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L'Église vaudoise

(protestante) d'Italie

 

 

Jean-Jacques Peyronel

rédacteur du journal protestant italien Riforma

 

 

4 septembre 2013        

En août 1972, le Synode national de l’Eglise Vaudoise d’Italie, réuni comme chaque année à Torre Pellice, affirmait dans une résolution votée à l’unanimité : « Nous sommes convaincus que les instances présentes dans le message de Valdo – évangélisation, pauvreté économique, liberté critique à l’égard de tout système religieux-politique absolutiste, liberté du Saint Esprit, caractère communautaire de la vie chrétienne – constituent des éléments de la foi chrétienne résolument actuels ».

Nous étions alors à la veille des célébrations prévues pour le 8e centenaire du mouvement vaudois, célébrations qui se déroulèrent durant toute l’année 1974.

Plus de quarante ans se sont écoulés depuis et non des moins significatifs dans l’histoire pluricentenaire de l’Eglise Vaudoise, puisqu’en 1975 débuta le processus qui allait conduire au Pacte d’intégration entre les Eglises méthodistes et les Eglises vaudoises (pacte signé en 1979) ; en 1984 fut signée, après des décennies de vaine attente, l’Intesa (Accord) entre l’Eglise Vaudoise et l’Etat italien, prévue à l’art. 8 de la Constitution italienne de 1948 ; et en 1990 eut lieu la première rencontre officielle conjointe entre l’Assemblée générale des Eglises baptistes et le Synode des Eglises vaudoises et méthodistes.
Ces quante dernières années représentent donc indubitablement une forte volonté d’unité entre les différentes branches du protestantisme italien, dont l’Eglise vaudoise constitue le tronc le plus robuste et le plus ancien.

Mais lesquelles de ces instances du mouvement vaudois médiéval caractérisent encore aujourd’hui l’Eglise vaudoise (en admettant, bien sûr, qu’il existe encore un lien entre l’Eglise Vaudoise d’aujourd’hui et le mouvement vaudois du Moyen Age) ? Trois me semblent particulièrement actuelles, que je définirai sous forme de trois exigences :

1) Une exigence évangélique, à savoir l’évangélisation, ou la libre prédication de la Parole de Dieu, dans un contexte hégémonisé par la culture, la tradition et la morale catholiques ;

2) Une exigence éthique: le choix de la pauvreté comme condition de cette prédication libre et la tentative d’édifier une Eglise fraternelle, non hiérarchique, basée sur le commandement de l’amour (agape) et non sur celui de l’obéissance (« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ») ;

3) Une exigence diaconale : la vocation de l’Eglise comme service rendu aux pauvres, aux malades et aux laissés-pour-compte de la société, dans la perspective du Royaume de Dieu.

 

La libre prédication de l’Evangile

C’est là, vous le savez, la principale caractéristique du mouvement vaudois, dès ses origines, à la fin du XIIe siècle, à Lyon, qui était alors l’une des plus grandes villes d’Occident. Le véritable motif de l’excommunication de Valdo et de ses compagnons fut leur prétention à vouloir prêcher l’Evangile sur la place publique, eux qui n’étaient que de simples laïcs. Et cela à une époque où, après la réforme grégorienne de l’Eglise romaine au XIe siècle, commençait à s’affirmer la structure hiérarchique de l’Eglise et le pouvoir absolu du clergé. Un clergé de plus en plus puissant et de plus en plus mondain qui délaissait le devoir de la prédication au profit de la gestion de ses propres affaires économiques. L’intention des « pauvres de Lyon » ou des « pauvres en esprit », selon l’expression de l’Evangile de Matthieu, qui était l’Evangile de référence des premiers Vaudois, était de prendre au sérieux cet Evangile et de le mettre en pratique, en particulier le Sermon sur la montagne et le texte de Matthieu 25 (le Jugement universel). Il s’agissait pour eux de proclamer à tous la Bonne Nouvelle de l’Evangile – et donc de la faire connaître dans la langue du peuple, le franco-provençal – afin que l’Eglise et la société vivent vraiment selon la Parole de Dieu, seul fondement d’une vie authentiquement chrétienne. Comme ce fut le cas pour Martin Luther, trois siècles et demi plus tard, l’intention de Valdo n’était pas de créer une autre Eglise mais de réformer radicalement l’Eglise sur la base de l’Evangile, selon l’exemple des premiers apôtres. Valdo exprima au sein de la chrétienté de son temps l’exigence d’une façon différente d’être église. Une église différente dans laquelle la Parole de Dieu n’est pas la propriété exclusive du clergé, mais de tous les fidèles. N’était-ce pas là déjà l’intuition du «sacerdoce universel» des croyants, que la Réforme affirma avec force quelques siècles plus tard ? En revendiquant le droit des laïcs de prêcher pour suppléer aux manques du clergé, Valdo entendait « rompre le monopole clérical de la Parole », comme l’a écrit fort justement l’historien français spécialiste du mouvement vaudois, Gabriel Audisio.

Le mouvement vaudois des XIIe et XIIIe siècles n’était d’ailleurs pas le seul à critiquer la situation constantinienne de l’Eglise de l’époque, autrement dit la compromission avec le pouvoir politique et économique: entre le Midi de la France et le Nord de l’Italie, les mouvements de contestation ne manquaient pas (à commencer bien sûr par celui de François d’Assise, si proche de Valdo à bien des égards, mais aussi Cathares, Patarins, Arnaldistes, et bien d’autres), mais c’est le seul qui, après son excommunication*, de l’Eglise et de la ville de Lyon, se répandit très rapidement, d’abord dans le Sud de la France (Langedoc, Sud-Ouest, Provence, Dauphiné), puis dans le Nord et Nord-Est, puis au-delà des frontières, en passant par le Dauphiné et la Savoie, et de là l’Autriche, l’Allemagne, la Pologne, jusqu’à la mer Baltique. Cette diaspora de groupes vaudois disséminés dans toute l’Europe du XIIIe siècle peut paraître surprenante, en fait elle est le signe que le message de Valdo et de ses compagnons correspondait aux attentes spirituelles d’une nouvelle classe sociale, celle des marchands et des artisans, à l’aube de l’ère moderne. Ce message, basé sur la libre prédication et revendiqué comme une vocation venant du Christ lui-même – Valdo refusait la distinction catholique de l’époque entre « préceptes » et « conseils » évangéliques – était aussi un fort appel à la liberté du chrétien, qui n’a qu’un seul chef, Jésus-Christ. Tout cela n’était pas une invention des Vaudois, c’était écrit dans la Bible, que les Vaudois connaissaient à la perfection (ils en apprenaient par cœur d’entiers chapitres) et qu’ils prenaient au pied de la lettre, dans toute sa radicalité. Ce biblicisme leur sera plus tard reproché par les Réformateurs mais cette version vaudoise du « Sola Scriptura » avant la lettre est probablement ce qui leur a permis de durer dans le temps. D’ailleurs, aujourd’hui encore, la prédication des pasteurs de l’Eglise vaudoise reste dans l’ensemble profondément ancrée à une théologie biblique. 

 

Une exigence éthique

La seconde exigence caractéristique du début du mouvement vaudois fut le choix délibéré de la pauvreté. Une exigence qui, elle aussi, dérivait directement de la Bible (probablement la parabole du jeune homme riche, mais aussi la première béatitude, ou la parabole de Jésus sur les riches). Bien entendu, pour Valdo dont l’horizon théologique était celui de l’Eglise de son temps, donc catholique, ce choix radical était en bonne partie en fonction du salut (seuls les pauvres en esprit hériteront le Royaume) mais aussi de la nécessité de la prédication. La pauvreté était pour lui la condition–même de la prédication. C’était une question de crédibilité : impossible d’annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres sans être pauvre soi-même.

Mais d’autres choix éthiques ont caractérisé le mouvement vaudois jusqu’au XVIe siècle, en particulier la nonviolence (refus de la peine de mort, de la guerre et de la violence répressive de la part des autorités), le refus du mensonge, du faux témoignage, et surtout celui de prêter serment. Ce dernier choix, dans la société féodale et très hiérarchisée de l’époque – tant au niveau socio-économique que religieux – avait un caractère tout à fait subversif : les Vaudois n’acceptaient pas d’être soumis à d’autres personnes et ils ne reconnaissaient que l’autorité de Jésus-Christ. Au modèle hiérarchique qui régissait tant l’Eglise que le pouvoir politique, ils opposaient la « société des frères » (et des sœurs), où tous étaient sur un pied d’égalité, y compris les responsables de la communauté, les prédicateurs (les fameux « barbes »). Valdo refusa toujours d’être considéré comme le Supérieur des « pauvres de Lyon » et c’est sur ce point, entre autres, que se consomma la rupture avec les « pauvres Lombards » qui, eux, avaient décidé de nommer un « préposé » à vie à leur tête (Jean de Ronco). Opposer le modèle horizontal au modèle vertical, cela voulait dire aussi instaurer des rapports sociaux basés sur la parité, la solidarité, l’inter-dépendance, bref former un corps où chaque membre (individu) avait sa propre fonction, sa propre autonomie et sa propre dignité – y compris les femmes qui elles aussi pouvaient prêcher si elles étaient inspirées par le Saint-Esprit ! –, mais où aucun des membres ne pouvait se suffire à soi-même, d’où la nécessité d’une vie communautaire et solidaire. Dans l’Europe d’alors, il faudra attendre le ferment culturel et religieux de la Renaissance et de la Réforme – XVe et XVIe siècles – pour voir s’affirmer certaines de ces intuitions du premier mouvement vaudois, en particulier cette notion très moderne de l’individu, responsable de ses choix et de ses actions. Les Vaudois d’aujourd’hui – devenus réformés en 1532 – ne prêchent plus la pauvreté absolue ni le refus du travail, comme le faisait Valdo (qui y voyait un danger de se laisser attirer par la recherche incessante de l’enrichissement matériel) mais, ayant été pendant des siècles de pauvres paysans montagnards désespérément accrochés à leurs maigres lopins de terre, ils ont gardé dans l’ensemble un style de vie sobre et une attitude plutôt critique à l’égard de la société de consommation.  

 

Une exigence diaconale

Dès le début, le mouvement vaudois a eu une très forte conscience diaconale. C’est que, là aussi, leur vocation, leur programme pourrait-on dire, était tout entier contenu dans les versets 7 et 8 du chapitre 10 de l’évangile de Matthieu :  « En chemin, proclamez que le Règne des cieux s’est approché. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. »
A la différence de leurs contemporains Cathares qui, dans leur conception dualiste, méprisaient le corps et la chair, les Vaudois accordaient une grande attention à la personne humaine dans son intégralité de corps et âme. Et vu qu’ils se sentaient responsables du salut de tout être humain, ils avaient le souci de la santé non seulement spirituelle mais aussi physique de leur prochain. Dans leurs « schole », on n’enseignait pas seulement les articles de foi et les dix commandements : on enseignait également les « œuvres de miséricorde » telles qu’elles sont contenues au chapitre 25 de l’évangile de Matthieu : donner à manger aux pauvres, vêtir ceux qui sont nus, soigner les infirmes, visiter ceux qui sont en prison, etc… Car, comme l’affirme ce chapitre 25, tout se joue dans l’ici-bas (d’où la négation du Purgatoire, des indulgences et des prières pour les défunts), tout se joue dans cette vie que Dieu nous donne afin que « les œuvres de Dieu se manifestent » dans l’infirme, le malade, le possédé, le pauvre, l’exclu que nous rencontrons sur notre chemin, comme le dit Jésus dans l’évangile de Jean (chap. 9). Les Vaudois ne se limitaient donc pas à prêcher et à enseigner : dans leurs hospices et leurs léproseries, ils soignaient les malades, donnaient à manger aux pauvres et offraient un refuge aux sans-logis. C’est là un bel exemple de responsabilité collective dans une société qui avait plutôt tendance à laisser sur le bord de la route ses propres victimes. Là aussi, on ne peut qu’être émerveillés par la « modernité » de cette conscience sociale des Vaudois du Moyen Age.

Ces trois exigences – évangélique, éthique et diaconale – forment un tout à travers lequel s’exprime la sensibilité théologique des Vaudois d’avant la Réforme. Leur objectif premier en effet n’était pas de fomenter une révolution sociale ou politique mais bien de vivre de façon responsable devant Dieu, en le servant et en lui rendant gloire. Cette triple exigence s’est manifestée dans différents contextes historiques, géographiques et sociaux: au début, c’était un contexte urbain (Lyon, Milan), ensuite un contexte provincial (les petites villes et villages du Languedoc et de la Provence, d’Autriche, de Bohême, de Hongrie et d’Allemagne), plus tard un contexte rural et montagnard (les vallées alpines du Dauphiné et du Piémont, la Calabre, les Pouilles). Or, dans chacun de ces contextes, et malgré la clandestinité à laquelle ils furent très vite contraints à cause de la terrible Inquisition romaine (et avignonnaise au XIVe siècle), les Vaudois ont démontré une capacité étonnante de s’insérer dans la réalité sociale et d’en être le ferment critique.

Lorsque, trente ans après leur adhésion à la Réforme (Synode de Chanforan, 1532), ils durent subir leur première guerre de religion face au duc Emmanuel Philibert, grâce à la ténacité de leur foi d’une part, et d’autre part à l’influence de la femme du duc, Marguerite de Valois, fille de François Ier, protestante comme eux, ils réussirent à obtenir un traité – le traité de Cavour de 1561, qui est une sorte d’Edit de Nantes avant la lettre – par lequel, pour la première fois en Europe, un souverain très catholique concédait la liberté de religion à une partie de ses sujets (pourvu qu’ils n’enfreignent pas les limites de leur territoire). Et près de trois siècles plus tard, un autre souverain très catholique de la Maison de Savoie, le roi de Sardaigne Charles Albert, leur concèdera les droits civils et politiques, mettant fin au ghetto dans lequel ils avaient dû vivre jusque là.  Mais que se serait-il passé s’il n’y avait pas eu, dans l’entourage du roi, des libéraux ouverts aux nouvelles idées qui secouaient l’Europe, comme Cavour et Roberto D’Azeglio ?

Toujours est-il que, grâce aussi à l’exhortation prophétique du général anglais anglican, Charles Beckwith (« Ou vous serez missionnaires ou vous ne serez rien »), la fin du ghetto se traduisit pour l’Eglise vaudoise par un formidable élan d’évangélisation dans toute la nouvelle Italie unie qui était en train de naître, du Piémont jusqu’à la Sicile. Et les Vaudois d’alors, pleinement conscients d’être la tête de pont du protestantisme européen dans le Sud du continent, n’hésitèrent pas à choisir leur camp – celui du Risorgimento et de ses idéaux de liberté – au moment où l’Eglise catholique, après la brèche de Porta Pia à Rome, décidait de se retirer de la vie politique du pays. Un choix du même ordre se vérifiera quelques dizaines d’années plus tard avec la participation de plusieurs Vaudois à la Résistance anti-fasciste et anti-nazie, d’où naîtra la nouvelle République italienne, démocratique. 

Que reste-t-il aujourd’hui de ces trois exigences qui ont caractérisé le mouvement vaudois puis l’Eglise vaudoise pendant des siècles ? Comme l’ont souligné la plupart des historiens, il ne fait aucun doute que l’adhésion à la Réforme en 1532 a impliqué la perte de plusieurs aspects caractéristiques du Valdisme médiéval (la nonviolence et le refus de prêter serment, entre autres), mais d’un point de vue historique, que se serait-il passé si les Vaudois du Piémont n’avaient pas eu le courage – et la cohérence – de faire certains choix ? N’auraient-ils pas risqué d’être anéantis, comme le furent au XVIe siècle ceux du Luberon et de Calabre, ou récupérés, ou simplement neutralisés ? Or, malgré leur nombre presque dérisoire (0,05 % de la population italienne !), ils ont réussi à demeurer une minorité significative dans le panorama culturel, spirituel et social de la péninsule, sans se réduire à être une sorte de Amish italiens. Et cela parce que – à mon sens – ils ont jusqu’ici réussi à maintenir vivante cette triple exigence – évangélique, éthique et diaconale – dans le nouveau contexte national, après l’Unité italienne (et européen, après la seconde guerre mondiale), qui leur a permis de continuer à être un ferment critique dans une société très fortement marquée et conditionnée par la culture catholique. Et, à y bien regarder, les fronts sur lesquels les vaudois et les autres protestants italiens sont engagés depuis l’Unité italienne sont très proches de la bataille qu’a conduit le mouvement vaudois médiéval : nécessité d’une réforme religieuse en Italie, lutte pour la liberté de conscience et pour la liberté religieuse, droit à la diversité, lutte pour la démocratie dans l’Eglise et dans la société et pour la laïcité de l’Etat et de l’école, insistance sur la responsabilité personnelle et collective, lutte pour la justice sociale et économique et pour la moralité de la vie politique.


_________________________


* Après l’archevêque de Lyon, Guichard de Pontivy, favorable aux Vaudois et à la réforme grégorienne, le nouvel archevêque Jean Belles-mains expulsa les Vaudois de la ville en 1183.
Au concile de Vérone, à la présence de l’empereur Frédéric Barberousse, le pape Lucius III promulga, le 4 novembre 1184, la bulle Ad abolendam diversarum haeresium pravitatem qui s’occupait des moyens à adopter pour mener à fond la lutte contre les hérésies.

 


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