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11 manières de comprendre le christianisme

 

 

Theologie contextuelle africaine

 

Samuel K. Ada

pasteur de l'Église évangélique du Togo
Secrétaire général de la Communauté évangélique d'action apostolique

Roland Revet

pasteur de l'Église réformée de France
Secrétaire exécutif de la Communauté d'Églises en mission

 

On joue du tam-tam dans les églises du Togo, cela fait partie de la vie contextuelle, ou plutôt de l'Évangile vécu contextuellement. Lorsque Dieu nous donne ces instruments magnifiques que sont les tam-tams, les tambours et autres, c'est à nous d'en profiter et de les utiliser pour louer le Seigneur. Lorsque ces instruments ont été introduits dans les Églises, cela a redonné une nouvelle vie à la spiritualité des chrétiens. Les gens n'étaient plus figés devant les cantiques, mais ils avaient envie de danser ce qu'ils reçoivent comme « Bonne nouvelle » et qu'ils chantent.
Les cultes animistes, païens comme on dit, utilisaient certes déjà ce genre d'instruments. Mais on sacrifie aussi des poulets dans les cultes animistes, ce qui ne nous empêche pas, vous et moi, de faire de ces volailles des éléments de notre alimentation.

Le problème est de savoir ce que nous faisons de ce que Dieu nous donne. Il nous donne beaucoup de choses, et c'est nous qui les détournons de l'usage auquel Dieu les destine. C'est la même chose pour le tam-tam. Il est vrai que certains missionnaires ont eu de grosses objections à utiliser les éléments des cultures traditionnelles des peuples qu'ils allaient évangéliser et, à une certaine époque au moins, ils ont tenu à marquer une rupture. Mais ce n'a pas toujours été le cas. On a, dans l'histoire des Missions, des preuves que des missionnaires de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle étaient très sensibles à ces intuitions culturelles traditionnelles des peuples avec lesquels ils travaillaient. Ils souhaitaient que cela puisse constituer un support pour la transmission et l'expression de l'Évangile. Et puis, à un moment donné, la tendance a changé, sans doute en raison de l'extension du colonialisme et on a rejeté tout cela pendant environ un siècle.

« Vous nous donnez la fleur de l'Évangile, ne la plantez pas dans le pot de votre culture européenne ». C'est ce qu'aurait dit, en 1910 à Edimbourg, un délégué indien lors de la première Assemblée internationale des missions qui fut l'ancêtre du Conseil oecuménique des Église.
C'est qu'il y a forcément confusion entre la culture et l'expression de l'Évangile. Si celui-ci est le message que l'on reçoit de Dieu, on ne peut l'exprimer et le vivre qu'à travers une culture, ne serait-ce que le langage, tout ce qui fait la personne humaine.
Les évangélistes ont traduit le message qu'ils avaient reçu de Jésus en fonction de leur contexte géographique, historique, humain, religieux aussi (car ils avaient tous un certain bagage philosophique ou religieux).
Dans ces conditions, comment les européens qui furent ensuite dépositaires de l'Évangile pendant quelques siècles, n'auraient-ils pas, eux aussi, laissé leur culture influencer l'expression de l'Évangile pendant cette période ?
On est ensuite allé porter l'Évangile ailleurs. Mais il s'agit de savoir ce que l'on porte lorsqu'on apporte l'Évangile, lorsqu'on essaye de le partager avec quelqu'un : est-ce le noyau qu'on a reçu, ou tout le reste, le paquet, avec le papier et les rubans ? Dans ce cas il faut tout déballer pour essayer de voir ce qu'il y a au centre.

La difficulté de la théologie contextuelle en Afrique réside bien là : il faut d'abord faire la part de la culture occidentale, puis déterminer sur place quelle est la part des religions traditionnelles, de l'animisme comme on l'appelle, et leurs rapports avec la culture, pour voir ce qui peut être utilisé. Ensuite, il faut provoquer cette rencontre entre Évangile et culture, ce qui n'est pas tellement facile.

La cérémonie du baptême, par exemple, célébrée au cours d'un culte classique dans un temple, ressemble à ce qui se fait ici en Europe. Mais dans le cadre de la famille, à la maison, certains pasteurs soucieux de théologie contextuelle empruntent des éléments aux cérémonies traditionnelles par lesquelles on avait coutume de donner un nom à l'enfant; ils recherchent comment faire cela au nom de Dieu.
Par exemple on présentera l'enfant aux quatre points cardinaux ; ou bien on invoquera sur lui les éléments de la nature : le soleil, la terre, l'air, en les plaçant devant Dieu; mais sans pour autant considérer ces éléments en eux-mêmes comme des forces divines. Il s'agit ainsi d'intégrer l'enfant à la nature créée par Dieu et dans laquelle il s'implique pour la faire vivre.
Pour ma part j'entre volontiers dans cette recherche, étant entendu qu'il faut que tout soit clair pour les chrétiens : c'est bien au nom de Dieu qu'on agit, au nom du Père de Jésus-Christ, et non pas en considérant ces forces de la nature comme des divinités.
Car pour les religions traditionnelles, le soleil, le vent, sont non seulement des forces mais vraiment des divinités. Nous ne partageons pas ce point de vue, évidemment, mais nous estimons qu'il y a là des dons de Dieu aux humains, des éléments avec lesquels nous faisons corps pour vivre dans le monde que Dieu nous a donné.

En ce qui concerne la sainte-cène, une réflexion au niveau oecuménique est actuellement en cours, et elle rejoint notre préoccupation : la cène est célébrée avec « les fruits de la terre et du travail des hommes » selon plusieurs liturgies. Aussi, dans certains pays, les éléments de la cène sont empruntés à l'alimentation traditionnelle, comme par exemple le lait de coco à la place du vin. A la place du pain, j'ai vu récemment en Afrique un culte au cours duquel on utilisait l'amande de la noix de coco. C'est aussi bien le fruit du travail humain que le pain, en tout cas les cocotiers sont plantés par des personnes qui en prennent soin.
En Nouvelle-Calédonie il est fréquent dans l'Église évangélique qu'on utilise pour la sainte-cène le taro, un tubercule constituant un élément important de l'alimentation. Il n'y a aucune raison de faire venir du pain d'ailleurs, lorsqu'on n'en fabrique pas sur place.
Jean-Marc Ela, prêtre catholique camerounais, a écrit il y a quelques années déjà sur ces questions. Il dit qu'il lui semble difficile de célébrer la messe avec la formule « fruit de ton soleil et du travail des hommes » alors que le pain qu'il utilise est fabriqué à cent kilomètres de là. Dans la région où il vit on rnange du mil. Cela lui a été refusé.
Les prêtres ou les pasteurs qui, sur ces questions, passent outre aux éventuelles interdictions des évêques ou des synodes, sont dans la théologie contextuelle, parce qu'ils tiennent compte du contexte dans lequel les gens vivent.

Derrière tout cela on peut discerner la volonté d'exprimer I'Évangile avec tout ce qui fait la trame de notre propre vie. Si I'Évangile est essentiel pour nous, on ne le vivra pas comme une espèce de paquet tout frcelé, immuable, enregistré ; c'est quelque chose qui vit, en face de quoi on va réagir, dans lequel la vie sera impliquée. Ce que révèlent les essais de contextualisation de l'expression théologique, c'est le désir que la vie et l'Évangile se mélangent et s'expriment.
C'est également le souhait d'être compris. Les évangélistes ont essayé de se faire comprendre. Par exemple on ne connaît pas la forme originale de la parabole des « deux maisons », celle que Jésus a peut-être prononcée. Mais Matthieu qui s'exprime dans un contexte palestinien Matthieu 7,24-27, situe la maison sur un rocher qui lui sert de fondations. Les gens comprennent, car c'est ainsi qu'ils construisent des maisons solides. Alors que Luc qui écrit probablement dans un autre cadre Luc 6,48-49, sans doute en région de plaine fluviale, modifie la parabole en précisant qu'il faut en creuser profondément les fondations dans le sol.
Ces deux évangélistes n'ont rien fait là d'extraordinaire : ils ont simplement adapté une histoire pour que leurs auditeurs en comprennent le sens profond. Ils ont fait déjà de la théologie contextuelle, sans I'appeler de cette manière.

La théologie a toujours été contextuelle. Dès qu'elle a commencé à passer d'un pays à l'autre, chaque fois qu'elle rencontrait en chemin des cultures, des a priori, elle s'adaptait. La Réforme du 16e siècle elle-même était contextuelle : c'est parce que le monde médiéval était en train de devenir le monde moderne que Martin Luther, Jean Calvin et les autres ont modifié l'expression théologique.
Lorsque Paul est passé d'un milieu juif et de la langue araméenne au monde gréco-romain, il a contextualisé; nous en vivons les conséquences encore actuellement.

En France aujourd'hui pensons par exemple à tous les mouvements qui nous ont agités dans les années 50 ou 60, la décolonisation, le tiers-mondisme dominant etc. Tout cela a influencé fortement la théologie de l'époque. Depuis quelques années nous connaissons un climat plus frileux, une ambiance inquiète, une aimosphère plutôt tournée vers l'exclusion : tout ceci entraîne une expression théologique plus introvertie, conservatrice, religieuse, fondamentaliste, rassurante. C'est encore de la contextualisation. On réagit toujours à l'ambiance, il n'existe pas de théologie en soi, donnée une fois pour toutes: il n'y a que des réponses théologiques à des situations donnces.
L'identité de l'être humain noir ayant été mise à mal par les différentes étapes de la colonisation, par l'esclavage, on a besoin de redécouvrir une affirmation de soi. C'est de la théologie contextuelle, tout comme les protestations qui s'élèvent contre divers abus.

La théologie n'est pas simplement une question de langage ou de rite, c'est l'Évangile inséré dans la vie. De même que la théologie a connu différentes étapes en Occident, elle accompagne l'évolution de la vie actuelle des populations africaines. Ainsi les engagements actuels des Églises en faveur de la démocratisation dans plusieurs pays d'Afrique, le rôle actif que des responsables chrétiens jouent dans les conférences nationales, etc.

Pensons à la Corée pour ne pas nous limiter au continent africain. Voilà un pays qui traverse une grave crise d'identité : autrefois colonie japonaise, coupé en deux après la guerre, entraîné dans un conflit interminable, pris dans le tourbillon de l'industrialisation rapide et de la modernisation à l'occidentale, du moins au Sud. Le christianisme a joué et continue de jouer un grand rôle en Corée, avec près de 40 % de chrétiens, mais c'est un rôle parfois ambigu. Comme nous le disions plus haut à propos de l'Europe et des tendances conservatrices de la théologie dans le contexte actuel, on a parfois l'impression que le christianisme, là comme ici, est utilisé pour rassurer les gens, les détourner des vrais problèmes en les renvoyant à l'au-delà ; qu'il est un peu l'« opium du peuple ».
Pourtant une petite partie des chrétiens coréens s'est lancée dans une recherche théologique autour du terme de « min-jung » (le peuple, la masse du peuple). C'est une théologie très active, puisqu'on l'a parfois confondue à tort avec les théologies de la libération latino-américaines. Mais en même temps elle est très accrochée à des notions culturelles coréennes anciennes, tenant au shamanisme, le culte traditionnel des esprits des ancêtres, utilisant aussi le concept de « han », cette souffrance accablée et hargneuse ressentie par celui ou celle qui subit une oppression écrasante, et faisant également intervenir Jésus comme celui qui porte solidairement le « han » des humains.
C'est dans cette ligne que Mme Chung s'est exprimée à l'Assemblée du Conseil œcuménique à Canberra, en évoquant les esprits d'Abel tué par Cain, des victimes de la guerre du Golfe, de la forêt amazonienne et l'esprit de Jésus crucifié. Elle voulait ainsi montrer que Dieu est avec les créatures et avec les esprits qui ont lutté. On ne sait pas ce qu'il y a d'objectif dans tout ceci, mais ce sont des données que l'on trouve présentes dans les croyances et il faut en tenir compte.

Un danger de syncrétisme existe peut-être dans tout cela et contre lequel la plupart des théologiens nous mettent en garde. Mais il faut bien comprendre que l'objectif de la théologie contextuelle n'est pas de déclencher un mouvement syncrétiste. L'utilisation du contexte pour l'expression théologique est un outil, un moyen de relation, de communication, de persuasion, d'explication. Il ne s'agit pas d'une nouvelle religion, c'est là une équivoque contre laquelle il faut lutter.

Les chrétiens protestants de Tahiti sont agités par la question du nom qu'il convient d'attribuer à Dieu. Certains membres de l'Église, pasteurs ou non, très attachés aux valeurs traditionnelles et très désireux d'affirmer l'identité polynésienne dans le contexte de crise actuel, estiment que l'on devrait donner à Dieu le nom que lui donnaient déjà leurs ancêtres, c'est-à-dire Tarua, le Dieu créateur du panthéon traditionnel. Or actuellement le nom officiel de Dieu est un dérivé de Jéhovah, apporté par les missionnaires anglais à la fin du 18e siècle. Certains Tahitiens affirment que Dieu n'est pas une importation anglaise, qu'on l'a toujours connu à Tahiti et qu'il s'appelle Tarua.
Ce que les missionnaires ont apporté, c'est la révélation de Jésus-Christ et le message de l'Évangile. Les autorités et la partie plus conformiste de l'Église évangélique réagissent vivement, par crainte de voir renaître, avec l'appellation de Taaroa, toute une série de phénomènes liés aux cultes anciens. Voilà comment se présente aussi, bien souvent, le conflit relatif à la contextualisation de la théologie, qu'il s'agisse d'instruments de musique ou de la carte d'identité des dieux.

Il ne faut pas craindre de prendre ces risques, qu'il s'agisse de Tarua ou du soleil et de l'air.
Dans l'Église évangélique du Togo on a conservé pour Dieu le nom de Mawu, le Dieu du panthéon traditionnel, créateur du ciel et de la terre, ce qui montre bien que Dieu est toujours le même, que celui que nous adorons en Jésus-Christ n'est pas un dieu importé.
Lorsque Dieu a envoyé les mages à Bethléem pour adorer son Fils, il n'a pas agi à leur égard comme il l'aurait fait avec des juifs en leur envoyant une vision ou un prophète : il leur a parlé au moyen d'une étoile, ce qu'il ne fait jamais par ailleurs, ce qui est même formellement interdit par la Loi de Moïse. Mais il y avait là-bas quelques astrologues chaldéens qu'il tenait à prévenir, et Dieu a décidé de leur parler le langage qu'ils étaient capables de comprendre, même s'il fallait pour cela, transgresser ses propres principes.

L'incarnation de Dieu est l'essence même de la contextualisation.

Dieu avec les humains
parle le langage des humains
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