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I.V.G.

 

André Dumas

ancien professeur à la faculté de théologie protestante de Paris

 

texte transmis par le pasteur Stéphane Lavignotte

 

26 novembre 2014

Le 23 novembre 1974, à quelques jours du vote de la loi, André Dumas, pasteur et professeur de morale à la faculté de théologie protestante de Paris, publiait dans Réforme et Le Monde un texte apportant son soutien à la loi Veil, la Fédération protestante ayant pris position dès 1971 sous son impulsion. Un grand moraliste qu'il est temps de redécouvrir pour les débats d'aujourd'hui. (Stéphane Lavignotte)

 

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Il est difficile de trouver le mot juste pour parler de l'avortement et l'on sait que le choix des mots indique déjà où vont les consciences. S'agit-il de crime, de meurtre, d'œuvre de mort, à cause du caractère indéniablement humain du fœtus ? S'agit-il de droit et de liberté, à cause du caractère, lui aussi indéniablement humain, du désir et du vouloir de ceux, et souvent seulement de celles, qui portent cet avenir de naissance, lui-même suivi de ce long accouchement dans la durée qu'est l'éducation ? Selon le mot que vous choisissez, d'emblée vous êtes aux yeux des uns répressif, aux yeux des autres, permissif. La valeur du projet de loi sur l'interruption volontaire de la grossesse, présenté par Mme Simone Veil, ministre de la santé, me paraît être à la fois compréhensif et dissuasif.

C'est donc la femme elle-même qui aura durant les dix premières semaines à estimer si elle se trouve dans une situation de détresse telle que « ses conditions matérielles ou morales d'existence ne lui permettent pas d'avoir un enfant ». C'est elle seule qui aura à choisir, sans qu'une instance médicale, ou sociale, ou légale, ou idéologique, décide à sa place. Pour ma part, je vois là une source de responsabilité, car il n'est point de responsabilité par soumission sous la contrainte, ni par démission dans l'abandon.

Cependant cette femme, qui aura seule à choisir, ne sera pas seule à connaître des conditions de son choix. Les trois entretiens prévus me semblent légitimement dissuasifs, sans pour autant devenir ni interdictifs, ni complaisants. Premier entretien : avec le médecin de son choix, pour connaître les risques médicaux qu'entraîneraient en particulier des avortements répétés, si, par exemple, la déclandestinisation de l'avortement devait inciter au délaissement d'une contraception déjà trop peu répandue (risques de prématurité ou de stérilité). Second entretien avec un conseiller social : qui fera connaître les « droits sociaux » qui sont ceux de la femme et de l'enfant, s'il vient à naître, ainsi que les « conséquences psychologiques » possibles d'un avortement. Troisième entretien, enfin, à nouveau avec un médecin, qui, sur demande écrite, remettrait alors le certificat d'entretien préalable nécessaire pour que l'avortement puisse avoir lieu en milieu hospitalier, mais sans remboursement par la Sécurité sociale, alors que la contraception elle, va être remboursée.

Il y a là, cohérent et humain, un ensemble de dispositions qui favorise l'écoute et la dissuasion. L'avortement pourrait cesser d'être cette détresse solitaire, condamnée aux injustices de l'argent et des relations, au recours hypocrite, aux législations étrangères, à la tolérance menaçante et culpabilisante que nous connaissons chez nous depuis tant d'années. L'avortement pourrait devenir une détresse écoutée et assistée, avec l'espoir, que ne démentent nullement les statistiques des expériences en cours, que peu à peu la contraception puisse en diminuer le nombre et la fréquence.

Tout va dépendre maintenant de l'accueil que notre pays va faire à ce projet de loi, les députés se sachant surveillés, parfois presque contrôlés dans leur conscience par les mouvements de leurs électorats. J'imagine qu'il y aura des résistances démographiques. Mais comment oublier que le fléchissement de notre natalité, que la France connaît à l'égal de tous les autres pays européens, quel qu'en soit d'ailleurs le régime politique, est bien antérieur au vote éventuel de la loi ? Comment oublier aussi le parfait échec démographique des lois à l'intention nataliste de 1920 ?

Il y aura des résistances médicales, car il est vrai qu'interrompre une vie naissante, dont je n'ai nullement nié le caractère humain, contredit à cette assistance à la vie et à ses difficultés, qui est le propre du service médical. Mais comment douter que de plus en plus de médecins, surtout sans doute dans les nouvelles générations, ne soient sensibilisés aussi aux difficultés de la vie de la mère, telle qu'elle les estime elle-même ? Comment douter que nombre de médecins ne se trouvent soulagés de pouvoir désormais porter légalement assistance aussi à ces détresses ?

Il y aura des résistances psychologiques chez ceux qui redoutent que la sexualité ne devienne irresponsable, dès lors que la crainte de l'enfant n'est pas là pour la gendarmer. Je n'aime pas qui croit aussi peu à l'amour qu'il lui faille le canaliser par l'angoisse. Je n'aime pas non plus qui s'imagine que l'avortement pourrait devenir davantage pratique aisée et insouciante.

Il y aura les résistances théologiques et spirituelles. Il est bien connu que les Églises protestante et catholique n'ont pas ici de position semblable. Encore que tous les protestants ne pensent pas comme la Fédération protestante de France, qui, dans ses déclarations du 26 mars 1971 et du 27 mai 1973, n'allait pas aussi loin que le projet gouvernemental de Mme Veil, mais évoquait pareillement les situations de détresse où la vie apparaît davantage fatalité de l'espèce que bénédiction pour l'homme. Encore que tous les catholiques ne pensent pas comme les déclarations de la hiérarchie condamnant l'avortement, déclarations inchangées à la récente conférence de l'épiscopat à Lourdes, mais dont j'ai eu pourtant l'impondérable sentiment que le ton, lui, avait changé avec la prise en considération non seulement du caractère sacré de la vie du fœtus mais aussi des « situations dramatiques » où peuvent se trouver les couples et les femmes. Il y a peut-être là une distance reconnue entre la doctrine et la pastorale, avec l'espérance que cette distance ne devienne pas un écartèlement...

Soyons nets, nous n'aurons pas de secours immédiat dans la Bible pour guider notre recherche spirituelle et morale, car, dans l'Ancien Testament en particulier, tout avortement est ressenti comme une perte, comme un dommage, quand la bénédiction de Dieu s'attachait à la continuation et à la multiplication de la descendance. Nous n'aurons pas non plus de recours immédiat dans la tradition des Pères de l'Église, qui, à l'époque de la dislocation de la sexualité entre procréation, érotisme et affection, dans le monde antique, ont emprunté aux stoïciens l'argument que seule la procréation justifiait la finalité de la sexualité et qui, en conséquence, ont condamné pareillement infanticide, avortement et tentatives contraceptives, condamnation qu'à ma connaissance aucune Église chrétienne contemporaine ne reprendrait telle quelle. Il nous faut donc interpréter la Bible et actualiser la tradition, ce qui est sans doute la seule fidélité vivante à leur égard.

Mais comment interpréter et actualiser sans avoir donné le sentiment que l'on s'adapte par opportunisme ou que l'on renonce par lâcheté ? C'est ici que chacun est appelé à réfléchir avec sa conscience, avec sa foi, s'il est croyant. J'ai écrit qu'à mon avis l'adoption de cette loi, sans que trop d'amendements la dénaturent, ferait honneur à notre pays, car je la vois, cette loi, tenir compte des trois valeurs morales ici engagées : le caractère humain du fœtus ; l'avenir de l'enfant, qui soit bénédiction et non imposition ; la liberté de la procréation, quand il faut rattraper cette liberté dans l'échec de ses démarches antérieures. Il y a détresse quand ces trois valeurs morales ne vont pas ensemble et quand les deux dernières s'opposent à la première. Quand il y a détresse, on peut toujours détourner la tête et le cœur pour se réfugier dans des principes. Mais, y a-t-il alors bonne nouvelle d'un Évangile ? On peut laisser d'autres prendre en charge ce dont on se détourne. Mais y a-t-il alors morale ou préservation de soi ? On peut certes aider à assumer la détresse impossible pour qu'elle se change en attente même. Et je pense que les dispositifs dissuasifs de la loi visent à une telle assistance. Mais on peut aussi écouter et reconnaître que cette détresse attend son soulagement. Pourquoi donc penser ici que les progrès de la science vont à l'encontre de la progression de la conscience dès lors que la conscience vit de solidarité et non d'hypocrisie, de présence et non de condamnation ?

 


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