plus en plus à mettre par écrit ce qu’il disait à Théophile. C'est alors qu’a commencé à circuler dans les cercles chrétiens de Rome un petit récit sur Jésus qu'on Disait être l’œuvre de Marc, l'ancien secrétaire de Pierre.


page 612

Roger Caillois s’est mis dans la tête de Ponce Pilate quand on l'a saisi de l’affaire Jésus. Il imagine sa journée : les menus incidents; les rencontres, les mouvements d'humeur, un mauvais rêve, tout ce qui fait l'alchimie d'une décision. Finalement, au lieu de céder aux prêtres qui veulent faire mettre à mort cet obscur agité galiléen, Pilate a un sursaut. Il dit non. Je ne vois rien à lui reprocher, je le libère. Jésus rentre chez lui. Il continue à prêcher. Il meurt très vieux, entouré d'une grande réputation de sagesse. À la génération suivante, tout le monde l'a oublié.

 

Emmanuel Carrère fréquente encore certains cercles religieux, peut-être un peu trop charismatiques :

 

page 628

Le lendemain dimanche, après déjeuner la retraite prend fin. Avant de se séparer, de rentrer chacun chez soi,
tout le monde chante un cantique du genre « Jésus est mon ami ». La gentille dame qui s'occupe d'Elodie, la jeune fille trisomique, assure l'accompagnement à la guitare, et comme c'est un cantique joyeux chacun se met à claquer des mains, à taper du pied, à se trémousser comme dans une boîte de nuit. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux sincèrement pas m'associer à un moment d'aussi intense kitsch religieux. Je fredonne vaguement à bouche fermée, je me dandine d'un pied sur l'autre, j'attends que ce soit fini. Soudain, à mon côté, surgit Élodie qui s’est lancée dans une espère de farandole. Elle se plante devant moi, elle sourit, elle lance les bras au ciel, elle rit carrément, et surtout elle me regarde, elle m'encourage du regard, et il y a une telle joie dans ce regard, une joie si candide, si confiante, si abandonnée, que je me mets à danser comme les autres, à chanter que Jésus est mon ami, et les larmes me viennent aux yeux en chantant, en dansant, en regardant Élodie qui maintenant s'est choisi un autre partenaire, et je suis bien forcé d'admettre que ce jour-là, un instant, j'ai entrevu ce que c'est que le Royaume.

 

Et je voudrais lui dire que s’il connaissait les milieux libéraux, notamment le protestantisme libéral, il serait débarrassé des sentiments d’insuffisance qui l’encombrent pour accepter finalement d’être accepté tel qu’il est, même s’il se pense inacceptable !

En tous cas voici son dernier mot :


page 630

Ce livre que j’achève là, je l'ai écrit de bonne foi, mais ce qu'il tente d’approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l’ai écrit encombré de ce que je suis : un intelligent, un riche, un homme d'en haut : autant de handicaps pour entrer dans le Royaume. Quand même, j'ai essayé. Et ce que je me demande, au moment de le quitter, c'est s'il trahit le jeune homme que j'ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s'il leur est resté, à sa façon, fidèle.
Je ne sais pas.

 


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