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La souffrance



Extrait de Old Age, Journey into Simplicity

 

Helen Luke


Parabola Books New York, 1987 (p.103-112)
Apple Farm Community

 

traduit et transmis par Daniel Laguitton

 

Voir aussi Daniel Laguitton :

C’est sa faute, c’est sa faute, c’est sa très grande faute

Que cette coupe sʹéloigne de moi... sauf si elle sert

 

 

 

9 octobre 2014

Souffrir est un mot qui dénote une telle variété d'expériences que son sens précis a été perdu. Le latin ferre signifie « porter », souffrir en est dérivé par addition du préfixe « sub » qui veut dire « en dessous ». Cela fait penser au châssis d'un véhicule - la partie qui en supporte le poids au-dessus des roues - et cette image décrit assez bien la nature de la souffrance humaine.

Faisant contraste au mot « souffrance », nous disposons d'autres expressions comme « affliction », « chagrin » et « dépression », qui évoquent un poids en tant que force dirigée vers le bas. Être affligé, c'est être frappé par un coup du destin (fligere : donner un coup). « Chagrin » vient de gravare et « dépression » évoque une pression vers le bas. Ce n'est que lorsque nous souffrons au vrai sens du mot que nous portons un fardeau. On dit par exemple : « je suis tellement déprimé, la souffrance est devenue insupportable » sans pour autant souffrir au vrai sens du mot, car on est tout simplement à terre, comme écrasé par le poids des circonstances externes ou de nos états d'âme.

Il existe donc deux sortes d'expériences désignées par le mot souffrance - l'une est totalement stérile, c'est la dépression absurde du névrosé, alors que l'autre constitue la condition essentielle de ce que C.G. Jung appelle l'individuation. L'image du poids qui nous accable dans l'apitoiement sur soi et celle du fardeau que l'on porte en toute lucidité peuvent nous être utiles dans les moments difficiles. Il est très rare que l'affliction ou le chagrin nous accablent de manière catastrophique, par contre, le quotidien avec ses irritants, ses humeurs moroses, son épuisement, ses ressentiments, et surtout sa fausse culpabilité, constituent un véritable terrain d'entraînement à la souffrance. Il n'est pas de situation trop insignifiante pour que nous n'y trouvions l'occasion d'y exercer un choix entre souffrance et dépression.

Profondément enfouie dans notre psyché infantile, nous entretenons la conviction consciente ou inconsciente que le remède contre la dépression consiste à la remplacer par des états plus enjoués et des sentiments agréables. En fait, le seul remède efficace contre toute dépression est d'accepter de vraiment souffrir. Tenter de s'en extraire par tout autre moyen, est un simple palliatif et prépare le terrain pour la dépression suivante. Car rien, absolument rien n'est alors arrivé à l'âme. La racine de toutes les névroses se situe précisément dans un conflit entre une soif de liberté et de croissance et une incapacité de notre part ou un refus d'en payer le prix en acceptant de souffrir d'une manière qui met en échec les prétentions de l'ego. Cette prise de conscience est cruciale (et nous ferions bien de nous arrêter ici sur le fait que « crucial » signifie, à la lettre, en forme de croix). L'ego est prêt à endurer les pires agonies de la détresse névrotique plutôt que de consentir un seul instant à voir mourir ne serait-ce qu'un fragment de ses exigences ou de ses prétentions.

Nous pouvons mettre en évidence quelques-unes des évasions permanentes de notre ego en prenant conscience de notre peur de l'humiliation. Cette peur d'être avili à nos propres yeux ou aux yeux des autres, qu'elle soit fondée ou imaginaire, engendre le poids mort des changements d'humeur et de la dépression. La personne véritablement humble ne connaît pas l'humiliation, elle ne peut être humiliée ou se sentir humiliée, car pour elle « niveaux » et prestige, mérite ou démérite personnels, n'ont aucun sens. Par contre, le chemin de l'humilité passe par la douleur de l'humiliation acceptée. Au moment d'assumer le fardeau de cette douleur et de le porter sans tenter de s'autojustifier, on cesse d'être humilié et on commence à souffrir. Il est bon, à ce propos, de prendre conscience du culte contemporain de la notion de « niveaux » et, par le fait même, de l'influence inconsciente que ce culte des échelles peut avoir sur nous.

Culte n'est pas un mot exagéré. Plus on proclame l'idéal conscient de l'égalité entre les humains en le projetant sur des plans inadéquats, plus le besoin inconscient d'affirmer la différence et de cultiver le prestige dans différents domaines débouche sur un désir d'affranchissement des hiérarchies naturelles de l'être pour entrer dans la lutte de l'ego pour sa suprématie. Tout aussi absurdes que puissent nous paraître les inégalités entre classes sociales dans les sociétés aristocratiques, elles étaient sans aucun doute moins susceptibles de produire des névroses que les échelles d'argent, de performance académique, de quotient intellectuel, de barèmes et d'évaluation par des notes comme A, B, C, etc. dans tous les domaines. Cette manie des échelles est tellement généralisée que notre inconscient personnel peut y être assujetti et nous conduire à évaluer nos faiblesses à longueur de journée, ce qui est fort différent de les répertorier et d'en porter le fardeau. Le moindre recoin de notre psyché est ainsi envahi par le poison de fausses valeurs. Dans les moments de faiblesse et de dépression, nous devrions nous demander sans cesse « suis-je en train de me classer selon une échelle ou suis-je en train de prendre conscience de l'occasion en or qui m'est offerte de souffrir et donc de résister, même à un degré minime, aux prétentions de l'ego ? »

Cette manie des échelles est le pire obstacle que nous ayons à surmonter. Autrefois on n'avait pas à avoir honte d'appartenir à telle ou telle classe sociale alors qu'aujourd'hui une fausse culpabilité qui n'est que de l'orgueil inversé nous assaille de tous côtés. Nous nous sentons coupables si nous n'avons pas des B ou au moins des C dans tous les domaines. La fibre puritaine dont nous avons hérité renforce cette tendance au point même où, lorsque nous faisons un travail sur nous-mêmes, nous développons une fausse culpabilité par rapport à nos points faibles physiques ou émotionnels.

À un certain niveau il va de soi que tout symptôme physique ou psychique indique que l'inconscient est actif et que cette activité devrait être examinée en temps voulu. Mais si nous ressentons le type de culpabilité qui vient avec les échelles, c'est que nous ne pouvons accepter notre condition humaine et qu'ayant succombé à l'orgueil nous nous disons intérieurement : « je devrais être comme Dieu, sans défaut », oubliant donc aussi ce qui est arrivé à Dieu Lui-même sur la croix. S'il nous faut travailler sur les indices disponibles, le symptôme lui-même doit être librement accepté dans sa totalité, sans culpabilité égoïste et sans exigence d'en être libéré.

L'espoir d'un soulagement est une tout autre affaire. Il est à la fois naturel et juste, comme le sont les efforts externes pour se sortir de la maladie ou changer d'humeur. Le fait d'accepter la souffrance et de ne pas exiger d'en être libéré ne nous dispense pas de faire preuve de bon sens. En fait, les deux vont de pair, et l'acceptation véritable amène à chercher l'aide adéquate, qu'il s'agisse de compétences médicales dans le cas d'une maladie, de l'appui des proches dans le cas d'un deuil, du repos dans un cas d'épuisement et de travail physique ou psychologique dans le cas d'une dépression. Nous entreprenons alors la construction du châssis de souffrance sur lequel la superstructure de notre vie peut être déposée en toute sécurité et sous lequel se trouvent des roues capables de se déplacer librement au sol. Le chariot à quatre roues est un ancien symbole de l'Incarnation et le fait d'imaginer la souffrance comme le châssis de ce chariot est tout à fait conforme à ce symbole. L'acte de souffrir est ce qui soutient le poids du véhicule et le distribue sur les quatre roues, permettant ainsi au conducteur du chariot de poursuivre en toute sécurité l'objectif qu'il a choisi.

Quelle que soit l'ampleur des efforts déployés pour atteindre cette manière lucide de souffrir, nous sommes condamnés à l'échec si nous ne sommes pas conscients du fait qu'en dépit de son absurdité apparente, la souffrance la plus banale recèle toujours une signification universelle. Chaque fois qu'un individu passe de la dépression névrotique à la souffrance véritable, il participe à un niveau minime mais réel à l'effort requis pour supporter toute la souffrance de l'humanité et toutes ses ténèbres. Il est alors aussi libéré de l'apitoiement sur son petit moi et commence à trouver le sens. Il peut en être initialement inconscient, mais cette transition devient rapidement évidente quand disparaissent la dépression et l'inconfortable sentiment d'absurdité qui l'accompagne. C'est comme si une nouvelle dimension était alors révélée. Le sens fait désormais partie de l'expérience vécue.

Lorsque nous prenons connaissance de tragédies humaines se déroulant en quelque endroit éloigné de la planète, il se peut que nous soyons émus et que nous sentions monter en nous un sentiment d'horreur et de pitié, mais ces émotions ne supportent aucun fardeau, elles ne portent rien. Par contre, le moindre consentement à souffrir authentiquement la douleur atroce et pénétrante associée à la situation apparemment la plus banale, nous rend potentiellement influents, comme le dit le sage Chinois « à une distance de plus de mille milles. » Nous pouvons alors être certains que notre effort allège un fardeau quelque part. L'effet en est immédiatement visible autour de nous. Même si notre entourage n'est pas au courant de ce qui se passe, l'atmosphère en est allégée, certains membres de notre entourage semblent plus authentiques, alors que la personne qui souffre développe une vision et une sensibilité accrue aux besoins des autres. Il n'y a rien de plus aveuglant que l'apitoiement sur soi : la personne névrosée évolue dans une espèce de brouillard. L'exemple qui suit illustre la différence entre souffrance objective et réaction émotionnelle subjective en ce qui a trait à leur impact sur les autres. Plusieurs d'entre nous ont pu en faire l'expérience dans des situations de maladie grave. Lorsqu’une infirmière ou toute autre personne exposée à la souffrance physique ou psychique d'un patient réagit fortement de manière émotive à cette détresse, deux scénarios sont possibles : ou bien elle réprime ce qu'elle ne peut supporter et devient alors insensible et dure, ou bien elle impose au malade un fardeau supplémentaire en s'identifiant à lui. Une véritable infirmière, au contraire, reste toujours profondément interpellée par la souffrance; elle fait preuve de compassion (qui signifie à la lettre « souffrir avec ») mais elle n'est pas en proie à des réactions émotives. Elle est elle-même transformée par l'expérience, grâce à l'amour qui dépasse l'émotion. Le patient peut littéralement être sauvé par ce type de « soutien » alors qu'il peut être envahi et accablé par les réactions inconscientes, même bien camouflées, de son entourage. La différence est subtile mais tout à fait nette lorsqu'on en fait l'expérience.

Tout comme un amour de qualité moindre ne peut être guéri que par un amour plus grand et plus conscient, une pseudo-souffrance ne saurait être guérie que par une souffrance plus authentique. Une concentration lucide et intense permet d'entrer dans la souffrance plus atroce reliée au tout et il peut alors se produire une chose étrange : ayant soulevé le fardeau, au lieu d'être écrasés, nous le trouvons d'une légèreté extrême - « Mon joug est simple, mon fardeau léger ». La douleur persiste, mais elle ressemble davantage à celle d'une épée qui transperce qu'à celle d'un poids à porter. « Toi-même un glaive te transpercera l'âme. Ainsi te seront dévoilés les débats de bien des cœurs » (Luc 2:35). Ces mots prophétiques sont ceux que le vieux sage Siméon adresse à Marie lors de la présentation de Jésus au Temple. Ayant versé notre sang, un sang sacrificiel, nous devenons réceptifs à la joie authentique et plus seulement aux sentiments agréables ou aux escapades émotionnelles.

Il existe chez l'homme une peur de la joie tout aussi vivace que la peur de souffrir. En effet la joie authentique exclut la satisfaction de se sentir important tout comme la souffrance exclut la zone de confort qu'est l'apitoiement sur soi. Il est impossible d'éprouver une de ces peurs sans l'autre. Il importe ici de distinguer la fausse joie associée au complexe de victime, de la joie qui se situe au-delà de la croix. Le Christ n'était pas un martyr qui s'en allait vers la mort en chantant. Lorsque nous tirons gloriole de notre souffrance, nous pouvons être parfaitement assurés qu'il s'agit là d'un vieux truc consistant à s'extirper de la dépression par le biais d'états d'âme plus agréables et le danger en est d'autant plus grand qu'il se dissimule sous des apparences de grandeur d'âme.

La véritable souffrance relève de l'innocence et non de la culpabilité. Tant que nous nous sentons accablés par le remords et la culpabilité concernant nos faiblesses, il n'en résulte qu'une perte d'énergie vitale et non une transformation. Par contre, dès l'instant où nous acceptons objectivement la culpabilité et la honte, une partie innocente de nous-mêmes commence à souffrir et le fardeau devient épée. Notre sang coule et l'énergie nous est redonnée à un niveau plus profond et plus conscient. C'est là que la honte égocentrique fait place au véritable repentir ancré sur une prise de conscience de la vraie culpabilité qu'il y a de tenter d'échapper à la conscience objective.

Il est facile pour les chrétiens d'honorer du bout des lèvres un Christ innocent chargé des péchés et de la souffrance du monde. Par contre, nous ne réalisons que rarement à quel point cette vérité s'applique jusque dans la plus modeste de nos souffrances : ce n'est que lorsque l'innocent en nous commence à souffrir que la vie et la création deviennent possibles autour de nous. Par contre, en général, nous préférons rester pris dans le cercle vicieux totalement stérile du remords et de la complaisance superficielle. Dans le Livre de Job, la condamnation de Dieu s'abat sur le rationalisme mièvre des faux consolateurs de Job qui lui disent que, pour souffrir ainsi, il doit être moralement coupable. La réponse de Dieu à un Job souffrant mais innocent est tout simplement de se révéler à lui dans sa puissance et sa gloire infinies au-delà de toute explication rationnelle.

À une époque où les médias nous véhiculent quotidiennement les images et le son de la souffrance atroce des innocents, il est essentiel que nous nous souvenions de la seule manière dont nous pouvons contribuer à guérir le schisme terrible qui sépare aujourd'hui la malédiction de la grâce.

Nous sommes aidés en cela par les poètes et les grands conteurs des tous les âges. Lorsqu'un homme assume la responsabilité de ses aveuglements sans honte toxique, même à propos de questions triviales, l'apitoiement sur soi et les projections par lesquelles il blâme les autres, ou même Dieu disparaissent et la grâce qui transcende les contraires s'en trouve renforcée dans le monde. Cela peut sembler infinitésimal, mais pour reprendre l'expression de Jung, cela peut suffire à « faire pencher la balance ». Nous souffrons ainsi l'épée de notre objectivité, ne refusant rien, pour que, sans qu'il soit nécessaire de notre part de formuler une intention consciente, la guérison atteigne les cœurs d'une multitude. Un tel résultat ne provient pas d'efforts volontaristes pour améliorer le monde, tout aussi noble que paraissent de tels efforts à un autre niveau, mais plutôt du degré auquel nous avons conscience que la malédiction et la bénédiction ne font qu'un dans la psyché individuelle. Comme le dit C. G. Jung dans Mysterium Conjunctionis cette prise de conscience fondée sur l'expérience rejoint « l'individu centré - celui qui incarne le sens du monde. »

Nous avions commencé par la définition d'un mot. Concluons en en définissant un autre, le mot « passion ». Il vient du latin passio, qui veut dire souffrance. C'est ce mot qui est utilisé pour décrire la souffrance du Christ. Dans son sens courant, ce mot désigne toute émotion qui dépasse la raison, qui consume et possède l'homme au point où il entre dans un état d'enthousiasme, ce qui, à la lettre, désigne l'infusion d'un dieu, qu'il s'agisse d'un dieu de la colère, de l'amour ou de la haine.

Lorsque la souffrance dépasse le contexte personnel étroit et met l'homme en contact avec la douleur et les ténèbres de la vie, la voie s'ouvre vers cet ultime état de passion au-delà des passions du désir. C'est dans cet état de vacuité totale semblable à celle du Christ lorsqu'il s'écria « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » que la plénitude divine peut s'infuser en nous.

 

 


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