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Théologie féministe

 

 

France Beydon
Ottilie Bonnema

pasteurs de l'Église Réformée de France

 

« Théologie féministe de la Libération » pourrions-nous dire. Cette affirmation peut surprendre : en occident et dans un pays comme la France, il est clair que la situation des femmes n'est pas identique à celle d'une femme catholique d'Amérique Latine par exemple. Il est vrai que dans nos Églises réformées et luthériennes, les chrétiennes ont obtenu une égalité de droit avec les hommes ; c'est ainsi que nous sommes toutes deux pasteurs ; dirons-nous que nous le sommes au même titre qu'un homme ? Ou plutôt que nous remplissons la fonction prévue par des institutions qui ne tiennent peut-être pas suffisamment compte des réalités...
Quoi qu'il en soit, il reste beaucoup à faire au niveau du changement des mentalités, y compris dans nos Église, et ceci à tous niveaux, du côté laïc comme du côté pastoral.

S'il y a des paroissiens de base qui n'acceptent un pasteur femme que faute de mieux, c'est souvent faute d'expérience en en raison de blocages qui peuvent être amenés à évoluer sinon à céder. Pour un certain nombre de femmes, c'est un encouragement, soit à entreprendre des études de théologie, soit même à devenir pasteur : « si elle peut faire cela, pourquoi pas moi ? »
Mais ce n'est pas cela qui fait qu'une théologienne féministe se sent très proche des théologiens de la libération. C'est parce que sa théologie l'entraîne à vivre une solidarité active avec toutes les femmes et en particulier les plus opprimées, ceci dans l'intérêt et pour le « mieux vivre » de tous et de toutes.
Cette référence à l'oppression ne doit pas nous faire conclure trop hâtivement qu'il s'agit d'une théologie sinon marxisante du moins à étiqueter « de gauche ». Ce serait une erreur, car qui dit théologie féministe de la libération ne signifie pas théologie construite à partir et sous la dépendance d'une appartenance politique.
C'est bien plutôt une théologie qui se construit à partir d'une expérience vécue en interaction avec la Parole de Dieu. Les références à la libération ou à l'oppression sont l'expression du fait que les femmes ont vécu et font mémoire d'une histoire qui est une histoire d'oppression et de marginalisation.

Que des femmes demeurent dominées actuellement encore, même en France, et dans certaines Églises, est indéniable, puisqu'elles ne peuvent devenir prêtres et que dans mainte Église évangélique ou pentecôtiste, elles ne peuvent en pratique et parfois pas en droit devenir pasteur.
Mais ce à quoi nous tenons, ce que nous voulons, ce n'est pas défendre un intérêt catégoriel, celui de la « catégorie femmes », mais c'est faire en sorte que le point de vue masculin ne soit pas considéré comme normatif, comme la mesure-étalon ni dans la société ni dans l'Église, ni en théologie.

Lorsque la question de savoir si les femmes pouvaient devenir pasteurs a été débattue dans l'Église Réformée de France, on se l'est posée d'un point de vue masculin : les femmes pourront-elles remplir les mêmes tâches que les hommes, ne sont-elles pas moins fortes physiquement, moins disponibles etc.
Mais on ne s'est pas posé la question : le cahier des charges d'un pasteur est-il compatible avec une vie de famille qui ne pèse pas trop exclusivement sur la femme dans le couple pastoral. Question valable quel que soit le sexe du pasteur !

Éclairage nouveau de la lecture féministe de la Bible. Le premier objectif des chrétiennes féministes par rapport à la Bible a été de redécouvrir un certain nombre de textes oubliés, ignorés en catéchèse, en prédication, et dans ces listes de lectures bibliques commentées qu'on nomme lectionnaires.
On cite souvent la confession de Pierre à Césarée : « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » Matthieu 16,16 et quasiment jamais celle de Marthe à Béthanie après la mort de Lazare. Pourtant la confession de Marthe est équivalente et elle comporte même une élaboration théologique supplémentaire, une référence à l'incarnation : « tu es celui qui vient dans le monde » Jean 11,27. Ceci n'est pas sans conséquence : on sait le parti qu'on a pu tirer de la prééminence de Pierre !

Nous pourrions également parler des « matriarches », Sarah, Rébecca, Rachel, épouses d'Abraham, Isaac et Jacob. L'on avait jusqu'alors de la considération pour les vertus d'effacement et de soumission de ces dames, mais peu pour leur caractère parfois bien trempé.
Qui se souvient d'Esther autrement que d'une femme qui avait de beaux yeux et qui a joué de son charme pour réussir ? Aucun théologien ne s'est jamais intéressé à analyser les stratégies d'Esther, du moins avant que les féministes s'en mêlent.

Les femmes de la Bible ont été actives et résistantes et pas seulement victimes d'oppression. Ceci dit non seulement pour rendre justice aux femmes mais pour redonner à l'histoire biblique sa pleine dimension.
Dans ce domaine les choses sont bien avancées. Est-ce à dire que la théologie féministe a épuisé son objet ? Certainement pas. D'ailleurs même dans cette redécouverte de l'importance des femmes, la perspective féministe peut apporter un plus.
Prenons un exemple: une lecture d'ensemble du rôle des femmes dans l'évangile de Jean, au lieu de considérer isolément un des per-sonnages féminins, révélera toute une intention stratégique de I'évangéliste.
Si l'on regarde où et comment Jean situe et met en scène des femmes dans son évangile à des points stratégiques, on voit se dessiner toute une « lignée » qui prend un relief saisissant. Et l'on se demande alors ce qui justifie que Jean ait fait cette place aux femmes en son Évangile.

De même dans l'ensemble de l'Évangile de Marc, si l'on considère le rôle et la fonction des femmes par rapport à ceux des disciples hommes, on s'aperçoit que Marc ne parle pas beaucoup des femmes au début, mais qu'il insiste beaucoup sur l'incompréhension des disciples, sur leur endurcissement ; en fait, ils ne remplissent pas leur programme ; ils se préoccupent de grandeur quand Jésus leur parle de la passion ; ils dorment à Gethsémané et sont absents au pied de la croix. Mais au pied de cette croix se trouvent, outre le païen (le centurion romain) le groupe des femmes que Marc définit ainsi : « elles le suivaient, le servaient, étaient montées avec lui à Jérusalem ». En un sens, Marc ne suggère-t-il pas qu'elles ont mieux suivi le maître et le programme du disciple...

Il n'y a pas que nos interprétations qui soient « androcentriques », c'est-à-dire faites d'un point de vue unilatéralement et exclusivement masculin, avec l'homme au centre de toute cogitation comme référence, norme. Bien des textes bibliques le sont. Jusque dans les images de Dieu : prenons les paraboles néotestamentaires. On y rencontre Dieu patron, Dieu propriétaire, roi, créancier. Il y a aussi l'image du Père. Un père parfois bien terrible, bien juge.
Mais il y a aussi la parabole de Luc, que l'on pourrait appeler le « père prodigue » prodigue de son amour. Ce n'est pas le père patriarcal, le père dominateur qui commande la cellule familiale comme l'empereur est le père de la patrie.

En fait il ne s'agit pas de renoncer à ces paraboles où Dieu a une figure exclusivement masculine, en tout cas très masculine, parce qu'on se priverait d'une richesse incontestable même si le modèle de libération proposée n'englobe pas les femmes. Gardons ces textes, mais soyons lucides à l'égard de leurs limites et peut-être de leur injustice à l'égard des femmes ; mais d'un autre côté, vivons et construisons une théologie juste, pour aujourd'hui.

En matière de christologie, l'« androcentrisme » est également frappant et on le voit jusque dans les titres qui sont donnés à Jésus dans le Nouveau Testament.
On a fait un Christ à l'image non de l'humain mais du mâle et par voie de conséquence un Christ autoritaire qui est descendu du ciel pour regarder les pauvres petits pécheurs, bref, un Christ très supérieur.
Il y a ainsi une sorte de correspondance, voire d'identification très commode entre le rôle de l'homme dans notre société et celui du Christ.
En réalité on peut redécouvrir dans le Christ des aspects différents, qui font de lui quelqu'un de plus proche de nous, de plus compagnon de route; une pratique égalitaire ; il n'a pas marché dans le jeu des hiérarchies, des rôles préétablis, des stéréotypes ; il allait vers tous sans acception de personne... ni de sexe...

Le Christ Jésus a aussi l'humour, une liberté précieuse entre toutes : Tendresse et humour vont bien ensemble. Écoutons-le s'adresser à Marthe qui s'est crevée à la cuisine, et qui râle parce que pendant ce temps-là Marie est aux pieds du Christ. Elle voudrait bien que le Seigneur mette bon ordre à cela. Mais le Seigneur lui dit : « Marthe... Marthe... » et les commentateurs d'y voir le ton de réprimande avec lequel un adulte, un père s'adresse à sa vilaine petite fille qui n'a rien compris.
Pourtant si l'on regarde bien les récits de vocation dans l'Ancien Testament, l'appel de Samuel I Samuel 3,10 ou celui de Moïse Exode 3,4, par exemple, on voit que Dieu nomme deux fois celui qu'il appelle. Et les exégètes juifs y voient non la réprimande mais I'importance que Dieu attache à celui qu'il appelle ainsi.
« Marthe, Marthe » n'est donc pas condescendant ; pour Ottilie ce serait plutôt Jésus qui regarde sa copine et dit : « écoute, qu'es-tu en train de faire ? Vois clair en toi et choisis librement »

Il n'est pas non plus le Christ en majesté tel qu'on le représente au tympan d'églises romanes ou gothiques, tenant dans la main la boule du monde qui nous aide à vivre. Vision de puissance et de grandeur, écrasante sinon pompeuse.

Nous pourrions aller jusqu'à dire qu'il faut libérer le Christ de ce fait biologique qu'il était un homme et pas une femme, fait auquel nous avons tous et toutes été habitués à donner trop d'importance. Le Christ, lui, a dépassé de tels jeux de rôle ; il était libre à l'égard de tous nos rôles et justement voudrait que nous nous libérions à sa suite de nos stéréotypes, de nos rôles stéréotypés, pour vivre la liberté de l'Évangile.
Lorsqu'on évoque la douceur, la tendresse, I'affection, la compassion de Jésus le Christ, il ne faut pas non plus parler de qualités féminines, comme pour compenser les vertus dites masculines que l'on trouve également en lui (autorité, qualité de leader, de chef). Cette répartition des qualités ou des aptitudes par sexe est fausse et dangereuse. C'est une des choses contre lesquelles nous voulons lutter.

Et puisque l'on trouve simultanément en Jésus le Christ, et les aptitudes d'autorité et de jugement traditionnellement masculines, et les trésors de sensibilité, de tendresse et de compassion que l'on magnifie chez la femme, il nous semble que la fonction de médiation que d'aucuns attribuent à la vierge Marie ne saurait se justifier par l'élément complémentaire féminin qu'apporterait la vierge à côté de son fils. Car qu'apporterait-elle qui ne soit déjà présent en Jésus ? compassion, tendresse, émotion, sensibilité, proximité ? Ce que montre l'homme de Nazareth c'est que ces charismes ne sont pas incompatibles et peuvent coexister chez un même individu.

Un dernier point important : on objecte souvent aux théologiennes féministes, en particulier dans les Églises, qu'il y a dans notre monde d'autres priorités que la lutte contre le sexisme, le patriarcalisme ou l'androcentrisme. Or il nous semble que la vision que les femmes ont des problèmes concernant la société et l'humanité, à cause précisément de leur expérience de subordination, de dépendance et parfois de marginalisation, pourrait contribuer à renouveler notre approche de ces problèmes. .

Les théologiennes féministes s'intéressent en tant que femmes et en tant que théologiennes aux problèmes de justice, d'écologie, de dialogue entre les religions. Ce n'est pas leur apanage, mais elles peuvent apporter une vision différente et en particulier elles combattent pour l'instauration de relations nouvelles dans nos sociétés structurées par des rapports de domination - soumission, compétitivité - exclusion. Elles contestent la notion de rentabilité comme seul facteur déterminant de nos choix socio-économiques.
Elles sont particulièrement sensibles à l'interdépendance.

Un groupe de théologiennes féministes de Zürich a rédigé des thèses intéressantes en tant que contribution au processus engagé à Bâle et à Séoul pour « la Justice, la Paix et la Sauvegarde de la Création ». En voici un aperçu :

En matière de justice, par exemple. Dans un programme de lutte contre la pauvreté dans le monde, on a négligé l'étude et la prise en compte d'un fait qui concerne pourtant la moitié de l'humanité : la paupérisation massive des femmes, et plus encore des femmes avec enfants. Il faut étudier et comprendre les facteurs qui aboutissent à cette situation des femmes ; et c'est perceptible même dans les données du chômage en France.

En matière d'écologie et de sauvegarde de la création, ces théologiennes font remarquer que l'entrée des femmes dans la recherche scientifique est encore trop récente et trop fragile pour avoir réussi à mettre en cause le modèle prédominant des sciences. Elles suggèrent qu'il serait intéressant d'étudier s'il n'y a pas un lien entre le modèle de domination de l'homme sur la nature et la domination qui s'est séculairement exercée sur la femme.

Il ne s'agit pas de dire que si cela va mal ou si des menaces pèsent sur l'avenir de l'humanité c'est uniquement de la responsabilité de ces messieurs. Les femmes ne sont pas sans responsabilité dans notre histoire commune comme dans nos choix de société. Nos théologiennes soutiennent que la responsabilité des femmes réside davantage dans leur passivité que dans un rôle actif, par exemple à l'égard de la guerre. Ceci est à nuancer, mais le sujet mérite d'être creusé.

Pour conclure, I'expérience des femmes nous semble pouvoir contribuer à élargir le champ de vision et de perception d'une théologie inclusive :

Une théologie qui se comprend
comme le domaine de tous
et... de toutes !

 

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