Libres opinions
11 manières de
comprendre le christianisme
Catholicisme
conciliaire
François
Favreau
évêque de
Nanterre
Il y a vingt ans j'étais
prêtre dans le diocèse de Poitiers et j'ai vécu le concile comme une bonne
nouvelle. La bonne nouvelle d'une confirmation de très
nombreux renouveaux qui étaient en marche dans notre pays et
dans bien d'autres pays. Je pense au renouveau biblique, au renouveau
œcuménique, au renouveau liturgique et au renouveau
catéchétique.
Dans certains pays le concile est apparu comme le fruit de nombreuses
recherches, maturations et aspirations. En d'autres pays, le concile
est davantage apparu comme novateur d'une façon de vivre
l'Église autrement. Pour moi je l'ai vécu comme la
confirmation et l'amplification des renouveaux en cours ;
j'étais moi-même à ce moment-là
responsable de la catéchèse.
Et maintenant avec un recul je me dis : nous aurions besoin de
nous rappeler un certain nombre des points forts du concile, car nous
faisons parler le concile et nous ne le laissons pas assez nous
parler. Il y a quatre grands textes du concile qui m'inspirent
aujourd'hui beaucoup.
Le premier porte sur la
liturgie. La
célébration de la messe et celle des sacrements, la
prière de l'Église. Le premier texte sur la liturgie
est un texte de réforme, de remise à jour, de
renouvellement et quelques catholiques nous ont reproché de
changer la liturgie, mais le texte sur la liturgie est un chantier
ouvert. Je respecte les autres sensibilités, mais il ne faut
pas confondre des traditions et la Tradition.
Car la Tradition de l'Église pour nous, consiste à
vivre les sacrements dans les pays où nous sommes, en tenant
compte de la langue du pays, même si une dérive s'est
produite pendant quelques siècles avec l'abandon de la langue
commune pour garder une langue morte qui devenait langue
sacrée.
Je respecte les positions qui sont légitimes dans la
sensibilité de certains, mais je regrette le manque de
confiance dans le concile. Notre texte sur la liturgie et les
sacrements amène à équilibrer davantage dans nos
célébrations la part de Dieu, la part de l'homme, la
part de l'Église. Et il me semble que nous avons toujours dans
nos pratiques, une difficulté à tenir ensemble et Dieu
et le croyant et la communauté.
- La part de Dieu est la
première. L'importance pour
nous du ministre ordonné tient à ce qu'il signifie
justement que Dieu est premier. Ce n'est pas la communauté qui
se fédère devant Dieu, c'est la communauté qui
se reçoit de Dieu.
Je disais à un homme que j'ordonnais prêtre, qu'il aura
d'abord à être avec les chrétiens ; il n'est
pas au-dessus des chrétiens parce qu'il est
prêtre ! Mais il aura aussi à être face
à eux, pour dire dans ce face à face, de sa
responsabilité : « Dieu est premier, nous nous recevons de
Dieu ».
Pour moi « la part de
Dieu » est
première ! Ce n'est pas l'Église qui est
première, c'est Dieu, c'est Dieu en Jésus, c'est Dieu
dans son mystère trinitaire.
- Il y a aussi la part de la foi, du
croyant. Effectivement nous
négligions quelque peu cet aspect dans le catholicisme que
j'ai connu dans ma jeunesse. On disait alors : « de toutes façons Dieu donne sa
grâce ». Aujourd'hui
nous avons le souci de l'attitude de celui qui se présente
devant Dieu. Dieu donne, il n'impose pas. D'une certaine
manière les dons de Dieu ont besoin de l'accueil du
croyant.
- Il y a en troisième lieu la part de
l'Église. Nous sommes
toujours tentés d'enfermer la relation à Dieu dans un « Lui et
moi », dans un
« tête à
tête » si l'on peut
dire ou encore dans un « cœur à
cœur », ce qui est
très important mais ce qui n'est pas tout ! La liturgie
et les sacrements se vivent en Église.
Les sacrements ont certainement plus de
place aujourd'hui qu'avant le concile. Nous ne les voyons plus avant tout comme des moyens
« d'obtenir des
grâces ». Nous les
voyons comme des signes de rencontre avec Dieu, des temps de
rencontre à travers les signes humbles et modestes. Nous
insistons beaucoup pour que ces temps de rencontre avec Dieu soient
ceux de toute la communauté. Le concile dit : c'est la
communauté qui célèbre l'eucharistie avec la
présidence du ministre ordonné. La communauté ne
peut pas célébrer l'eucharistie sans ministre
ordonné mais c'est toute la communauté des croyants
rassemblés qui est invitée à
célébrer. Et elle participe davantage qu'avant.
Autrefois le prêtre était de dos. Cela manifestait la
relation au Dieu tout autre, à ce Dieu qui est tellement au
delà de nos images tellement au-delà de nos prises
humaines. Cela signifiait le peuplé tourné vers ce
Dieu. Mais cela ne disait pas une autre dimension du
mystère : Dieu qui se livre, qui se livre en
Jésus ; Dieu qui se livre dans le mémorial de la
croix et de la résurrection, dans la célébration
qui redit l'unique sacrifice de Jésus.
L'eucharistie est véritablement au coeur de ma foi. Elle est
au cœur de ma vie d'évêque et je souffre lorsque cette
eucharistie n'est pas vécue dans sa dimension d'accueil du don
de Dieu, de partage de ce don dans la communauté et de
mission. On ne peut pas rompre le pain de Dieu sans devenir
soi-même pain rompu pour les autres. Je crois qu'il y a une
logique extrêmement profonde en ces deux « fractions du
pain » et j'ai quelque
fois du mal avec des catholiques pour leur faire entendre qu'il faut
faire tenir les deux ensemble.
En effet il y a une tendance spirituelle
qui pousse à
dire « tout est
tourné vers Dieu » c'est l'adoration et c'est très bien. Il y en a une autre qui
affirme « tout est
tourné vers le service, I'engagement social, la
présence au monde » et c'est aussi très bien. Mais les deux vont ensemble; I'une
des grâces du concile a été de nous faire
percevoir le lien nécessaire entre ces deux tendances
spirituelles. Le concile a dit beaucoup de choses sur l'Église
dans le grand texte de Lumen Gentium
(Lumière des Nations).
Dans les textes du concile on
relève quatre-vingt titres attribués à
l'Église. J'en
privilégie trois, nos frères africains ayant une
préférence pour un quatrième titre, celui de « famille de
Dieu ». Les noms
attribués à l'Église que je privilégie
sont : « peuple de
Dieu », « corps du
Christ », « temple du
Saint-Esprit ». Ces trois
noms permettent un lien entre le mystère de l'Église et
celui de Dieu.
- L'Église « peuple de
Dieu » c'est l'affirmation
que l'Église se reçoit de Dieu. Elle se reçoit
du Père ; elle est le peuple du Père. Dans ce peuple
nous sommes tous enfants. Ce qui est premier pour moi, dans ma vie
d'évêque, c'est d'être baptisé, ce n'est
pas d'être évêque. Le peuple de Dieu est un peuple
qu'il faut bien garder dans sa spécificité de peuple de
Dieu. Il y a eu, après le concile, un moment où des
catholiques ont parlé seulement du « peuple des croyants en
Dieu ». C'est
insuffisant.
Il ne s'agissait certes pas, dans cette formule, d'intégrer
juifs et musulmans dans l'Église ! C'eût
été de la récupération. Le non que
j'exprime, tient au fait que la formule ne garde pas à Dieu la
priorité; nous sommes le peuple d'un Dieu qui appelle, qui
élit, qui rassemble et qui envoie ceux qui sont devenus ses
enfants par le baptême.
Je mets davantage l'accent sur Dieu qui convoque son Église
plutôt que sur les fidèles qui y viennent. Et je tiens
beaucoup à cette compréhension de l'Église comme « peuple de
Dieu ».
Le concile a modifié le texte sur l'Église tel qu'il
avait été préparé. Ce texte était
pyramidal. Les pères du concile (les évêques qui
étaient en concile à Rome entre 1960 et 1965)
ont décidé de changer l'ordre des chapitres. Le
chapitre sur le peuple de Dieu passe avant le chapitre sur
l'épiscopat.
En ce qui concerne les
non-catholiques un texte du concile
est très important :
« C'est pourquoi, tout
d'abord, le concile déclare que Dieu a lui-même fait
connaître au genre humain la voie par laquelle, en le servant,
les hommes peuvent obtenir le salut et parvenir à la
béatitude. Cette unique vraie religion, nous croyons qu'elle
subsiste dans l'Église catholique et apostolique à qui
le Seigneur Jésus a confié le mandat de la faire
connaître à tous les hommes, lorsqu'il a dit aux
apôtres : "allez donc, de toutes les nations faites des
disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du
saint-esprit et leur apprenant à observer tout ce que je vous
ai prescrit. Matthieu 28.19-20
Tous les hommes, d'autre part, sont
tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne
Dieu et son Église ; et quand ils l'ont connue, de
l'embrasser et de lui être fidèles ».
On ne trouvera donc pas de catholiques pour
dire maintenant que les non-catholiques sont destinés à
l'enfer. En tout cas ils ne pourraient pas le dire en s'appuyant sur
le concile ; il y a eu une interprétation abusive de
l'affirmation « hors de
l'Église pas de salut ».
En ce qui concerne les musulmans, les
bouddhistes, je m'inquiète
pour leur salut, comme pour celui de tout homme mais je ne
m'inquiète pas directement de ce qu'ils ne sont pas
aujourd'hui catholiques, protestants ou orthodoxes. Ce que je
souhaite c'est qu'il n'y ait pas une espèce de partage de
Yalta des croyants, chacun étant renvoyé dans son
coin.
Je crois que dans l'Évangile, Jésus a une parole qui se
veut universelle tout en étant particulière, et c'est
cela qui est extraordinaire.
- L'Église « corps du
Christ ». Dans la
découverte que j'ai refaite de mon Église à
travers le concile, il y a donc d'abord la place du « peuple de
Dieu ». La vision de
l'Église « corps du
Christ » est plus proche
de la tradition catholique dont j'avais hérité. Je
pense à la lettre du pape Pie Xll sur l'Église « corps mystique du
Christ ». Nous avons
privilégié pendant longtemps cette appellation de Paul « corps du
Christ » pour parler de
l'Église.
Ceci signifie que l'Église est comme le « corps agrandi du
Christ » ; il y a
comme une incarnation prolongée sous un autre mode.
L'Église n'a pas pour autant à se substituer au Christ :
le Christ en est la tête et nous en sommes les membres
I Corinthiens
12.
Ceux qui sont croyants en Jésus-Christ sont chargés
d'être la bouche du Christ, les mains du Christ, Ie coeur du
Christ. La Tradition nous dit : « Augustin qui baptise, mais c'est le
Christ qui baptise ».
Le côté « organisation » de l'Église est éclairé par
cette image du corps. Dimanche dernier, en ordonnant un prêtre
je lui ai dit : « la
seule hiérarchie qui a de l'avenir, c'est la hiérarchie
de la charité ». Et
pourtant le mot hiérarchie a son importance dans
l'Église catholique. Mais ce qui est l'essentiel, c'est
l'amour de Dieu et de l'autre, simplement parce que Dieu nous a
aimés le premier. Malgré tout il nous faut être
organisés afin d'être le « corps du
Christ ».
- L'Église « temple du
Saint-Esprit ». Nous
sommes un peu moins à l'aise pour en parler car I'Esprit Saint
ne passe pas forcément par les chemins qu'on lui a
préparés. On ne peut approcher le mystère de
l'Esprit Saint que par les fruits de son action. Nous le connaissons
à travers les grandes images symboliques de l'Ecriture :
I'Esprit c'est le souffle, c'est le feu, c'est la lumière.
Nous sommes poussés par l'Esprit ; c'est lui qui nous
guide. Je tiens à le dire très fort, aussi comme
évêque : la charge de l'institution est une charge
lourde ; l'Esprit saint n'est pas contre l'institution, mais il
n'est pas non plus enfermé dans l'institution.
L'image de l'Église comme « temple du Saint-Esprit » permet de faire place à des diversités
qui, à vue humaine, seraient inconciliables.
Le Saint-Esprit souffle aussi en dehors de l'Église : il
n'y est pas enfermé. Chacun a un chemin à poursuivre
selon sa conscience ; en ce sens je ne m'inquiète pas du
fait que tous les hommes ne sont pas aujourd'hui dans
l'Église. Je souhaite pourtant ardemment qu'il puisse y avoir
un jour partage de la foi en Jésus-Christ par toute
l'humanité et je crois qu'à la fin des temps (mais ce
sera l'affaire de Dieu et non pas la mienne) tout sera
récapitulé en Jésus--Christ.
Il y a encore bien d'autres chapitres du
concile qu'il faudrait
aborder : notamment ceux qui traitent de la Parole de Dieu, de
la présence au monde de ce temps, de la liberté
religieuse. Qu'avons-nous fait aujourd'hui de notre concile ?
En 1985 vingt ans après la clôture du concile,
Jean-Paul II a réuni en synode à Rome, les
présidents des conférences épiscopales des
différents pays du monde. Le travail de ce synode était
précisément : « Vingt ans après la fin du concile
où en sommes-nous ? ».
J'ai beaucoup travaillé les conclusions de ce synode. Les
évêques réunis à Rome nous ont
dit : « I'Église catholique n'est pas seulement une
institution à faire fonctionner. C'est un mystère
à contempler et à vivre. Nous ne devons pas nous
laisser enfermer dans l'institutionnel même si celui-ci est
nécessaire car il n'y a pas de vie sans
organisme ».
Un mystère est une lumière qui vient de Dieu, mais une
lumière tellement grande que l'on ne voit pas encore tout. Le
mystère n'est pas l'obscur, c'est le trop lumineux.
Une troisième indication donnée au synode est : « rappelons--nous qu'il y a
deux sources vitales pour la foi : la Parole de Dieu et la
liturgie ».
La quatrième
indication porte sur l'importance de
la communion avec Dieu et avec les autres.
Cinquième notation : n'oublions pas la croix dans le
mystère chrétien. La croix c'est le moment où il
nous faut mourir pour vivre et pratiquement l'important c'est de
vivre.
Finalement, je n'ai
qu'une seule chose à dire :
« Il est
ressuscité ! »
Je n'ai qu'un
commandement à transmettre :
« Aimez-vous les
uns les autres. Soyons de fidèles
serviteurs »
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