Libres opinions
11 manières de
comprendre le christianisme
Synthèse
finale
professeur André
Gounelle
- Le fait même qu'il y ait une série de
onze émissions présentant chacune un aspect différent
de la pensée chrétienne contemporaine permet un premier
élément de bilan : le christianisme vit, il bouge
il est extraordinairement multiforme. Cela est important car les uns
et les autres n'en avons qu'une idée partielle. Nous
connaissons le christianisme que nous vivons ou celui de notre
voisin, mais nous ne voyons que mal l'ensemble de la palette.
Nous savons qu'il existe plusieurs sortes de christianisme, mais nous
sommes toujours surpris, étonnés par une
variété plus grande que nous le pensions, des courants
que nous ne soupçonnions pas. De ce
côté-là cet ensemble d'émissions me semble
faire apparaître qu'on y est vivant, qu'on y discute, qu'on y
remue et qu'il y a une extraordinaire diversité.
Tous ont quelque chose d'intéressant à dire. Tous se
réfèrent aux Écritures, veulent suivre le Christ
et lui obéir, même si c'est de manière
différente. On a besoin de tous ; je ne sais pas si nous
formons une Église dans le sens d'un ensemble cohérent,
mais une chose me frappe c'est qu'à peu près tous les
intervenants se déclarent partisans d'une
variété, d'une diversité du christianisme plus
ou moins, certes, et dans des limites à définir. Ils
conçoivent à peu près tous le christianisme
comme un éventail ; ils voient une diversité
consensuelle où il y a un accord fondamental dans les
variantes.
- Ils ont peut-être parfois amoindri les
divergences car nous sommes à
une époque où il est mal porté de se dire en
conflit. C'est pourquoi on évite de trop entrer dans la
polémique et la diversité me paraît plus
conflictuelle qu'on ne le reconnaît. En tous cas il est
effectivement nécessaire, et là je suis en accord avec
les propos tenus, que les conflits ne se vivent pas comme des
disputes de personnes mais comme des discussions sur le fond.
Chacun doit avoir conscience qu'il a peut-être à
persuader les autres à argumenter avec eux mais surtout pas
à les condamner ni les qualifier de mauvais
chrétiens ; ce que d'ailleurs personne n'a fait dans
cette série.
Un désir d'être avec les autres. J'ai ressenti assez
fortement ce désir dans cette série car ce sont des
hommes et des femmes qui ont souvent souligné qu'ils parlaient
en leur propre nom ; ils expriment leur foi personnelle et
n'interviennent pas comme représentants d'un mouvement
même si chacun a son appartenance.
Pourtant ils insistent tous sur un avec ; souvent ils disent
nous. Ils présent tous la foi comme un vivre avec. Avec Dieu
bien entendu mais aussi avec les frères dans la foi et plus
précisément avec ceux qui la voient la comprennent de
la même manière qu'eux.
Cet « avec » ne se
limite pas là ; il s'élargit à l'ensemble
des êtres humains I'ensemble des frères humains.
Plusieurs manifestent une attention et un souci pour ceux qui ne sont
pas chrétiens ou pour ceux qu' vivent dans d'autres
continents. Le vivre avec est très général
très vaste.
Animaux et plantes. Par contre ce qui me frappe et m'étonne
c'est qu'à aucun moment on ne mentionne un « être
avec » l'animal ou les
végétaux. Il me semble que l'écologie manque
dans ces textes et j'en suis surpris car il s'agit d'un des grands
thèmes de réflexion de la chrétienté
actuelle.
Pour le christianisme l'être humain est pourtant une
créature au milieu d'autres créatures. Je l'ai
mentionné en présentant la théologie
américaine du Process.
- Les religions non-chrétiennes sont évoquées une fois ou deux avec
une sorte d'embarras ou de gêne. Cela me paraît
normal : on ne peut être à la fois ouvert aux
autres et avoir en même temps conscience qu'ils sont vraiment
les autres.
Quand on affirme très fortement la spécificité
du Christ et celle de l'Évangile qu'on le veuille ou non, on
écarte les autres.
Cette gêne ne m'étonne pas car le problème de la
relation ou du dialogue avec les autres religions se pose beaucoup
aujourd'hui.
On en a conscience aussi bien au Conseil oecuménique des
Églises qu'au Vatican. Mais dans la recherche
théologique on n'a pas beaucoup avancé sur cette
question. On y travaille énormément, mais dans une
perplexité certaine.
- « Vivre avec » n'exclut pas la
différence. Personne ne
demande l'unanimité. Même celui que l'on classe comme
intégriste reconnaît qu'il y a des différences et
qu'elles sont normales. Il existe certes des limites à la
différence acceptable, mais enfin personne ne souhaite une
uniformité. « Vivre
avec » et « agir pour ». Plusieurs intervenants soulignent l'importance d'un
être avec qui une relation ne se borne pas à une sorte
de fraternité affective mais conduise vraiment à une
mobilisation pour l'autre.
Je pense à tout ce qui est dit de la théologie de la
libération par exemple ou à ce qu'a souligné
très fortement Laurent Gagnebin en employant le mot un peu
barbare d'« orthopraxie ». Ce terme signifie que plus que des croyances
justes, il importe d'avoir une action juste, une vie pratique au
service de l'autre.
Quelqu'un même qui accorde une grande attention à la
doctrine, qui donne la priorité à l'annonce de
Jésus-Christ, Henri Blocher, a bien souligné que
l'action pour les autres arrive peut-être en second
après la foi, mais qu'elle ne doit pas être
oubliée : l'action doit suivre, elle n'est pas
secondaire. Il pense que certains mettent en premier l'action qui
devrait n'arriver qu'en second, mais il appelle les
évangéliques les plus attachés à la
doctrine, à ne pas négliger pourtant ce qui est
second : « Il ne faut
pas simplement annoncer l'Évangile dans le Tiers-Monde en
oubliant de créer des coopératives
agricoles ».
Cette volonté d'« être
avec » de manière
active est essentielle.
- En ce qui concerne le jargon
théologique, les philosophes,
les historiens ont bien aussi le leur ! Dans le monde moderne
les langages spécialisés pullulent : pour
quelqu'un qui ne connaît rien au sport, rien de plus
hermétique que la page sportive d'un quotidien ! Ce
problème du langage devient très grand lorsqu'on essaye
d'exprimer ce qui tient profondément à coeur. Nous
savons qu'on n'arrive jamais à bien dire à quelqu'un
comment on l'aime.
De la même manière, exprimer sa foi est difficile. Pour
dire comment on vit la présence de Dieu on se bat constamment
avec les mots et j'ai quelque fois l'impression que l'on parie
malgré les mots c'est-à-dire avec et contre, en nous en
servant.
Mais en même temps les mots nous trahissent. D'où le
problème du malentendu ; on craint l'étiquette
parce qu'elle sera mal entendue, parce que les mots n'ont pas le
même sens ni les mêmes connotations pour tous. Il y a
probablement un très gros effort à faire du
côté de la clarification.
- Continuité ou rupture ? Dans les onze textes la compréhension du temps
et la relation à l'histoire jouent un rôle important. On
pourrait à partir de là esquisser un classement :
chez certains domine l'idée d'une stabilité, d'une
sorte de permanence de Dieu et peu importent les mouvances humaines,
nos changements de culture et de mentalité comptent peu.
D'autres se montrent par contre très sensibles à la
tradition comprise comme une continuité vivante et non une
simple répétition du passé: un courant qui coule
et avance.
Cela correspond aux traditions catholique et luthérienne. On
trouve par ailleurs une forte insistance sur la présence, par
exemple dans la mouvance charismatique : le Christ agit, nous
parle, se manifeste aujourd'hui dans notre expérience
actuelle.
D'autres mettent l'accent sur la nouveauté, ainsi le
catholique progressiste le père
Michel Anglarès.
Dans mon intervention sur le Process, je crois l'avoir
souligné.
- La fin du monde. Ce
thème de la fin de l'histoire a surgi dans deux interventions
et dans les deux cas on en parlait comme d'un événement
qui pouvait survenir de façon extraordinairement rapide, qu'on
ne pouvait imaginer trop lointain. Cette notion crée une
relation particulière avec le temps. C'est ainsi que le
pasteur Paul Bechdolff disait qu'il ne serait pas
étonné que la fin du monde survienne aujourd'hui
même.
Pour ma part, même s'il y a une fin de notre terre, je ne crois
pas en une fin de l'univers ; il me semble en tout cas que si le
croyant devait vivre un jour dans un Royaume qui ne serait plus en
mouvement, où il n'y aurait plus d'histoire, ce serait un
enfer !
- Des « ratés » dans
l'histoire du christianisme. Le
théologien luthérien, le pasteur Marc Chambron, disait
que la Réforme n'a pas réussi. Selon son point de vue
il y a un protestantisme dans la mesure précisément
où la Réforme a échoué, ne s'est pas
étendue à l'ensemble de l'Église et a produit un
protestantisme séparé. Cette prise de conscience d'un « raté » me paraît devoir être
soulignée.
Le catholique progressiste, le père Michel Anglarès,
parlait des rendez-vous que l'Église avait ratés avec
la modernité depuis la condamnation de Galilée et de
quelques autres.
Les théologiennes féministes ont également
mentionné le « raté » qui consiste non seulement à n'avoir pas
compris l'importance de la femme et de l'avoir soumise mais aussi
à ne pas avoir su comprendre Dieu dans les schémas de
la féminité.
Il est clair que ces
« ratés » mettent en cause notre relation à Dieu. On a parlé
aussi du raté du pauvre, du malheureux, de l'homme qui ne
parvient pas à une vie vraiment humaine : c'est ce qu'a
souligné le théologien de la libération, le
père Maurice Barth.
Ces divers « ratés » font surgir le problème central de la
fidélité. Celle-ci exige aussi bien la
fidélité à l'enseignement
évangélique que son adaptation à une situation
donnée.
Un des intervenants catholiques l'a très bien dit : « nous devons à la
fois écouter l'Écriture et le monde, et se pose alors
le problème de comment articuler ces deux
écoutes ».
L'intégriste, l'abbé François Pozzetto, pense
que l'écoute du monde l'a trop emporté sur celle de
l'Évangile. D'autres pensent qu'au contraire on a
négligé l'écoute du monde. On a là une
tension qui, je crois, est constitutive de la vie chrétienne
et qui explique en partie la diversité des courants.
- Des images de Dieu diverses. Elles ne sont pas pour autant contradictoires. Par
image, j'entends une manière de se représenter Dieu,
d'en parler, de le vivre ; il y a certes des différences.
Ainsi les catholiques mentionnent plus souvent la Trinité que
les protestants. Cela ne veut pas dire que les protestants la
rejettent, mais ils parlent plutôt du Dieu personnel, du Dieu
de l'Évangile dans un langage plus existentiel et biblique que
doctrinal.
L'image du Dieu-Esprit, en particulier chez le pasteur charismatique,
Paul Bechdolff : Dieu se manifeste à nous comme l'Esprit,
comme l'Esprit qui agit aujourd'hui. On peut souligner aussi le Dieu
des pauvres ou le Dieu au féminin.
- Comment Dieu agit et intervient : Pour plusieurs intervenants c'est de manière
ponctuelle, par des miracles extraordinaires. Ainsi pour le
théologien charismatique, le pasteur Paul Bechdolff et le
théologien évangélique Henri Blocher.
Henri Blocher soulignait l'exaucement de prières du type de la
demande d'argent pour un orphelinat ayant des difficultés
à boucler le mois : l'argent qui arrive est reçu
comme une intervention divine, un miracle. On retrouve cette notion
dans plusieurs conceptions populaires. Il a été
remarqué qu'à Lourdes il se produit quelque chose
d'analogue.
Pour d'autres, Dieu se manifeste de manière
institutionnelle, à travers les rites, les sacrements ou le
sacerdoce. Un certain nombre d'intervenants l'ont
souligné ; ainsi l'inspecteur ecclésiastique
luthérien Marc Chambron et l'évêque catholique
Mgr François Favreau, ainsi que le représentant du
catholicisme conservateur l'abbé François Pozzetto.
Chez les protestants, Dieu se manifeste surtout dans cette
institution que sont les livres bibliques. Certains, comme le
théologien évangélique Henri Blocher donnent
dans un littéralisme biblique : pour eux la Bible est
Parole de Dieu.
D'autres, comme le théologien libéral Laurent Gagnebin,
voient plutôt dans la Bible un moyen dont se sert la Parole de
Dieu.
- L'enfer. L' image du
Dieu qui envoie en enfer me laisse perplexe. D'ailleurs lorsqu'on en
parle c'est comme à regret. Les gens qui y croient n'aiment
pas le dire mais pensent en même temps qu'ils doivent à
la vérité de ne pas le taire. C'est le cas du
catholique conservateur l'abbé François Pozzetto et du
professeur évangélique Henri Blocher.
L'un n'a pas employé le mot enfer, en soulignant avec raison
qu'il ne se trouve pas dans la Bible. Il a
préféré parler de mort éternelle. Le
charismatique Paul Bechdolff aussi a souligné l'importance
d'une décision qui opère un clivage. Dieu renoncerait
à sauver tout le monde, il laisserait certains aller en enfer.
Pour ma part je ne l'accepte pas.
- La souffrance offerte à Dieu. Ce propos du théologien traditionaliste
l'abbé François Pozzetto me gêne. J'avoue ne pas
bien comprendre. Je comprends qu'on puisse faire appel à sa
foi pour supporter la souffrance, mais j'ignore ce que signifie
l'offrir à Dieu.
- Le Dieu dynamique.
Les deux thèmes de l'enfer et de la souffrance offerte
à Dieu me laissent perplexe. Pour moi Dieu est le Dieu du
bonheur, de la vie. Je dirai surtout qu'il est « le Dieu
dynamique ». Je l'ai
souligné dans mon intervention et j'y reviens en conclusion
car j'y attache une grande importance.
Le dynamisme de Dieu nous pousse vers les autres, il nous appelle
à une sorte d'inventivité chrétienne.
Nous avons tous
été d'accord pour proclamer
que Dieu est vivant
Sa vie se manifeste dans ce dynamisme
qui nous anime
Le Dieu vivant nous fait vivre
Il fait de nous des vivants
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